Dans le petit village de Monttemps, au début du XIXe siècle, un enfant jouait avec un objet étrange qu’il avait trouvé dans l’herbe, pendant que sa maman étendait le linge au soleil. Ce n'était pas quelque chose de gros. Les adultes auraient pu le tenir sans problème d'une seule main, mais entre les petites mains de l’enfant, il paraissait immense. Il était lisse, froid, et surtout, il faisait quelque chose de merveilleux : chaque fois que le garçon posait un doigt dessus, il émettait un petit son et faisait apparaître des formes et des couleurs différentes. Rien d’inquiétant aux yeux du gamin, qui jouait avec comme avec un jouet.
Ce fut sa mère qui finit par le remarquer : « Qu’est-ce que tu as là ? »
L’enfant leva les yeux, fier de sa découverte. Sa mère prit l’objet entre ses mains. Elle le tourna dans tous les sens, appuya dessus, le secoua légèrement. Rien. Puis, par hasard, elle toucha l’une de ses surfaces et un son retentit, accompagné d’une lumière. Elle lâcha aussitôt l'objet, qui tomba dans le panier à linge. Sans aucune idée de ce que cela pouvait être, elle alla immédiatement chercher son mari, mais lui non plus ne comprit pas. Après quelques minutes de réflexion, il prit la décision de l’apporter au curé. C’était l’homme le plus instruit du village, et, surtout, celui qui saurait leur dire si cette chose était dangereuse. Mais ils avaient encore le foin à ramasser, donc il fallait attendre la fin de la journée.
Lorsque le mari revint chercher l’objet, il avait disparu. Le panier à linge était vide. Pourtant, il était bien là. Cela lui était resté en tête toute la journée, car la femme, sans le vouloir, y avait jeté un coup d'œil chaque fois qu'elle était passée à proximité en vaquant à ses tâches ménagères. Ils ne dirent rien à personne: un peu par prudence, un peu par peur.
Le lendemain matin, l’objet réapparut. Cette fois, ce ne fut pas l’enfant qui le trouva, mais l’un des ouvriers de la ferme. Il resta longtemps à observer l’objet. Il ne comprenait pas davantage ce que c’était, mais il eut une idée. Si cette chose était suffisamment étrange pour être précieuse, peut-être pourrait-il la vendre au seigneur des environs. Il décida donc de la garder. Il devait seulement attendre la fin de sa journée de travail. Ensuite, il trouverait une excuse pour emprunter un cheval et se rendrait au château.
Mais lorsque le soleil commença à descendre derrière les collines, l’objet disparut à nouveau. Cette fois, l’homme ne garda pas le silence. Il accusa immédiatement les autres ouvriers de lui avoir volé. La dispute dura une bonne partie de la soirée. Et, à la fin, toute la ferme connaissait l’existence de l’objet mystérieux.
Le troisième jour, il apparut dans la cuisine. La cuisinière était seule. Elle le fixa longuement. Après ce qui s’était passé la veille, elle avait entendu parler de l’objet et de la dispute qu’il avait provoquée. Très pieuse et profondément superstitieuse, elle ne tarda pas à tirer ses propres conclusions: c’était un objet maudit, peut-être même envoyé par le démon. Elle le prit avec précaution et le cacha dans un placard. Puis elle pria pour que cette chose disparaisse avant que quelqu’un ne la trouve. Le soir venu, elle s’était volatilisée.
Le quatrième jour, l’objet apparut alors que toute la ferme était à l’église. Tout le monde était absent, sauf le chien. L’animal remarqua une petite lumière qui clignotait sur le sol, près d’une fenêtre et s’en approcha pour la renifler. Puis, intrigué, tenta de saisir l’objet avec ses dents, mais il le fit tomber. L’objet glissa sur le sol et passa sous une lourde crédence. Impossible pour le chien de l'atteindre. Il essaya quand même, puis resta assis devant le meuble dans l’attente de ses maîtres.
Il se mit donc à aboyer quand les paysans revinrent de l’église, mais personne ne comprit ce qu’il voulait. Ils étaient tous déterminés à retrouver l’objet. Ils cherchèrent d’abord partout ailleurs, sans succès. Ce ne fut qu’à la tombée du jour qu’ils décidèrent enfin de déplacer la crédence, craignant que le chien n'aboie après une souris. Ils découvrirent alors l’objet. Il était là, juste sous le meuble. Pendant quelques secondes, tout le monde put le voir, puis il disparut sous leurs yeux.
Le cinquième jour, le curé et le seigneur local arrivèrent à la ferme de très bonne heure. Ils avaient tous deux entendu parler de l’objet et chacun d’eux avait ses raisons de vouloir le posséder. Le curé voulait découvrir s’il s’agissait d’une manifestation diabolique. Le seigneur, lui, imaginait déjà ce qu’un objet aussi extraordinaire pourrait lui rapporter. Ils attendirent toute la journée, mais rien n’apparut. Ni ce jour-là, ni le lendemain, ni le jour suivant.
L’objet revint après plusieurs jours. Cette fois, les habitants n’hésitèrent pas : ils le portèrent directement au curé.
L’abbé Desnotes l’examina pendant des heures, son carnet posé devant lui. Il notait tout : la forme de l’objet, sa couleur, son poids, les sons qu’il produisait et même la durée de chaque apparition. Des mots étranges apparaissaient parfois à sa surface. Certains ressemblaient à des mots d’une langue étrangère, mais aucun ne figurait dans les dictionnaires qu’il possédait. Chaque fois qu’il touchait l’objet, quelque chose de différent apparaissait : des images, des symboles, des couleurs, des formes. Il appuya encore, espérant faire apparaître quelque chose de compréhensible. Mais, chaque fois qu’il insistait, les mêmes mots revenaient : « Vérifiez votre connexion. Aucun accès à Internet. » Après avoir fait plusieurs fois le signe de croix, l’abbé tenta même de l’ouvrir. Il ne trouva ni serrure ni ouverture. Il allait noter cette nouvelle observation dans son carnet lorsque l’objet disparut entre ses mains.
§
Jean cessa de lire. Il resta immobile quelques secondes, les yeux fixés sur la page. Puis il relut la phrase. Il tourna quelques pages en arrière et regarda les dates : 11 novembre 1805. Il prit son carnet et y nota quelque chose, puis vérifia une deuxième fois. Il sortit son téléphone et ouvrit les documents contenant les notes de recherche de son père. Le premier jour mentionné dans le vieux livre correspondait exactement à la date du début de l’expérience: 11 novembre 2005.
Jean sentit un frisson lui parcourir le dos. Il reprit sa lecture. L’histoire se poursuivait. Pendant plusieurs semaines, l’objet était apparu le matin et disparu le soir. Parfois quelqu’un le trouvait et le cachait. Parfois personne ne le touchait. Certains avaient trop peur de s’en approcher : après avoir déclaré qu’il s’agissait certainement d’un objet démoniaque, le curé avait même affirmé que quiconque le manipulerait risquait de commettre un péché mortel. La peur avait donc remplacé la curiosité. Mais au final, tout le monde se sentait obligé d'en parler au curé lors de la confession, ne serait-ce que pour s'assurer de n'avoir rien fait de mal.
L'homme d'Église, comme on le lui avait appris, avait tout noté : chaque apparition avec l’endroit, la date et l'heure approximative, chaque disparition, chaque élément digne d'intérêt. Il avait nommé l’objet : « la tablette noire ».
Jean voyait maintenant où tout cela menait. Il était encore enfant à cette époque, mais il se souvenait des disputes entre ses parents : son père était tellement absorbé par ses recherches qu’il oubliait tout le reste ; sa mère l’appelait, mais il ne répondait pas ; lorsqu’elle lui demandait pourquoi, il répondait toujours la même chose : « Je ne l’ai pas entendu » Et il ne savait jamais où il avait laissé son smartphone. Cela arrivait presque tous les jours.
Certains soirs, Jean avait même participé aux recherches. Ils retournaient la maison entière à la recherche du téléphone, car souvent, lorsqu’on l'appelait, il ne sonnait pas : sa batterie était à plat. Chaque soir, ils le retrouvaient dans les endroits les plus improbables : sous le canapé, dans la salle de bains, derrière les livres, dans un tiroir de la cuisine et, une fois, au beau milieu du jardin. Son père avait toujours une explication : il avait dû l’y poser sans s’en rendre compte.
On pensait simplement qu’il était distrait : un scientifique un peu fou, entièrement absorbé par ses expériences. Personne n’avait jamais imaginé que son téléphone disparaissait réellement. Lui non plus. Son obsession scientifique l'empêchait de considérer sérieusement l'hypothèse que son propre téléphone, en dehors de son dispositif, pouvait être l'objet téléporté.
Jean s’était arrêté dans ce village par hasard : sa voiture était tombée en panne quelques heures plus tôt. Il avait appelé son père pour le prévenir. N'ayant pas reçu de réponse, il avait presque souri en pensant qu’il avait probablement encore oublié son téléphone quelque part. Il avait dit au mécanicien, sans vraiment y réfléchir : « Avec mon père, ce n’est pas étonnant. Son téléphone disparaît tout le temps ». Il n’avait pas appelé sa mère pour ne pas l’inquiéter.
Le mécanicien lui avait alors parlé d’une vieille légende locale. Une histoire selon laquelle, autrefois, un objet mystérieux apparaissait régulièrement dans le village avant de disparaître sans laisser de traces.
Intrigué, Jean s’était rendu à la bibliothèque pendant qu’on réparait sa voiture. Il avait demandé si quelqu’un connaissait cette histoire. On lui avait apporté ce vieux livre, que maintenant il tenait entre ses mains.
Quand son père avait commencé ses expériences sur la téléportation des objets, les premières tentatives consommaient une quantité d’énergie démesurée. Jean se souvenait d’un incident. Après quelques jours d’expérimentation, le quartier entier avait subi une panne de courant qui avait forcé son père à s’arrêter.
Bientôt il avait trouvé un moyen de réduire considérablement la consommation d’énergie et avait recommencé. Les expériences avaient continué pendant quelques mois, jusqu’à ce que ses fonds soient épuisés, ce qui l’avait contraint à abandonner le projet. L’université refusait de continuer à financer des recherches qui ne produisaient aucun résultat concret.
Cet échec avait toutefois beaucoup bouleversé son père et, alors qu'il approchait de la retraite, cela lui revenait régulièrement à l'esprit. Il aurait voulu trouver une solution, ou au moins comprendre ce qui n’avait pas fonctionné, avant de quitter définitivement l’université.
Jean regarda de nouveau le livre. Il comprenait maintenant.
Pour une raison inconnue, le dispositif de son père ne téléportait pas les objets qu’il plaçait à l’intérieur. Il transférait son smartphone. Toujours le même objet. Exactement deux cents ans dans le passé et environ deux cents kilomètres plus loin.
Le téléphone n’apparaissait jamais exactement au même endroit précis, mais toujours dans les environs immédiats. Il arrivait généralement dans le village au matin et rentrait chez eux, en 2005, le soir. Le lendemain, il repartait probablement dès que son père remettait son dispositif en marche. Personne ne le déplaçait dans la maison. Son père non plus.
Jean comprit alors pourquoi il était presque toujours déchargé et pourquoi son père ne l’entendait jamais sonner. Sa mère l’accusait d’oublier de le charger. Lorsqu’elle essayait de l’appeler, elle entendait souvent le même message : « Votre correspondant n’est pas joignable pour le moment. » Son père expliquait cette absence de signal par les interférences provoquées par son appareil. Et, dans un certain sens, il avait raison.
Jean eut un rire nerveux : c’était complètement absurde ! Son père, avec son esprit scientifique, n’aurait jamais accepté une explication aussi invraisemblable. Et pourtant…
Le vieux curé avait fait quelque chose d’important : il avait recopié les mots étranges qu’il avait vus sur l’objet. Jean les relut. Ils étaient les noms des applications, les icônes, les fonctions du téléphone. Et soudain, il reconnut l’un des noms en particulier. Il s’agissait d’une application de jeu. Celle que son père lui faisait utiliser lorsqu’il était enfant pour l’occuper et le garder tranquille pendant qu’il travaillait sur ses recherches.
Mais le prêtre était allé plus loin. Il avait dessiné l’objet, même si le dessin était assez maladroit : il s'agissait d'un rectangle noir aux angles arrondis, contenant des petits carrés et des inscriptions. Ce qui était le plus important, c'était la légende qu'il avait ajoutée : « Objet de forme rectangulaire, noir et luisant, sans serrure ni ouverture apparente. Il émet une lumière lorsqu'on le touche. Il semble qu’il y ait un enfant enfermé à l’intérieur. Celui-ci paraît immobile, l'air boudeur, et porte un bavoir bleu sur lequel est inscrit le nom Jean ».
Jean se souvint que son père avait conservé pendant des années la même photo comme fond d’écran : lui, enfant, en train de faire un caprice parce qu'il ne voulait pas manger de légumes.
Jean resta silencieux. Puis il sortit son téléphone et photographia toutes les pages. Une par une. Il referma enfin le vieux livre. Il regarda sa montre. Sa voiture devait déjà être prête.
§
Jean se souvint de cet ancien téléphone. Depuis 2005, son père en avait changé plusieurs fois. Celui qu’il utilisait à l’époque, il ne l’avait pourtant jamais jeté. Il le lui avait donné pour jouer. Jean se rappelait vaguement l’avoir conservé quelque temps avant de le ranger dans une boîte à jouets, dans le grenier.
Il se mit à sourire. Si cette histoire était vraie, le téléphone devait toujours être là. Il ne restait plus qu’à le retrouver. Et, avec les moyens technologiques d’aujourd’hui, peut-être pourrait-il même vérifier les traces laissées par l’appareil : ses anciennes données, ses fichiers, ses photos… Peut-être restait-il une trace permettant de prouver qu’il avait réellement passé du temps en 1805. Ce serait absurde. Ce serait impossible. Et ce serait surtout une découverte scientifique extraordinaire.
Son père avait passé des années à essayer de prouver que la téléportation fonctionnait. Il avait construit une machine à voyager dans le temps sans même s’en rendre compte.
Ce soir-là, le dîner en famille allait être mouvementé. Jean allait avoir beaucoup de choses à raconter. Dans le grenier se trouvait peut-être la découverte qui permettrait à son père de relancer sa carrière. Restait à savoir si sa mère verrait les choses du même œil. Elle avait enfin commencé à préparer les grands voyages dont elle rêvait depuis des années, maintenant que son mari était sur le point de prendre sa retraite. Il allait peut-être falloir attendre encore un peu, et surtout espérer que son père ne recommence pas à faire disparaître tout ce qui lui passait sous la main.
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