Quand nous avions appris le décès de Mamilie, le notaire avait demandé à ma mère de vérifier dans le bureau et sur la table de chevet, peut être avait-elle laissé un testament postérieur à celui qu’il possédait. Il avait insisté mais aucun de ses enfants ne semblaient disponibles pour faire un aller-retour en Bretagne depuis Paris. Je m’étais portée volontaire face à ces vieux adultes butés. Ma grand-mère était morte depuis trois jours, l’enterrement avait lieu la semaine suivante et j’errais dans ce lieu où j’avais tant de souvenirs. De toute petite jusqu’à mon adolescence, j’avais passé toutes mes vacances dans cette villa, la plage en contrebas me renvoyait mes étés et mes premiers émois. Puis j’avais à mon tour eu des enfants, la vie parisienne avait happé tout mon temps libre et je vins de moins en moins, ou bien, était-ce ce que je me racontais, car en réalité j’avais enfin de vrais prétextes pour ne plus m’y rendre. En grandissant je m’étais rendu compte que, là-bas, j’étais constamment tiraillée entre Maman et Mamilie. L’une comme l’autre irradiait cet endroit de leurs ressentiments, et moi au milieu de ce marasme, je tentais désespérément d’apaiser l’une, de réconforter l’autre. Les aimer touts les deux ne suffisait pas à les réconcilier. Depuis quelques années, j’avais décidé d’arrêter d’essayer.
Pour la seconde fois de ma vie, je clanchais la poignée de la chambre de mon aïeule. La première fois, c’était avec mes cousins, trente ans en arrière. Nous avions l’interdiction la plus totale d’entrer dans cette pièce qui agissait vivement sur nos imaginaires. Un après-midi de juillet alors que la réunion de famille battait son plein au rez-de-chaussée, nous étions montés et avions entrouvert la porte. Chacun avait jeté un coup d’oeil furtif dans la pièce assombrie par les volets. Un filet de lumière éclairait le vieux plancher poussiéreux, des colonnes de livres semblaient pousser du sol, des habits étaient entassés sur une chaise et le lit n’était pas fait. Quand le plancher craqua sous nos pieds, nous hurlâmes de concert, filant, le coeur battant à mille à l’heure en espérant ne pas avoir été découverts. Ce fut la frayeur de notre vie. Jamais nous n’avions retenté l’expérience.
J’avais l’impression que rien n’avait changé depuis mes sept ans, le même bazar, les mêmes tours de bouquins et vêtements en pagaille. Les draps étaient en boule, je n’osait rien toucher. C’est ici qu’elle avait été retrouvée par sa voisine, comme endormie, du haut de ses quatre vingt dix huit ans. Je m’approchais de son chevet, il ne possédait pas de rangements, juste une lampe, un livre ouvert et une paire de lunette étaient posés là, à côté d’un cadre en argent avec une photo en noir et blanc d’un homme que je ne reconnaissais pas. Je sortais et un frisson me parcouru la colonne vertébrale, pourtant le temps était encore doux en ce début d’automne. Il fallait que je me reprenne pour accomplir la mission du notaire et j’entrais maintenant dans le bureau. Je me rappelais qu’ici, nous pouvions choisir des livres dans la bibliothèque accrochée au mur ou des crayons de couleur dans le bureau en chêne massif. Les petits tiroirs sur le côté étaient toujours verrouillés. Aujourd’hui, les clés en métal étaient bien en place dans les serrures comme si Mamilie me donnait son autorisation pour les ouvrir.
Je m’installais à sa place, dans le grand siège confortable et je soulevais les tas de feuilles qui traînaient sur le plateau recouvert d’un sous-main en cuir vert bouteille, je ne trouvais que des factures, des relevés bancaires, des notices d’appareils, des tickets de caisse. Dans le casier du haut les chéquiers étaient rangés avec une carte bleue et un répertoire contenants différents codes. Je poursuivais avec nonchalance mon exploration, je doutais que ma grand-mère ai rédigé un testament qu’elle n’aurait pas laissé à son notaire. Elle le consultait presque tous les mois, cela l’occupait. Ce dernier avait d’ailleurs appelé ma mère pour lui en faire part, et bien qu’il ne puisse refuser de la recevoir, il avait insisté pour que Maman la raisonne afin de limiter le rythme des rendez-vous. Ses affaires étaient en ordre avait-il dit, il supposait qu’elle avait surtout besoin de parler à quelqu’un. Ma mère m’avait rapporté cette conversation, elle lui avait répondu qu’elle était bien désolée de cette situation mais que si une personne n’écouterait certainement pas ses conseils, c’était bien sa propre mère.
Dans le tiroir du bas mon attention fut retenu par un paquet de lettres en provenance d’Allemagne. Mamilie avait à peine une trentaine d’années durant la guerre quand ses frères furent mobilisés, ce qui pouvait expliquer des courriers. Je trouvais aussi des passeports et un épais livret de famille. Sur la première page, je lu le nom de l’époux, Martin, Jean Duchemin, c’était celui de mon grand-père. Je ne l’avais pas connu, il était décédé plusieurs années après son retour de la guerre alors que ma mère, Annie, était encore une fillette. La deuxième page indiquait le nom de son épouse, Jeanne, Marie Petit, ma Mamilie. J’étais touchée de lire leurs lieux et dates de naissance, celle de leur mariage, je remontais le temps. En tournant les pages, un exemplaire similaire, encarté dans celui que je feuilletais, tomba sur la table. A l’intérieur, le nom de l’époux était Léon, Pierre Duchemin et ma grand mère était indiquée comme épouse avec une date de mariage avant la guerre. Perplexe, je repris le premier livre de famille et en tournant les pages je remarquais que le premier enfant noté était ma mère, Annie, Léonie Duchemin. C’était étrange car ses frères qui étaient nés avant elle étaient inscrits seulement sur les pages suivantes, comme si elle était l’aînée… Je comparais avec l’autre livret, les frères de ma mère étaient ici bien indiqués comme enfants du couple. Mais ma mère n’apparaissait pas.
Il me fallait prendre l’air pour relier les fils entre eux, je chaussais mes bottes en caoutchouc, passait mon gros pull marin et dévalais le sentier côtier qui m’amenait à la plage. C'était la saison que je préférais, celle où les touristes était partis et où la côté retrouvait son côté sauvage. Les parasols était rentrés, plus personne ne s’installait pour se faire rôtir au soleil. Les vendeurs de glace et de chichis étaient partis, les odeurs d’iode et de forêt se faisaient plus intenses. Je marchais au moins deux heures le long de la mer, mon cerveau retournant cette inexplicable situation dans tous les sens sans en trouver l’issue. Il ne pouvait y avoir qu’un livret par foyer. Le premier était, certes, désordonné mais tout y était. Le second était incomplet et comportait des informations qui n’avait pas de sens. Mille questions me traversait, pourquoi ce Léon était-il noté comme le père de mes oncles puis que ces derniers soient inscrits comme les fils de mon grand père ? Pourquoi ma grand-mère semblait avoir été mariée deux fois ? Comment se faisait-il que ma mère portait en deuxième prénom la version féminine de ce celui qui semblait être le premier mari de Mamilie… Pourquoi cet homme portait le même nom de famille que mon grand-père ? Après quelques kilomètres les pieds dans le sable, je pressenti que cet inconnu était peut-être celui de la photo qui est posé sur le chevet de Mamilie.
A mon retour, j’eus la surprise de trouver mon oncle Michel dans le salon.
— Bonjour Céleste ! — Ah tu es là ? Bonjour Michel… lui lançais-je quelque peu contrariée qu’il ne m’ait pas prévenu de sa venue.
— Oui, j’ai eu des remords de te laisser toute seule ici vu le contexte…
Michel avait toujours eu un tempérament un peu égocentrique, j’étais donc septique par son élan de compassion, surtout qu’à trente sept ans, même si ce n’était pas mon rôle de gérer la succession de ma grand-mère, j’étais parfaitement capable d’assumer ce qu’ils avaient tous refuser.
— C’est gentil de ta part, lui répondis-je avec un demi-sourire pour lui laisser le bénéfice du doute.
— Tu as trouvé quelque chose ?
— Ah non, je ne pense pas, j’ai un peu cherché mais rien de particulier. Je me gardais bien de lui partager mes découvertes, j’avais appelé le notaire durant ma balade sur la plage et je devais le rencontrer l’après-midi même pour obtenir plus d’explications. Avant de repartir, je montais pour prendre les documents. Sur le bureau il y avait les passeports, les lettres mais un seul livret de famille, le plus complet, celui avec le nom de mon grand-père, de ma mère et ses frères en pages deux et trois. Je soulevais le sous-main, cherchait dans les tiroirs, rien, j’en étais sûre, pourtant, il était bien là.
Je récupérais les papiers restants, descendis et pris la direction de la porte d’entrée
. — Tu pars ?
— Je vais faire quelques courses en ville, je te ramène quelque chose ?
— Non, merci ça ira. On dîne ensemble ce soir ? — D’accord, du coup je rapporterai de quoi manger.
Dans la salle d’attente de l’étude je trépignais comme avant un grand oral quand le notaire apparu sur le pas de la porte dans son costume tiré à quatre épingles. — Bonjour Madame, je vous en prie, suivez-moi.
— Merci de me recevoir si vite.
Il me fit signe de prendre le siège en velours face à son bureau, je m’y installais et déposais en vrac mes découvertes. — Comme vous nous l’avez demandé, j’ai fait des recherches. Je n’ai pas trouvé de testament, par contre, j’ai trouvé deux livrets de famille… et je ne comprends pas.
— Comment ça deux livrets ? M’interrogea t-il avec un regard perplexe.
— Oui… le premier indique bien le couple formé par mes grands-parents en 1946, une enfant née de cette union, ma mère Annie, puis mes oncles. Déjà, cela est illogique car ils sont plus âgés qu’elle. L’autre livret, que je n’ai pas retrouvé avant de venir, indique le nom d’un autre mari épousé en 1936 mais ayant le même nom de famille que le premier mari ; et seuls mes oncles sont inscrits comme enfants légitimes. Ma mère n’apparait pas.
— Vous en êtes sûre ? Sans ce deuxième document c’est un peu compliqué pour moi de me prononcer.
— J’en suis absolument certaine. D’ailleurs, je soupçonne mon oncle d’avoir mis la main dessus entre temps… Il est subitement arrivé ce matin de Paris.
— Effectivement cet enchaînement est quelque peu surprenant. Je vois que vous avez trouvé d’autres éléments, de quoi s’agit-il ?
Il observa les courriers, les passeports, me demanda un instant, pianota sur son ordinateur.
— Alors ? Vous comprenez quelque chose ?
— Je pense avoir une idée… Donnez moi un quart d’heure je vais faire des vérifications sur le registre de l’Etat Civil.
A son retour, sa mine était satisfaite.
— C’est surprenant… En tout cas, bonne nouvelle, il n’y a pas d’autres héritiers. Mais tout est là, c’est cohérent.
— Je ne comprends pas…
— Je vous explique, s’agita le notaire. Ce fameux Léon était le frère de votre grand-père, Martin. Comme cela se passait parfois, lors d’un décès durant la guerre, la veuve épousait le frère du défunt. C’est ce qui s’est passé ici, d’où les deux livrets.
— D’accord, mais qui est le père de qui… Oh je crois que je viens de comprendre !
— Jeanne a épousé Léon avec qui elle eut deux fils, vos oncles. Léon, lui, est mort à la guerre. Elle a ensuite épousé Martin, son frère est revenu du front. De cette seconde union est née votre mère. Vos oncles ont été adoptés par Martin un peu plus tard certainement pour les questions de succession, c’est pour cela qu’ils apparaissent en tant qu’enfant numéro deux et trois.
— Incroyable… Et même à vous, son notaire, Mamilie ne vous en avait jamais parlé ?
— Non, mais peut-être essayait elle à travers tous les rendez-vous qu’elle sollicitait.
— Je suis certaine que mon oncle était au courant.
— En y regardant de plus près, l’aîné avait un an au moment de la mobilisation de Léon, et le second est né alors que son père était déjà au front. Ils n’ont dû avoir aucun souvenir de leur père, mais, ils se sont mariés, ils ont dû demandé des actes de naissance. Il est donc fort possible qu’ils aient connaissance de cette configuration familiale.
— Et ils n’auraient rien dit à ma mère ? Jamais ?
— Souvent, les gens pensent protéger les autres en taisant les grands secrets.
— Cela expliquerait bien des choses…
De retour à la maison, je m’effondrais dans le grand canapé du salon et j’attrapais la correspondance que j’avais trouvé dans le bureau. Elle s’adressait à Léon, le premier mari. Aux tendres mots d’amour succédaient l’espoir de la libération, parfois pointait la peur mais jamais la résignation. Je lu un amour fou. Entre les lettres, je trouvais un document officiel qui mentionnait le décès du soldat Léon Duchemin.
Michel descendit et s’installa face à moi dans le salon.
— Comment s’est passé ta sortie en ville ?
— Je dois te dire que je ne suis pas seulement allée faire des courses Michel ; je suis passée chez le notaire. Je sais que tu as pris l’autre livret de famille…
— Ah. oui. Avoua t-il en baissant les yeux comme un enfant pris en train de faire une bêtise.
Ces deux petits mots sonnaient ses aveux.
— Donc tu sais que ton père s’appelait Léon, et pas Martin ? Et que Maman est la fille de Martin, le frère de Léon ?— Oui, je l’ai su quand j’avais une vingtaine d’années en demandant un extrait d’acte de naissance. Mais tu sais, c’est Martin qui nous a élevé, c’était lui mon père, il nous avait adoptés avec Roger.
— J’imagine que Maman est la seule qui n’est pas au courant ?
— …
— C’est pour ça que Mamilie ne l’aimait pas ?
— Tout de suite les grands mots… Elle l’aimait, c’était sa fille, mais c’était compliqué… Elle lui rappelait la vie dont elle avait été amputée avec Léon. D’après ce que ta grand-mère m’a raconté quand j’ai découvert tout ça, c’est que, si Martin était un homme honnête, elle ne l’a jamais aimé comme Léon qu’elle a toujours eu l’impression de trahir.
— Vous devez l’annoncer à Maman. Ma voix l’obligeait, des sanglots plein la gorge.
— Tu es sûre ? Ce serait peut-être mieux que tu le fasses… cherchait-il à se défausser.
— Tu rigoles ? C’est vous qui n’avez jamais eu le courage de lui avouer ! M’opposais-je en élevant la voix. Je ne lui avais jamais parlé sur ce ton.
— Maintenant, tu te comportes comme un adulte, à soixante dix ans, il serait temps. Tu l’appelles et tu lui dis. Et je lui collais son téléphone dans les mains.
L’enterrement eu lieu comme prévu quelques jours plus tard. J’étais rentrée à Paris avant de revenir pour la cérémonie.
Entre temps je n’avais appelé personne, j’étais sorti du jeu, laissant chacun à sa responsabilité.
En les voyant arriver tous les trois, l’émotion me gagna. Les deux frères donnaient la main à leur petite soeur, ils avaient décidé de lui donner sa place.
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