Personnages
Célia : la protagoniste
Mélissa : sa sœur
Serge et Andrée : ses parents
Marion, Romain, Jeanne et Léandre : ses amis
Pierre : son cousin
Prologue
Il y a des mots plus forts que la mort.
Il y a des mots plus forts que le vide.
Les siens m’ont bouleversée.
Certains ne me quittent plus, d’autres m’enrobent de douceur vanillée quand les larmes reviennent.
Grâce à elle, j’ai appris à écouter, à rire des drames, à sourire des tragédies et à avancer.
Célia est morte le 27 juillet 2026 au crépuscule, seule, dans sa chambre d’hôpital.
Célia est morte après six mois de lutte, le sourire aux lèvres et l’air serein.
Chapitre 1
Saison 1 - Épisode 1 : Mon épopée
« Je suis une inconditionnelle des podcasts. Les grandes figures de l’histoire de Laurant Deutsch, les entrepreneurs au micro de Pauline Laigneau, les déboires conjugaux de Fabrice Lauren, les résumés littéraires de Studio Biloba, les leçons d’éducation sexuelle de Malu Monroe, … C’est bien simple : j’écoute de tout.
Mon cerveau fourmille alors d’idées et de projets qui deviendront très vite de nouveaux défis à relever.
Je m’entraînais parfois avec un crayon à papier en guise de micro : « Saison 3, épisode 2 : Oser parler en public ». Sauf … que tout a déjà été traité. Un podcast à moi ? Oui mais … pour qui, pour quoi ? Mon élan de créatrice se heurtait irrémédiablement à ces deux questions sans réponse.
Cette addiction remonte à mes cours de littérature. Je reste fascinée par ces récits issus de traditions orales qui ont traversé le temps : l’Épopée de Gilgamesh, les contes populaires réécrits par les frères Grimm, l’Odyssée, … ; ces histoires qu’on transforme et enjolive, mais qu’on continue de raconter de génération en génération …
« Chaque chose en son temps » me répétait maman. Mais quand le temps est compté, chaque chose s’entrechoque. Les plus frivoles d’hier deviennent capitales, celles pour qui on aurait joué sa vie deviennent insignifiantes.
Ce podcast c’est ce plaisir frivole devenu capital pour moi.
Alerte spoiler : il n’y aura pas de deuxième saison ni de happy end. Ne soyez pas tristes : vous êtes prévenus !
Aujourd’hui je vais bien : j’ai la force de parler et de m’enregistrer. Oh là là ; je vous arrête net. Si j’avais voulu faire un épisode pathétique ou triste à souhait, je vous aurais détaillé mon insuffisance cardiaque, les décompensations, les séjours en réa, les infections, les intubations, les réveils après plusieurs jours dans le brouillard, l’attente de greffe, les mieux et les rechutes mais que vous aurais-je appris ? Que la mort triomphe parfois des âmes les plus fortes ? Que c’est dégueulasse mais que c’est comme ça. La belle affaire !
Non ! Je veux adresser ce podcast à tous les gens qui ont su m’aider. Je voudrais que tous les accompagnants puissent mieux savoir quoi faire, quoi dire, pour apaiser les maux. Qu’ils sachent mieux choisir les mots. Cette unique saison est dédiée à toutes les personnes qui m’ont aidée à traverser cette épreuve, et qui m’ont rendu heureuse. Oui heureuse !
Pour commencer cette série je vous propose de relever un premier challenge : le temps d’une soirée réunissez les enfants de votre entourage autour d’un feu, d’une table ou juste d’une couverture. Coupez vos téléphones, tamisez la lumière et racontez-leur des histoires. Sans livre, sans musique. Retrouvez le plaisir de les regarder les yeux dans les yeux. Mimez, bougez, incarnez, vivez et transmettez ! Contrairement à l’adage de Titus, je suis persuadée que les écrits brûlent mais que les paroles survivent.
Je suis Célia et il est temps pour moi de vous raconter la merveilleuse histoire de mes six derniers mois.
Chapitre 2
Vingt-quatre épisodes aux titres soigneusement choisis :
- Papa, maman je vous aime
- L’hypnose : un antidouleur magique
- Le temps d’un jeu de société
- Le jour où j’ai mangé un burger à 10 h du matin
- Les retrouvailles d’enfance pour soigner son âme
- Voyage autour de ma chambre façon Xavier de Maistre
- Choisir de rester et s’y tenir
- Pardonner : une automédication à faire rembourser
- Travailler à l’hôpital : une vocation ?
- Apprendre à écouter le silence
- …
Chaque épisode narrait ces moments de bonheur simple qui avaient égayé ses six derniers mois. Chacun terminait par une phrase à méditer ou un exercice à faire. Du type : « Et si toi tu devais pardonner quelque chose à quelqu’un ? ce serait ? » « Et si demain tu commençais la journée en prenant 10 minutes rien que pour toi ? »
D’aucuns auraient pu trouver cela mièvre. Moi, je me suis laissée emporter par chaque épisode. À qui rend-on des comptes quand on fait des promesses à un mort si ce n’est finalement à soi ? C’est tellement plus facile de décevoir les autres que de se décevoir soi-même.
Voilà comment ma sœur avait réussi à me faire renouer avec notre cousine, à passer au blond vénitien et à reprendre le sport. Elle m’avait même motivée à reprendre mes études. À 45 ans je m’inscrivais enfin en Master de sociologie. Pff la sociologie « c’est pour ceux qui ne savent pas quoi faire de leur vie ». Mais c’était ma frivolité à moi.
Elle avait réussi ce tour de magie de me parler d’outre-tombe et de me transformer, de nous transformer.
Chapitre 3
27/07/27
Je regardais, incrédule, cette petite pastille rouge sur mon smartphone indiquant qu’un nouvel épisode venait d’être publié.
Son dernier enregistrement était paru en janvier. Malgré sa voix fatiguée, elle n’avait jamais été aussi inspirante. Elle avait joué à action ou vérité à distance et nous avait fait une ultime démonstration de ce que c’est d’être vivant. Prendre des cours de japonais, écrire un poème érotique, oser un canular téléphonique, commander un uber-eat pour le goûter, se faire houspiller par l’infirmière, … Elle nous avait confié ses lectures favorites, ses jurons préférés, ses petits larcins d’adolescente et même ses amours secrets.
J’avais ri aux larmes.
Elle nous avait souhaité une bonne année et avait profité de l’occasion pour nous laisser quelques derniers défis à relever.
Puis elle avait fait ses adieux à sa manière, sans pathos, sur la musique d’Alphaville : Forever Young.
« Ma famille, mes amis, mes auditeurs. Il est temps pour moi de rendre l’antenne. Applaudissez-moi et tenez quelques-unes de vos promesses. Je pars heureuse, le cœur rempli de tellement d’amour. Merci. »
Comment avait-elle pu programmer un épisode pile un an après ?
Nous ne nous étions jamais penchés sur les mystères de son podcast. Tout est si facile aujourd’hui avec le numérique. Nous avions supposé qu’elle avait programmé une diffusion différée. Nous en étions restés là.
Chapitre 4
27/07/27 : Saison 1 - Épisode ultime : on a tous besoin d’un lapin blanc
Ma chère famille, mes chers amis, mes chers auditeurs,
J’espère que vous pensez toujours un peu à moi. En souriant bien sûr !
Je mesure la surprise que vous aurez en écoutant ce dernier épisode. Il fallait bien que je termine la saison et il me restait un dernier sujet à vous confier. Comme il y a désormais prescription, personne n’osera dire « elle était vraiment timbrée » !
Je souhaitais vous parler de Romain : le seul ami qui a réussi à m’accompagner de l’autre côté du miroir. Cet épisode il est pour toi Romain.
Je suis heureuse que tu m’aies trouvée et accompagnée dans ces moments où même le personnel médical s’éclipsait.
Je sais que mes proches se sont inquiétés lors de mes nombreuses absences mais qui reproche à un malade de ne pas être disponible pour cause d’assistance circulatoire ?
J’aurais pu me sentir si seule mais avec toi je me suis surtout sentie si libre !
Libre de sauter, courir, nager, danser. J’avais ce besoin irrépressible de mettre mon corps en mouvement. Ensemble nous nous sommes soumis à un entraînement digne des sportifs de haut niveau. Course à pied, vélo, natation, marche rapide, renforcement musculaire et alimentation surveillée. Ensemble, nous avons fait le tour du Queyras en trek. Je te dois ma persévérance sur ce coup-là : j’ai bien failli m’asseoir et ne plus repartir deux ou trois fois. Ceci dit lors de notre baptême en parachute, c’est toi qui n’en menais pas large. J’ai presque dû te pousser au moment où la porte brinquebalante de l’avion s’ouvrait. Parmi toutes nos aventures, ce qui m’a le plus impressionnée c’est notre exploration en plongée de la grande barrière de corail. Le temps s’était arrêté. Je ne savais même pas qu’il existait autant de couleurs dans les fonds marins. Des violets brillants, des bleus scintillants, des jaunes phosphorescents, des roses éclatants. Me voilà obligée de rajouter un adjectif à chaque teinte. Comment comprendre sinon qu’on peut avoir vu mille fois une couleur et pourtant la découvrir pour la première fois.
Je suis triste que tu sois parti avant notre ultime ascension : j’avais prévu l’Himalaya en août mais tu m’as confié qu’il était temps pour toi de rejoindre tes proches.
Néanmoins tu m’as proposé ce dernier défi : courir un marathon avant ton départ. Tu sais comme mon cœur craint la chaleur. Pas évident de trouver un beau marathon en juillet.
Le lendemain tu t’es assis à mes côtés et t’es mis à fredonner ce petit air
C'est une maison bleue
Accrochée à ma mémoire
Je n’en revenais pas : nos séances de sport intensif allaient aboutir sur un de mes plus grands rêves : courir le marathon de San Francisco.
Ensuite tu m’as déposé un papier mal imprimé :
Inscription Marathon de San Francisco validée
-
Dossard 4326 – Célia Julian
On dit parfois que la vie est courte et qu’il faut la vivre intensément. C’est vrai ! Certains sautent alors de projet en projet et cherchent sans cesse à repousser les limites. Mais la préparation, l’anticipation, le chemin qui mène au projet valent autant que sa réalisation.
Tu m’as emmenée courir quatre fois par semaine pendant deux mois. On parlait, on riait, on souffrait, se taisait, admirait le paysage, faisait une pause et repartait. J’adorais cette sensation de diriger mon corps, de mettre mon cœur et mes poumons au service de mes muscles. L’apothéose fut le jour J avec cette sensation incroyable de flotter sur le Golden Gate Bridge. J’avais envie de crier à tout le monde « Regardez, je suis vivante et je cours un marathon ! ».
Et puis j’ai eu envie de ralentir, j’ai opté pour un rythme bien plus lent qu’à l’entraînement. Je voulais profiter de chaque instant. Qu’importe le chrono pourvu qu’on ait l’ivresse ? Tu m’as attendue : tu as calé tes foulées dans les miennes.
Sur la baie je me suis arrêtée pour prendre une photo et immortaliser ce moment, notre moment.
Nous avons franchi la ligne d’arrivée en 4h01, main dans la main. Impossible de regretter cette minute : elle représentait tous ces moments magiques où le temps semblait s’être arrêté durant notre course.
Je t’ai serré fort, si fort pour te garder encore un peu. Mais comme promis, tu as disparu. Tu as réussi à faire du jour de ton départ, un des moments les plus inoubliables de ma vie. J’aurais aimé voir la tête de mes médecins s’ils avaient été là sur la ligne d’arrivée.
Romain, merci d’avoir été là dans chacun de mes songes.
Ainsi se termine ma belle saison. Retenez qu’il ne faut pas être triste pour ceux dont l’esprit est absent pendant un long moment. Assurez-vous seulement qu’ils aient bien trouvé leur lapin blanc !
À tous les auditeurs qui m’ont suivie jusqu’ici, il était de mon devoir de vous proposer un tout dernier exercice. Et oui, on ne refuse rien à un mort : trop tard, il ne fallait pas m’écouter sinon ! S’il vous plaît, rédigez le message de remerciement le plus sincère que vous aimeriez laisser à un de vos proches. Dites-lui pourquoi il compte pour vous. Utilisez un beau stylo et du papier épais. Vous verrez que les mots mettent plus de temps à se former à la main et laissent ainsi l’opportunité à votre cerveau de bien les choisir. Retrouvez la joie d’envoyer votre lettre à l’ancienne : enveloppe, timbre et boîte postale !
Que cet anniversaire garde trace de la beauté de notre humanité : on n’est rien sans son prochain !
Papa, Maman, Mélissa, Jeanne, Pierre, Léandre. Tous mes amis. Toute ma famille et tous mes auditeurs. MERCI d’avoir été là à chacun de mes réveils. Je vous aime sincèrement et pour l’éternité.
Marion, l’anagramme ne m’a pas échappé : merci d’avoir été mon lapin blanc !
Chapitre 5
Le groupe WhatsApp Célia’s memory avait repris de l’activité.
Jeanne, Pierre et Léandre m’assaillaient de messages. Une seule question les obsédait : qui était cette Marion ?
Une seule m’obsédait : pourquoi étais-je persuadée de connaître ce nombre 4326 ?
J’allais devoir partir enquêter quelques jours.
Opération MC enclenchée.
Avec ma sœur nous parlions souvent en langage codé. Enfin codé …. n’exagérons rien. Notre stratégie consistait à utiliser les premières lettres des mots et à les mettre en majuscule.
MS pour Message Codé, NSA : pour no sport aujourd’hui, GC pour gros con (on savait bien de qui il s’agissait), …
Bref opération Mystère Célia.
Je posai un congé de trois jours sans solde. Appelai ma belle-sœur pour lui confier la marmaille. Le temps d’une douche, de préparer ma valise et de faire un point sur la situation avec Maxime et je partis le soir même chez mes parents où les effets personnels de Célia étaient encore stockés.
- Tu es sûre Mélissa, tu ne veux pas que je t’accompagne ? avait demandé mon homme.
- C’est adorable mais tu sais l’entendre m’a secouée et mes parents vont être un peu chamboulés. Je préfère prendre trois jours seule avec eux.
- Tu as raison. Pars l’esprit tranquille. Merci d’avoir trouvé une nounou pour les enfants. Ne t’inquiète pas je gère tout le reste.
Un amour mon Maxime.
Je laissai un message rapide sur le groupe.
~moi
Je ne sais pas qui est cette Marion.
Je pars chez papa, maman. J’ai la drôle d’intuition d’être passée à côté de quelque chose en triant ses effets. Je vous tiens au courant.
~Pierre
Ok, on se retrouve là-bas demain si tu veux.
~moi
-Bonne idée : ils seront ravis de vous voir. Venez prendre le café après manger.
~Pierre
Super. Bonne idée. J’amènerai un p’tit truc sucré.
A demain
~Jeanne
Avec plaisir. A demain
~Léandre
👍
Chapitre 6
Il n’y avait pas une minute sans que papa et maman ne pensent à mon aînée. Mais ils gardaient leur tristesse avec grande pudeur et comme nous tous, ils avançaient. Lentement, bien plus lentement qu’avant mais ils avançaient.
Venant rompre leur solitude trois jours durant, je fus accueillie comme une princesse.
Le soir-même l’opération GDC (grand déballage de carton) prit forme de manière méthodique : ouvrir, renverser, trier, remplir à l’identique. Ne pas s’arrêter sur les photos, ne pas ouvrir ses flacons de parfum, laisser pliés ses habits. Ne pas céder à la nostalgie et interdire l’accès à maman.
À ce rythme il me fallut à peine une heure pour apercevoir ce petit coin marron. Ce petit bout d’enveloppe que je cherchais. Je l’ouvris, fébrile, me demandant si mes souvenirs pouvaient être à ce point déformés par les audios de ma sœur. Pourtant il était là, le bout de papier qui hantait mon inconscient : un dossard pour le marathon de San Francisco. N°4326. Au nom de Célia Julian !
Je me jetai sur WhatsApp :
~Jeanne
Ça ne veut rien dire un bout de papier
~Pierre
On a dû l’imprimer pour lui faire une surprise à l’hôpital
~moi
Sauf que ça ressemble pas un faux : il y a même une puce électronique
~Léandre
S’il y a une puce ça veut dire que sa participation a été enregistrée officiellement.
~Jeanne
Mais bien sûr. Tu es un génie Léandre. Je vais voir sur leur site. Attendez, je vous passe en appel à quatre.
Jeanne avait activé nos caméras et commentait :
~Jeanne
Ça y est je suis dessus. Année 2026 … Recherche par N° de dossard … 4326 … 4h01’24’’ … Célia Julian.
Merde c’est pas possible. Vous avez vu la date du marathon ? 26 juillet !
~moi
C’est quoi cette histoire !
~Jeanne
Oui j’arrive.
Désolée les jumeaux m’appellent et ça sent la bagarre. On continue l’enquête chacun de notre côté et on se briefe demain ?
~Pierre
OK bye.
Elle avait déjà raccroché.
À mon tour je me mis à surfer sur le site officiel du marathon. Ils proposaient des photos de la course à acheter. Mais rien pour le dossard 4326. Dossard 4325 : une belle jeune femme fraîche comme la rose. 4327: un monsieur assez âgé un peu voûté en train de grimacer. 4326 : toujours rien.
Perdue j’appelai Maxime afin de verbaliser et organiser mes pensées.
- C’est très simple : prends la liste des finishers. Regarde qui est arrivé juste devant et juste derrière. Note leurs numéros de dossards et prie pour que le photographe ait fait d’une pierre deux coups.
- Merci mon cœur. Que ferais-je sans toi ?
Le résultat ne se fit guère attendre : à la 5e photo je découvris un jeune homme un peu enrobé mais plein de détermination et au second plan une petite quadragénaire blondinette, un sourire immense, sac de trail sur le dos, écouteurs à conduction osseuse sur les oreilles, téléphone à la main et porte-dossard … tourné dans le dos. Sauf que cette blondinette ce n’était pas ma sœur. Sans dossard visible : elle avait échappé aux photographes officiels. Volontairement ?
Je retrouvai sa trace quelques photos plus loin au point de passage du 32e km, cette fois quasi au même niveau que le coureur au chrono de 04h01’23’’. Même sourire, un peu plus rouge, toujours dossard dans le dos.
Mais qui es-tu ?
Impossible d’attendre le lendemain, retour sur WhatsApp :
~moi
Je ne crois pas à une coïncidence : il faut retrouver cette fille. Elle vous dit quelque chose ? Regardez sa photo.
~Pierre
Non
~Jeanne
Ben moi son visage ne m’est pas inconnu.
~moi
Ah bon ?
~Jeanne
Ouais, j’sais pas. Elle était peut-être à l’enterrement ou bien à l’un de ses anniversaires.
On épluchera les photos demain si vous voulez.
~moi
Les dix ans de photos numériques de Célia ?
~Jeanne
Ben oui mais à 8 ça ira vite. J’apporte mon ordi
~Pierre
👍OK moi aussi
~moi
Ok à demain
~Léandre
Pareil, à demain
Opération MI, mystérieuse inconnue enclenchée.
Chapitre 7
Elle m’avait envoyé un court message vidéo sur insta : J’adore vos podcasts, je vous écoute depuis vos débuts sur YouTube. Vous avez redonné espoir à tellement de jeunes filles. Merci pour vos vidéos récentes plus enjouées qui animent mon quotidien. Je suis hospitalisée depuis plusieurs mois et ne sais pas combien de jours il me reste à pouvoir vous écouter. J’ai besoin à mon tour de laisser une trace. Pourriez-vous m’aider s’il vous plaît ?
Elle m’avait avoué quelques semaines plus tard avoir misé sur un ton inhabituellement larmoyant pour m’amadouer. En réalité Célia était pétillante et très drôle chaque fois que je discutais avec elle.
Moi d’ordinaire si méfiante, je n’avais pourtant pas hésité un instant. Une intuition ? La vidéo qu’elle m’avait jointe peut-être. J’avais lu dans ses yeux une sincérité déconcertante.
J’avais répondu le plus simplement du monde :
OK, expliquez-moi.
Elle m’avait détaillé son projet, son besoin de laisser des paroles transmissibles de génération en génération, son envie de donner un sens à ses derniers jours ; son besoin d’aider les accompagnants et les proches. Elle m’avait expliqué aussi sa technophobie. Elle ne jurait que par la marque à la pomme : « tu allumes, tu cliques et ça marche. La marque des gens technophobes, contrairement à ce que le marketing peut laisser paraître », disait-elle.
Messagerie Instagram :
~Célia
- Je ne sais pas comment vous vous enregistrez, où sont stockés vos audios, quels outils vous utilisez. Est-ce que vous parlez dans un micro ou directement dans votre téléphone ?
Je n’ai pas envie d’apprendre, ça ne m’intéresse pas. Je voudrais juste cliquer, m’enregistrer et que tout le monde puisse écouter. Vous pouvez m’aider ?
~moi
- Bien sûr, ce n’est pas très compliqué. Je peux même vous faire livrer du matériel un peu plus qualitatif que votre téléphone.
Un enregistreur Zoom que j’utilisais à mes débuts dormait dans mes placards depuis quelques années. Il n’avait que deux sorties son mais c’est exactement ce dont Célia avait besoin.
Le lendemain je livrai mon matériel et un casque audio et commençai ma série : 10 tutos pour démarrer son premier podcast.
Les trois premiers lui étaient indirectement destinés. Je n’allais tout de même pas laisser passer l’occasion de gagner des milliers de followers grâce à une idée toute simple : révéler les coulisses de mon métier.
Je me mis à débriefer tous les soirs un quart d’heure avec elle.
~moi
Cette partie-là ; hébergement, plateforme, ne t’inquiète pas : je m’en occupe. Arrête-toi au tuto N°3 pour bien maîtriser l’outil, le placement voix et les pauses à intégrer pour mes raccords sons.
~Célia
Ok. Je peux t’envoyer un enregistrement test et tu me dis si c’est OK.
~moi
Bien sûr !
Ainsi naquit notre fugace amitié.
Au bout de quinze jours, elle enregistrait ses premiers épisodes comme une pro. Sa voix était suave et envoûtante. La chambre ne résonnait pas. J’avais très peu de retouches à faire. Aussitôt montés je les hébergeais en ligne et programmais la plateforme pour une diffusion différée. J’avais promis de lancer la première diffusion une semaine après son enterrement. J’avais réfléchi en termes techniques et sur le coup cela m’avait paru d’une simplicité enfantine. Mais jour après jour je sentais que mettre la date définitive allait m’arracher le cœur.
Pour la première fois depuis des années, je ne me posais pas de questions de marketing, d’audience, de followers, de critiques. Je ne gagnerai rien financièrement. Mais j’avais retrouvé le goût de donner sans recevoir en retour. C’est en essayant de donner de la joie aux autres qu’on trouve son propre bonheur.
Chapitre 8
~Jeanne
J’peux pas attendre demain ! Vous n’allez pas le croire ?
~moi
Quoi ?
~Jeanne
J’ai retrouvé qui est cette jeune femme !
~moi
Arrête de nous torturer, balance l’info
~Jeanne
Velia Nova
~Pierre
Velia Nova ? La nana qui vend des programmes hors de prix aux ados en quête d’identité ?
~Jeanne
Tu es un peu dur : je dirais plutôt la nana qui a aidé des milliers d’ados à se défaire des codes sociaux de l’apparence …
~moi
Ben je connais pas moi 😢
Précise !
~Jeanne
Googelise là
« Velia Nova, de son vrai nom Marion Levasseur, née le 17 septembre 1996 à Lyon, est une vidéaste web, influenceuse et militante française. Elle est principalement connue pour ses contenus consacrés à l'image corporelle, à l'estime de soi et aux effets des réseaux sociaux sur les adolescentes.
Elle commence à publier des vidéos sur Internet en 2012, à l'âge de quinze ans, quelques mois après une longue hospitalisation pour une anorexie mentale sévère ayant engagé son pronostic vital. D'abord anonymes et diffusées sous le pseudonyme Velia Nova, ses vidéos abordent son rapport au corps, la convalescence et les injonctions à la perfection auxquelles sont confrontées les adolescentes.
À partir de la fin des années 2010, elle élargit ses contenus à la retouche photographique, aux filtres numériques, au cyberharcèlement et aux mécanismes de comparaison sociale sur les plateformes numériques. Elle acquiert progressivement une importante audience, principalement composée d'adolescentes et de jeunes femmes. »
La photo associée dévoilait la même petite blonde pétillante que j’avais découverte hier.
Loin de l’image que j’avais des influenceuses.
Mais que faisais-tu avec ce dossard au nom de ma sœur Mademoiselle Levasseur ?
~Jeanne
Alors ?
~moi
Ah oui 2,8 millions d’abonnés insta, quand même !
~Jeanne
On lui demande des explications ?
~moi
Mais carrément. Enfin si elle nous répond…
Je tente sur insta et vous tiens au courant.
Mille mercis Jeanne
~Jeanne
😊
~Pierre Léandre
👍
J’avais choisi d’aller à l’essentiel afin que ce message ait une chance d’être lu :
Bonjour Mme Nova ou devrais-je dire Levasseur ?
Je me permets de vous contacter afin de savoir si vous avez connu ma sœur : Célia Julian.
Je suis intriguée de vous avoir vu porter un dossard à son nom lors du marathon de San Francisco.
Cdt
Mélissa
Sa réponse ne se fit pas attendre :
Bonjour Mélissa,
J’ai effectivement connu votre sœur sur ces derniers mois.
Peut-être pourrions-nous en discuter de vive voix ?
Cela me ferait vraiment plaisir !
Marion
Pourquoi pas.
Par téléphone ? À moins que vous ne soyez pas très loin.
Je suis en Polynésie actuellement pour une promo. Difficile pour moi de venir vous rencontrer rapidement.
Disons par téléphone, demain matin, heure de Paris, si cela vous convient ?
Ou maintenant ?
Va pour maintenant, je me lève à peine et j’ai un peu de temps.😊
Je vous appelle.
C’est ainsi que je fis connaissance de Velia Nova : la youtubeuse N°5 en France. Décidément ma sœur me réservait encore bien des surprises.
Nous étions au téléphone depuis trente minutes et déjà nous nous tutoyions et rigolions ensemble.
Marion commença par m’expliquer la demande insolite de ma sœur, les dessous techniques de ses épisodes, leur amitié fugace mais intense sans jamais se rencontrer physiquement.
Une amitié que j’enviais presque sans oser l’avouer.
Chapitre 9
J’étais de plus en plus frustrée d’être si loin de Célia. Réduite à "aide technique" à distance, j’aurais voulu faire plus. J’avais compris qu’elle attendait une greffe cardiaque et que son organisme la lâchait petit à petit. Un jour, n’ayant pas eu de nouvelles pendant presque 48 heures, je lui fis part de mon inquiétude. Elle m’avait alors confié avoir été mise sous sédation profonde à cause d’un œdème récalcitrant au poumon. Ce fut la seule fois où elle me sembla triste :
Mes proches aussi se sont inquiétés même s’ils ne me l’ont pas montré. Mais quel soulagement de les voir à mon réveil et d’éloigner ces horribles bêtes noires qui hantent mon sommeil. C’est dur la nuit, parfois je me sens seule.
Je ne posai pas d’autres questions. Elle m’avait trouvée pour mettre en exergue la beauté de ceux qui restent et non pas la tristesse de ceux qui partent.
Mais j’avais compris comment être un peu plus utile.
J’ai appelé les infirmières de son service et leur ai demandé si elles accepteraient de diffuser quelques audios le soir pour calmer ses mauvais rêves.
- Je ne sais pas : je dois en parler à sa famille d’abord
- Oh non dans ce cas, ce n’est pas la peine. Merci beaucoup.
- Pourquoi ? Je ne comprends pas votre démarche !
- Comment vous expliquer ça… Je suis une personnalité, disons … assez connue. Je n’ai aucune envie que la presse me tombe dessus. Je ne peux plus lever le petit doigt sans qu’un article rapporte mes moindres faits et gestes. Pour une fois, j’aimerais faire quelque chose qui ne soit ni monnayé ni exposé. Quelque chose d’anonyme.
- Connue ?
- Oui Madame, je peux vous confier mon nom sans que vous ne l’ébruitiez ?
- Bien sûr, je vous en fais la promesse.
- Je suis Velia Nova.
- Velia ?
- Oui : prenez le temps de taper mon nom sur un moteur de recherche si vous le souhaitez
- Oh non pas la peine, je sais très bien qui vous êtes ! Ma fille vous écoute depuis quelques années déjà … et je pense que vous l’avez même aidée à construire qui elle est aujourd’hui. Je suis juste un peu surprise … et ne vois pas bien le rapport avec notre patiente.
Après une discussion bien plus longue que prévue sur sa fille, la santé mentale de manière générale et mon histoire plus particulièrement, elle me promit de demander l’autorisation de son chef de service.
Le lendemain matin je reçus son feu vert avec quelques recommandations :
- OK mais des sessions de 5 minutes maximum. Rien de triste ou de nostalgique.
- Entendu !
- Et les premiers seront écoutés par le médecin du service pour validation ….
- Bien sûr. Merci infiniment.
Et c’est ainsi que je me mis à enregistrer mes courtes histoires pour Célia.
Je lui inventai une vie de sportive et un compagnon de route : Romain.
Je modifiai ma voix car je trouvais celle de « Romain » plus apaisante et rassurante.
Je me suis prise au jeu. Je suis devenue un peu Romain. Je partais courir le matin avec Célia, enfin avec ses audios de la veille dans mes écouteurs. Malgré l’empire que j’avais construit, les milliers de jeunes filles que j’avais aidées à sortir de l’anorexie et à s’accomplir ensuite dans la vie, il me manquait une meilleure amie. Parfois je lui parlais en courant. Plus personne ne s’offusque que vous conversiez à des oreillettes, même s’il n’y a personne de l’autre côté !
Mon corps s’affûtait. Mes douleurs lombaires disparaissaient. Mon sommeil n’était plus entrecoupé de tâches à accomplir, personnes à contacter et factures à régler.
Plus ses jours étaient comptés et plus je me sentais vivante. Amer paradoxe. Alors, dans mes petits enregistrements de cinq minutes, j’essayais de distiller la substantifique sève de l’existence.
Coincée entre Nova et Romain, je ne savais pas si ces histoires l’aidaient vraiment. Peu importe, je ne le saurai jamais. Mais, comprenez Mélissa, je commençais à culpabiliser de cet effet de vases communicants.
Inventer des moments irréels commençait à me peser. J’avais besoin d’un épisode sincère.
Le projet arriva au hasard des algorithmes : un simple post :
The 2026 San Francisco Marathon is officially SOLD OUT!
See you at the start line on July 26, 2026!
Pour vibrer vraiment il faut rendre l’imaginaire réel. Je voulais qu’elle vibre. C’était décidé, j’allais lui faire vivre le marathon de l’intérieur, pour de vrai.
- Mais le dossard, pourquoi à son nom ?
- Pour l’honorer tout simplement.
- Comment avez-vous fait si c’était complet ?
Le seul moyen d’obtenir un dossard après clôture c’est de devenir VIP Charity Runner. En gros courir pour une bonne cause. Un coup du destin peut-être ?
Je m’engageai à lever 10 000 $ en échange d’un de leurs dossards restants et m’inscrivis à son nom : Célia Julian. J’avais misé sur une somme suffisamment élevée pour m’épargner trop de vérifications, mais assez modeste pour ne pas éveiller les soupçons.
Pari gagné.
Les prochaines courtes Histoires pour Célia furent celles de mes deux mois d’entraînement. La dernière fut enregistrée en direct de San Francisco.
Sur le Golden Gate Bridge je m’arrêtai une minute pour bien tout observer et lui décrire l’ambiance de folie. Les tam-tams qui rythmaient les pas, les touristes et amis venus encourager, les sonos à tous les coins de rue. Les applaudissements : du premier au dernier. Les arches et les ballons de couleur.
Je voulais qu’elle entende les « Allez Célia » de ceux qui scandaient les prénoms en lisant chaque dossard. Je voulais qu’elle ressente ce shoot d’endorphine à l’arrivée. Ce sentiment d’accomplissement de soi. Je courus beaucoup moins vite qu’à l’entraînement. Peu m’importait le chrono, je voulais juste lui faire vivre l’ivresse du moment !
- Marion, tes mots !
- Oui ?
- Ce sont les siens ?
- Les siens ?
- Oui dans son dernier épisode ! Celui d’hier !
- Hier ? impossible. Le dernier épisode ne doit paraître que demain.
- Parce que c’est toi aussi derrière le dernier !
- Bien sûr ! Elle m’avait fait promettre de le programmer un an tout pile après son décès. Elle m’avait envoyé l’audio et m’avait demandé de ne pas l’écouter. Pire elle m’avait fait jurer. J’ai respecté ses vœux à la lettre, je t’assure. Il ne paraîtra que le 27/07 !
- Marion, nous sommes le 27/07, heure française !
- Heure française ! Quelle gourde ! Je suis vraiment à côté de mes pompes. Il faudrait que je me pose un peu ! Et tu l’as écouté alors ?
- Mais bien sûr : c’est pour cela que je t’ai contactée !
- Je croyais que c’était à cause de ce marathon et du dossard que tu as retrouvé !
- Indirectement oui : mais … Marion raccroche et écoute son épisode, tu y trouveras tes réponses … et merci Marion, merci pour tout ce que tu as fait pour ma sœur !
Chapitre 10
Célia a franchi la ligne d’arrivée le 27 juillet 2026, au crépuscule, accompagnée de Romain, 8 000 coureurs et dix fois plus de spectateurs.
Célia est partie après avoir couru son propre marathon, encouragée et soutenue par ses proches, le sourire aux lèvres et le cœur rempli d’amour.
Épilogue
Le podcast de Célia est toujours en accès libre sur les plateformes de diffusion et continue de guider les aidants.
Serge, Andrée, Pierre, Léandre et tous ses proches les réécoutent parfois. Ses mots les enveloppent alors d’une douceur vanillée réconfortante.
Les courtes Histoires pour Célia n’ont jamais été diffusées pour le grand public mais elles ont inspiré une série d’histoires pour tous les enfants malades. Marion a signé un contrat d’exclusivité avec un gros fabricant de boîtes à contes. L’ensemble des bénéfices finance des maisons d’accueil où les proches des patients hospitalisés peuvent séjourner aussi longtemps que nécessaire.
Mélissa a continué sa transformation et écrit sa thèse de sociologie : Fonctions sociales de l’imaginaire dans l’expérience de l’hospitalisation.
Elle donne déjà des conférences à travers toute l’Europe. Un petit lapin blanc illustre le pied de page de chacune de ses diapositives.
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