Chaque automne, quand je retournais à notre lieu de villégiature au cœur de l’Estrie, et que je restais debout, immobile, parmi la flambée des couleurs, souvent, une étrange mélancolie me saisissait. Cette mélancolie, il semblait qu’elle pénétrât en moi avec la couleur même, si douloureusement écarlate, des sumacs vinaigriers et des érables. Le pourpre des frênes, le jaune doré des bouleaux ne m’atteignaient pas de la même façon. Sur la terrasse de notre chalet, face au Mont-Orford, je m’installais alors dans une longue contemplation du paysage, où se projetait aussi mon paysage intime.
Je laissais Matt défaire nos valises, aérer la maison, l’inspecter afin de noter les dommages éventuels causés par les locataires de l’été, activer le compteur électrique, vérifier l’approvisionnement en bois, ranger les provisions d’une semaine, jusqu’au moment où il me rejoignait sur la terrasse, se plaçait derrière moi, m’enlaçait de ses bras virils, posait sa tête sur mon épaule, et après un furtif baiser sur la fossette de mon cou, mettait fin à ma mélancolie.
Bienvenue chez nous, me soufflait-il invariablement.
C’était le cinquième automne que nous allions passer au chalet, notre sweet home isolé du reste du monde, avec son toit en pente raide pour éviter l’accumulation de neige en hiver, ses rondins peints du même brun foncé que la forêt environnante, et sa grande terrasse en cèdre ; nous avions déniché dans les dépôts-vente des environs un mobilier rustique fonctionnel et placé sur les étagères notre collection de vinyles et divers objets glanés pendant nos voyages. Tout ici reflétait notre intimité, notre histoire commune et pulsait de cette sorte de lumière miraculeuse que produisent le quotidien et la routine amoureuse.
Pour la première fois de mon existence, j’appréhendais le présent comme un espace et une temporalité à vivre pleinement, et j’envisageais l’avenir avec confiance.
Ma mélancolie passagère naissait sans doute d’une conscience aiguë de l’impermanence. À l’instar de ces couleurs sublimes, ces rouges enflammés dont l’intensité durait généralement moins de trois semaines, mon sentiment de plénitude allait-il s’affadir, tomber au sol et se décomposer lentement. Ici pourtant, même les feuilles mortes dégagent une odeur caractéristique de cannelle, une odeur d’enfance, comme si la nature m’invitait à revisiter mes souvenirs douloureux, à les recouvrir d’une patine consolatrice et les vaporiser d’une fragrance apaisante.
Déjà le crépuscule s’annonçait en longues stries au-dessus des cimes, s’efforçant de rivaliser avec la flamboyance des feuillages. Toute flamboyance s’éteignait avec la nuit, quand le long ruban de la Voie lactée rétablissait la primauté du contraste achromatique, noir et blanc, la somme de toutes les couleurs.
J’allai dans la cuisine préparer le repas du soir et dressai la table. Nulle casse à déplorer cette année ; depuis trois étés, nos locataires étaient le même couple de sexagénaires qui abandonnaient parfois un objet en guise de remerciement pour le séjour agréable passé chez nous, généralement accompagné d’un mot sympathique et d’une requête pour renouveler leur réservation l’été suivant. Sans que nous sachions si c’était ou non volontaire, le couple s’ingéniait à placer l’offrande dans un endroit toujours inattendu ; au point qu’il nous fallait parfois deux ou trois jours avant de la trouver.
Cette fois-ci, nous n’eûmes aucun mal à localiser le carillon éolien que Robin et Ryley avaient suspendu à une des poutres du porche latéral, au moment où un souffle opportun vint en tirer deux notes majeures. Il ajoutait la touche musicale qui manquait à notre espace et nous décidâmes de le laisser là, d’autant qu’il était visiblement issu de l’artisanat local ; une des communautés autochtones des alentours était réputée pour son savoir-faire en sculpture utilisant des matériaux naturels comme l’écorce ou le bois de caribou.
Nos vacances commencèrent ainsi sous de bons auspices, parmi l’odeur de sève et le son aléatoire du carillon. Le reste de l’année, Matt et moi vivions dans deux villes différentes de deux provinces de l’Ouest, son métier impliquait en outre de nombreux déplacements ; il n’y avait guère que durant ces trois semaines à cheval entre septembre et octobre que nous pouvions profiter l’un de l’autre ; la décision d’acquérir un chalet à 1 h 30 de Montréal, dans un endroit que nous avions découvert ensemble, avait été prise sur un coup de tête, un coup de cœur.
Jamais je n’avais possédé la moindre chose auparavant ; à Kelowna, je louais mon appartement, mon véhicule et mes plantes vertes, et voici que peu de temps après notre rencontre, alors que nous n’avions encore signé aucun pacte de vie commune, ni secret, ni civil, nous nous retrouvions propriétaires d’un sanctuaire forestier, un lieu où le temps ne s’arrête pas, mais dévie de sa course et s’enroule sur lui-même, formant ainsi une sorte de boucle d’intemporalité.
La vie au chalet modifiait nos habitudes ; il y avait des gestes, des gestes simples, que nous ne faisions qu’ici, des gestes du quotidien intentionnels, presque cérémoniels, comme appuyer le piston de la vieille cafetière, faire la vaisselle à la main, pousser la brouette de bois mort, allumer le poêle, et toujours ces gestes intimes, comme rire des grincements du lit au rythme et à la fréquence de nos ébats, ou s’extraire en douceur du poids de l’autre pour ne pas l’éveiller. Il me semblait que je devenais un autre, un autre familier puisque la métamorphose avait commencé cinq automnes auparavant, interrompue par les séquences de retour à nos vies réelles, séparées. Au terme de la nymphose, j’émergeais enfin de ma chrysalide et contemplais les attributs de ma nouvelle identité, débarrassée des scories du passé, et transformée par les qualités de Matt, sa patience infinie, sa force tranquille et son amour.
L’incident survint le surlendemain de notre arrivée. Matt tardait à revenir de son bain rituel au lac ; l’eau à 15° m’avait dissuadé de l’y accompagner. Le carillon émit une note insolite, un fa bécard créant une dissonance suspecte. Je sortis sur la terrasse et scrutai le chemin d’accès au lac. Un air trouble stagnait entre les arbres. C’était comme si la forêt s’était arrêtée de respirer. Mon inquiétude grandit. Je descendis en hâte et courus jusqu’au quai de bois ; les eaux placides reflétaient un ciel embarrassé. Matt était là, à demi émergé, les deux mains solidement accrochées à l’échelle, visiblement à bout de souffle. Je criai son nom et, sans réfléchir, sautai dans l’eau froide et vins derrière lui soutenir son corps épuisé ; je l’aidai à escalader l’échelle dérisoire. Il dut puiser dans ses dernières forces, et après des efforts intenses, il s’affala sur le ponton ; j’éprouvai les chocs lourds dans sa poitrine, nos cœurs synchrones battaient à tout rompre.
Quand il retrouva un peu de souffle, il répéta « tout va bien, tout va bien » et je réalisai combien j’avais été proche de le perdre. Je l’aidai à se relever et nous remontâmes lentement le chemin vers le chalet à travers la forêt ; j’insistai pour le conduire à l’hôpital.
Magog était la ville la plus proche, disposant d’un service d’urgence à dix-sept kilomètres de notre chalet. Je l’installai sur le siège du copilote, basculai l’assise en arrière et le couvris d’une couverture de laine.
Tout va bien, répétait-il, mais cette répétition têtue tout le long du trajet ne fit qu’accroître mon inquiétude ; je dépassai la limite de vitesse autorisée pour le faire ausculter au plus vite par un spécialiste. Matt perdit connaissance au moment d’arriver au centre hospitalier ; deux infirmiers le prirent en charge, me laissant dans le hall d’accueil, hagard et frigorifié. Or, il y avait quelque chose de vaguement familier dans cette peur intense, organique, qui me paralysait, le surgissement d’une chose ancienne.
Une infirmière me couvrit les épaules d’un plaid de coton doux, me fit asseoir et me posa une foule de questions, auxquelles je répondis de façon automatique. Je ne me souviens que du « oui » franc, spontané, presque militant que je lui adressai, quand elle s’enquit de notre lien de parenté. Oui, Matt est mon compagnon de vie, mon mari, ma seule famille.
Dans la salle d’attente, une femme sans âge portant une robe en peau de daim, très longue avec des franges et des broderies aux motifs floraux, agrémentée d’une ceinture en perles, des mocassins brodés, et un grand châle de laine fumait la pipe avec une audace absolue ; cette scène ne paraissait cependant pas moins baroque que l’ambiance hospitalière et l’événement que j’étais en train de vivre.
Beaucoup plus tard, le médecin des urgences vint à ma rencontre ; je vis d’emblée à son expression faciale qu’une chose de l’ordre du monde venait d’être déplacée. Matt avait eu beaucoup de chances, il s’en sortirait, mais… Et ce "mais" justifiait que le médecin m’invitât à le suivre dans une salle de consultation privée, au cœur de la zone médicale restreinte d’accès, où un négatoscope exhibait des radios de poumons.
Avant d’en venir au fait, le quinquagénaire m’assaillit de nouvelles questions sur les antécédents médicaux de Matt, sur les opérations et éventuels traumatismes subis dans sa vie. Je n’en savais rien. Je me trouvais dans une position inédite, moi qui avais tu mes traumas et blessures d’enfance, un mutisme volontaire qui était une façon de les fuir et de me réinventer, je réalisai que Matt avait peut-être nourri une similaire omission : mon obsession de vivre dans le présent m’avait fait occulter l’existence de ses racines, de son passé. Je voulais vivre comme si la totalité du monde avait commencé avec notre rencontre.
La radiographie de votre ami montre une… anomalie, commença-t-il. Nous avons d’abord pensé qu’il s’agissait d’une contamination du capteur, d'une saleté sur le détecteur, d'une rayure sur le film ou d'un artefact de superposition, quand un objet métallique, un piercing que nous aurions oublié d’enlever par exemple, perturbe la radiographie. Nous avons donc vérifié les appareils, examiné la poitrine de votre ami et avons entrepris de refaire une nouvelle série de radios. L’anomalie est toujours là. Je vais vous la montrer.
Sa voix trahissait une assurance de professionnel de santé, aguerri par des décennies de pratique, soudainement ébranlée.
Il me fit approcher de la plaque de verre où étaient affichés deux films de la cage thoracique de Matt. La lumière blanche des tubes fluorescents faisait apparaître deux zones sombres en ailes de papillon, et une complexe arborescence à partir d’une ligne blanche, extraordinairement détaillée au point que l’on pouvait observer les plus petites bronchioles. Occupant environ un tiers de la largeur du thorax, une sorte de poire blanche, légèrement décalée à gauche, indiquait l’emplacement de son cœur. Et, à l’intérieur du cœur gisait une petite forme géométrique d’un blanc pur, un parfait hexagone.
Bien que n’ayant reçu aucune formation en anatomie, je savais qu’aucun organe du corps humain ne possède une forme aussi régulière.
Mon interrogation naïve sur la nature de cette anomalie se noya dans la perplexité plus vaste encore du médecin. Je réalisai qu’il attendait une réponse de ma part, tout au moins un début d’explication.
Nous avons multiplié les examens, poursuivit-il.
La conclusion de son équipe médicale était qu’il s’agissait d’un corps étranger. Il n’était pas simplement improbable, il était inimaginable qu’il puisse s’être logé à l’intérieur du cœur. Pourtant, il était bien là.
Le médecin m’expliqua qu’il pourrait s’agir d’un objet métallique. Sa forme et sa taille ne correspondaient cependant à aucun dispositif d'assistance cardiaque implantable connu : pacemaker, défibrillateur ou autre stimulateur ; en outre, sa résonance magnétique ne renvoyait à aucun des métaux traditionnels qu’un aléa aurait pu intégrer aux chairs : ni plomb, acier, tungstène, or, ou platine, provenant d’une chirurgie réparatrice, d’un instrument oublié, ou d’un éclat d’obus.
Il y a plus étrange encore, poursuivit-il. Cet objet possède un magnétisme suffisamment puissant pour perturber le champ de notre IRM. Nous avons néanmoins pu capturer une séquence dynamique qui montre que l’objet tourne lentement sur lui-même. C’est tout à fait inattendu. Aussi surprenant que cela puisse paraître, nous pensons que cet objet ne représente pas un danger immédiat pour sa santé, ajouta-t-il. Son extraction, au contraire, pourrait lui être fatale. Quant à comprendre comment il a atterri là, et quelle force le fait tourner, cela relève du plus grand mystère. Auriez-vous une idée ?
Ce n’était pas vraiment le cœur de mes préoccupations à cet instant.
Quand pourrais-je le voir ?
Votre ami est entré dans une phase de sommeil profond. Le rythme cardiaque est revenu à la normale. Nous aimerions le garder en observation cette nuit et contrôler ses réactions à son réveil. Si vous le souhaitez, vous pouvez rester ici ce soir. Je peux vous accompagner maintenant dans sa chambre, mais nous ne nous y attarderons pas. Nous lui avons donné un léger calmant. Il a besoin d’un repos absolu.
La chambre de Matt se trouvait un peu plus loin, juste en face du bloc opératoire, ce qui curieusement me rassura ; il s’en dégageait une atmosphère que l’on ne pourrait qualifier que d’un seul terme : clinique. Le visage de Matt était aussi pâle que les draps de polyester et la teinte des murs. Les matériaux, les équipements minimalistes participaient d’une exigence évidente de minimisation des risques d’infection. En quelques heures, nous étions ainsi passés de la flambée à l’extinction des couleurs, et je me demandai si cela augurait l’amorce d’une nouvelle métamorphose.
On m’installa dans un local aveugle disposant d’un lit d’appoint ; autant dire que j’eus du mal à trouver le sommeil. La nuit était tombée sans que je m’en aperçoive. J’errai dans les couloirs de l’hôpital plongés dans une torpeur diaprée sous les éclats vulnérables des diodes des instruments de surveillance et de la signalétique des sorties de secours ; le personnel de nuit vaquait à ses occupations, indifférent à mes déambulations. Je fus surpris de retrouver la femme sans âge assise à la même place dans la zone d’accueil, fumant effrontément sa pipe et exhalant de lents petits nuages de fumée blanche. Elle m’offrit un large sourire, que j’interprétai comme une invitation au dialogue. Je m’assis en face d’elle, et de façon tout à fait naturelle, je commençai à lui conter l’aventure de Matt et ma détresse ; elle acquiesça à chacun de mes propos, sans un mot, d’un geste de sa main tenant la pipe et d’un long souffle opacifié.
Une des infirmières de garde vint me proposer une boisson chaude que j’acceptai avec plaisir. Elle n’en proposa pas à la vieille femme. Troublé par la situation de Matt, je m’étonnai à peine qu’elle ne s’offusquât pas de sa transgression d’une règle élémentaire en milieu hospitalier, une norme de santé publique ; les petits nuages de fumée de ma voisine ajoutaient, il est vrai, une touche de cocasserie dans un univers hygiénique, et distillaient un message d’apaisement par le truchement d’un langage symbolique et spirituel, utilisé par les premières nations depuis des siècles. Leur parfum champêtre masquait en outre les relents de désinfectant stagnant dans l’air.
En retournant à mon local, je passai devant la chambre de Matt. J’ouvris doucement la porte et observai longtemps sa respiration paisible. Tout semblait parfaitement en ordre, mis à part un élément que je peinai à identifier. Il me fallut plusieurs minutes pour réaliser qu’il s’agissait d’une sensation olfactive intermittente, une série d’effluves herbeux qui me fit chercher dans la pièce une trace de la présence de la vieille femme. Étrange. J’aurais juré que quelqu’un était en train de fumer dans la chambre de Matt.
Le sommeil me vainquit à l’aube ; le soleil était haut quand je m’éveillai. Les couloirs vibraient de l’agitation ordonnée des soignants ; la chambre de Matt était vide. Il m’attendait patiemment dans la salle d’attente, dans les vêtements trop étriqués pour sa stature qu’on lui avait prêtés pour sa sortie de l’hôpital. Sa mine rayonnante contrastait avec le teint blafard de la veille, et sa jovialité contagieuse démentait la gravité de l’incident qui aurait pu lui coûter la vie. Tout va bien ? m’interrogea-t-il comme si c’était moi que l’on avait hospitalisé. Avant que j’aie pu répondre, ses lèvres se plaquèrent contre les miennes et ses bras m’enlacèrent.
Rentrons à la maison. Je meurs de faim.
Malgré mes protestations, il insista pour conduire. Avec nonchalance, il jeta l’enveloppe qu’on lui avait confiée sur la banquette arrière, celle contenant ses radios et ses résultats d’examen. Depuis le siège du passager, j’examinai Matt sous toutes les coutures, guettant je ne sais quel signe d’alerte.
Tu m’as fait très peur, finis-je par dire ; sa tête pivota et il m’offrit le plus désarmant des sourires. À peine arrivé au chalet, il se débarrassa de ses vêtements d’emprunt et se rua nu vers la salle de bains. Il en sortit, nu et dégoulinant, et m’entraîna sur le canapé du salon où nous nous ébattîmes avec une énergie pareille à celle accumulée par de longues semaines de séparation ; je me sentais écartelé entre une sensation de plaisir intense, familière, et l’impression d’une nouveauté radicale, comme si l’homme qui me faisait l’amour de façon si coutumière était un parfait étranger.
Nos appétits ouverts, nous préparâmes et dévorâmes un petit déjeuner gargantuesque ; j’attendis qu’il fût rassasié pour poser la question qui me hantait depuis nos retrouvailles dans le hall de l’hôpital de Magog ; je me sentais presque gêné de risquer de ternir son humeur.
Tu m’as fait très peur.
Pardon, mon amour, je te promets que tout va bien.
Que s’est-il passé au lac ?
J’ai surestimé mes forces, ou je me suis cru dans une piscine olympique.
Son choix délibéré de l’humour, au lieu de me détendre, me laissait supposer qu’il dissimulait volontairement la gravité de ce qui lui était arrivé. Je ne parvins pas à obtenir plus d’explications. J’allais chercher l’enveloppe, la posai devant lui et lui demandai de me raconter en détail tout ce que le médecin lui avait expliqué. Comme ses réponses demeuraient vagues, j’entrepris d’ouvrir l’enveloppe, étalai les radios devant lui et pointai mon index sur son cœur.
Qu’est-ce que c’est, ça ?
La tonalité de ma question me surprit moi-même ; elle eut au moins l’avantage de mettre un terme à l’espèce de comédie que Matt me jouait ; je vis le visage de mon compagnon afficher une soudaine gravité. Il écarta les radiographies, se leva de table et me demanda de l’accompagner à l’extérieur. Je mimai sa posture, les deux mains sur la rambarde, le regard fixé vers la forêt aux ocres sublimés par la lumière matinale. Debout, immobiles, face à la flambée des couleurs, son avant-bras musculeux effleurant le mien, nous nous laissions lentement envahir par le silence paradoxal de la nature, préalable indispensable à la conversation humaine.
Sa première phrase me sidéra. Il dit : Tu es quelqu’un d’important pour nous.
Je restai bouche bée, incapable de prononcer le moindre mot, quoique ceux-ci se bousculassent dans ma tête. Matt se tourna lentement vers moi, son visage resplendissait de bienveillance.
Ton bonheur est la seule chose qui compte pour nous. C’est pour toi que nous avons conçu tout cela. Sa main entama un mouvement ample qui embrassa le paysage. Tu le mérites.
Il y eut un long silence, qu’il ne brisa pas. Ses yeux me fixaient tendrement et il me sembla voir tournoyer dans le fond de ses pupilles l’objet conjectural qui était logé dans son cœur.
Nous ? finis-je par dire. Je ne comprends pas. Qui est ce nous ?
Nous sommes une conscience extérieure à ce monde capable de donner ici, en cette réalité, une matérialité à tes rêves. Ce sont tes rêves qui nous ont touchés, et ta mélancolie. Nous sommes venus pour toi.
Mille questions assaillaient ma conscience. Mon monde venait d’être totalement chamboulé ; j’aurais dû m’écrouler. Pourtant, la présence de Matt, sa présence physique et la puissance de son amour évident pour moi m’empêchaient de sombrer.
Tu n’es pas réel ?
Oh, si, nous le sommes ! Ses mains vinrent saisir mon visage et il m’embrassa avec fougue. Tu vois, dit-il, existe-t-il une chose plus réelle que ce baiser ?
Et moi, où suis-je ?
Tu es ici, bien réel et bien vivant avec nous.
Nous pouvons voir les images que forme ton imagination en ce moment. Rassure-toi, tu n’es pas plongé dans le coma dans une chambre d’hôpital, ou laissé pour mort dans quelque flaque boueuse où tu aurais été piégé. Tu es là avec nous, tu es en sécurité et nous ne t’abandonnerons pas.
Parmi toutes les révélations de Matt, plus farfelues les unes que les autres, et peut-être parce que c’était la seule chose vaguement familière à laquelle je pouvais me raccrocher, l’idée d’abandon résonna profondément en moi. D’un seul coup, mon passé ressurgit, non sous la forme d’images défilant à toute vitesse devant ma conscience, mais par le truchement d’une scène unique, très courte, rejouée à l’infini, comme tournant lentement sur elle-même.
Je suis extérieur à la scène. Il y a un adolescent dans le vestibule d’une maison modeste d’une ville rurale de l’État du Dakota du Nord, des mots acérés lui ont été jetés à la figure par un homme qui n’est pas son père, sa mère n’a pas réagi. C’est le moment où il comprend qu’il ne sera plus jamais ici chez lui. Il n’y reviendra plus. Il a seize ans et rêve déjà d’une autre vie au Canada, dans une de ses provinces progressistes où les arbres s’enflamment. Il a neigé hier, une neige précoce, fine et légère que l’on voit tomber à travers la vitre ; des flocons contre le verre perpétuent une figure géométrique têtue. Ils ont la même forme que l’objet logé dans le cœur de Matt. Une note dissonante met fin à la scène. La porte a été ouverte, son battant a fait tinter une clochette suspendue au-dessus de son cadre, un fa bécard qui contient toute la douleur de l’adolescent.
Je me souviens, dis-je.
Une vague me submergea, charriant quinze ans de souvenirs refoulés depuis cette éjection de mon domicile par un beau-père homophobe et violent, quinze ans de culpabilité d’avoir aussi abandonné ma mère ; moi absent, son corps maigre a été le réceptacle de toute la colère de l’autre, sa peau s’est couverte de bleuités suspectes qu’elle camouflait maladroitement, les os de son bras ont été brisés, puis son extraordinaire résilience ; on m’a dit qu’elle s’était défenestrée. Je n’en ai pas parlé à Matt, que je venais de rencontrer, car je lui avais dit que mes parents étaient décédés il y a bien longtemps. Un mensonge auquel j’avais moi-même fini par croire. Il y a des mensonges qui aident à vivre.
Les dix premières années de ma vie solitaire n’ont pas été un lit de roses, comme dit l’expression ; j’ai toutefois rencontré des gens qui m’ont recueilli, accueilli, aidé ; il m’a fallu du temps pour reconnaître leur bienveillance, car dans le lexique des sentiments humains que j’avais reçu dans l’enfance, la bienveillance n’existait en somme que sous une forme impure : j’avais appris à guetter derrière tout geste amical une attente, une contrepartie ; un impensable retoucheur avait saupoudré de soupçon toutes les qualités humaines, comme les qualités des paysages où elles s’épanchent.
Imaginez ma réaction émotionnelle lorsqu’au hasard de mes pérégrinations à travers le continent, j’ai rencontré mon premier automne estrien : saisissement, sidération, extase !
La variété et l’intensité des couleurs m’ont subjugué. Et ce mouvement vital, qui n’est pas seulement l’agitation des feuillages sous la brise de l’arrière-saison, mais la palpitation même de la couleur, m’a transformé : rouge écarlate, orange brûlant, ambre doré, pourpre profond, carmin éclatant, brun cuivré, ocre, vert émeraude, corail, garance, topaze et rubis, chaque nuance possède une vibration unique, un murmure à soi que diffusent et prolongent les parfums de la forêt. La couleur étend son emprise absolue sur tous les sens de la nature, et c’est en elle que pour la première fois, s’est révélée à moi l’idée de bienveillance.
Matt m’est apparu ce jour-là, le jour de la révélation, la révélation de la beauté et bonté du monde. Matt est une émergence de la couleur; le pas ample, le torse et les jambes nus, les cheveux parsemés de perles d’eau, le visage éblouissant, et à mesure qu’il avançait vers moi, son bulbe mâle et généreux oscillant au gré de sa marche cadencée. Il revenait du lac. Quand il a été à mon niveau, il a tourné la tête, m’a offert un sourire éclaboussé de gouttelettes et m’a dit simplement que l’eau était bonne. Sa voix était celle d’un baryton clair, son accent allongeait les voyelles et atténuait joliment les intonations héritées des peuples ayant migré vers les territoires de l’ouest.
Nous avions tous les deux loué une chambre dans une pension, qui n’existe plus, sur la rive opposée du lac où repose notre chalet d’automne ; le soir même, il m’a invité à sa table, puis m’a fait l’amour avec une autre de ces qualités qui étaient pour moi l’apanage des couleurs. Je parle volontiers de vert ou de jaune tendre ; Matt m’a appris la tendresse et la délicatesse des gestes amoureux. C’était la première fois qu’un de mes amants s’intéressait à mon plaisir. Le lendemain, il a continué à s’intéresser à ma personne, à mes activités, à mes goûts ; j’ai accepté de l’accompagner au lac ; il a ri de ma réaction à l’eau glacée et il m’a fait l’amour une seconde fois, là, sur la rive boueuse, parmi les couleurs sublimes, sa bouche, ses mains, son torse, son bassin, son sexe, tout son corps empruntant aux couleurs leur chaleur, leur vibrance, leur intensité.
Dans le lexique commun, un miracle est un fait extraordinaire qui défie l’entendement et que les gens de foi attribuent à une intervention divine. Dans mon lexique égoïste, moi qui suis un homme sans foi, un miracle est plus simplement une chose inattendue, inespérée, un hasard heureux. Or, l’apparition de Matt dans ma vie révélait de l’un comme de l’autre. Un véritable miracle, un miracle du quotidien, qui, cinq ans auparavant, avait changé radicalement le cours de mon existence pour le mieux.
À présent, Matt me regardait avec une bienveillance pareille, un pareil amour.
L’objet qui est dans ton cœur, demandai-je soudain, était-il là le jour de notre rencontre ?
Oui, dit-il.
Comment est-il entré dans ton corps, dans ton cœur ?
C’est notre corps qui s’est formé autour de l’objet à partir de tes désirs.
D’où provient cet objet ? Quelle est son origine ?
Il est issu d’une concrétisation de notre conscience. Quand notre conscience a capté tes désirs, elle s’est cristallisée pour leur donner vie. Et nous sommes là.
Matt, si tu es une cristallisation de mes désirs, alors cela veut dire que tu n’as pas eu d’existence avant notre rencontre, ou, si je comprends bien, avant mon désir de te rencontrer. Or, tu as un passé, une famille, tu as eu une vie avant moi.
La notion d’antériorité n’existe que dans notre univers. Lorsque nous avons émergé en ce monde, par le truchement de tes désirs, nous avons alors pris la forme élémentaire de l’existence : un flux, ou un continuum, si tu préfères, qui englobe ce que les humains nomment le passé, le présent et l’avenir, les trois dimensions superposées d’une même réalité. Elles ne se divisent qu’au moment où une conscience de cet univers les perçoit, comme tu le fais en ce moment. Nous pensons que le désir humain naît de ce déphasage singulier entre votre conscience innée d’une imbrication, d’une simultanéité de l’ensemble des dimensions du monde, et votre aptitude à n’en percevoir qu’une seule à la fois, et à la vivre dans toute sa plénitude. Ton désir est d’une puissance exceptionnelle, il est le reflet d’une conscience et de capacités tout aussi exceptionnelles. C’est la raison pour laquelle nous avons répondu à ton appel et répondons volontiers à tes questions. Nous sommes certains que tu nous comprends. Nous t’aimons.
Je t’aime aussi, Matt. Pourtant, j’ai l’impression que je t’ai perdu.
Pourquoi ? Nous sommes là à tes côtés ?
Vous, oui ! Mais Matt ? Où est-il ? A-t-il une conscience à lui ? A-t-il jamais été qu’un avatar, qu’un réceptacle de la vôtre ? Maintenant, je voudrais parler à Matt. Je voudrais que ce soit lui qui me réponde.
Je et nous sont une seule et même réalité multidimensionnelle. Quand tu dis je, tu convoques tous tes états de lucidité, tu parles au nom de ton entité physique, un je ancré dans la matière, un flux d’affects épousant le nuancier complet de tes émotions, au nom de tes pensées, le je de ta vaste activité mentale, de ton imagination, au nom de ta force d’action, un je élan, un souffle d’agir, un je poussé par ses aspirations, ses envies, capable de prendre des décisions, au nom de ton je d’archives, ta bibliothèque intérieure d’expérience passée, un je inconscient et créatif, source d'intuitions, d'inspirations, créateur de symboles, ce je vulnérable est un puits secret, un jardin intime, et tu parles aussi au nom de ton je instinctif, le siège de tes réflexes, de tes pulsions vitales, et encore au nom de ton inconscient social, ce je façonné par les normes, les habitudes, les conditionnements culturels des générations qui t’ont précédé, un je souvent refoulé, contenant les parts de soi rejetées ou difficiles à reconnaître, et il y a enfin ton je archaïque, essentiel, qui remonte à l’émergence du genre humain et, au-delà, à la toute première entité vitale. Ton je est multiple. Il ne serait pas excessif de le désigner par le pronom collectif. Et, si tu y réfléchis, cette désignation permet d’accéder à la véritable essence de l’altérité, elle réduit la distance entre toi et les autres car elle met en lumière votre socle commun, votre nature commune. D’un seul coup, je n’est plus seul.
Je suis seul, répétai-je, en mettant volontairement une intonation sur le pronom auquel j’étais puissamment attaché. Je n’étais pas prêt à renoncer à mon individualité. Paradoxalement, le discours de Matt, bien qu’étrangement sensé, me renvoyait à ma solitude ; un de mes je superposés, celui qui porte mes envies, celui capable de prendre des décisions, parvenait à faire taire tous les autres. Je ne voulais plus être seul, mais je ne voulais pas non plus renoncer à ma solitude. J’avais envie d’ancrer mon âme solitaire à une autre âme. Matt était cet ancrage. Je ne voulais pas renoncer à lui.
Je comprends, dit Matt. Je t’aime et je suis là. Qu’il soit fait selon ton désir. Ses mains prirent délicatement mon visage, sa bouche s’approcha de la mienne et nous scellâmes d’un long baiser ce pacte que nous venions de faire.
La forêt diaprée nous invita à une promenade amoureuse ; nous empruntâmes le chemin et atteignîmes le lac aux eaux placides. Le miroir parfait de sa surface nous parut une invitation à la traverser. Nous nous déshabillâmes et bientôt nos deux corps furent immergés dans l’eau froide. Les arbres conversaient silencieusement dans la langue des couleurs. Nous étions en train de vivre un moment de plénitude. Jamais auparavant, nous nous étions sentis aussi en phase avec nous-mêmes et le reste du monde. Nous traversâmes le miroir. Les eaux claires et glacées nous renvoyaient la totalité des couleurs, malgré l’engourdissement de nos sens. Nous touchions du doigt l’éternité. Matt me fit signe qu’il était temps de remonter. Il était déjà trop tard pour moi. Mon cœur s’était arrêté et je ne ressentais aucune douleur. Alors, Matt prit l’objet qui était dans le sien et le plaça à l’endroit de mon cœur. De toute sa puissance, Matt me poussa vers la surface, tandis qu’il restait au fond du lac. Je voulus le rejoindre mais une main m’agrippa depuis le ponton de bois et me ramena vers l’échelle ; le je instinctif, qui est le siège des réflexes, s’agrippa malgré moi aux barreaux de l’échelle. J’étais épuisé, à bout de souffle. Je sentis une présence à mes côtés, qui m’aida à remonter sur le ponton.
Tout va bien, tout va bien, répétai-je, mais je savais que j’avais été près de perdre la vie. Ma conscience de mon environnement était limitée. Je ne parvenais pas à distinguer la personne qui m’avait aidé à sortir du lac. Affalé sur le ponton, sur le dos, j’eus une vision fugitive de la canopée et le choc fut terrible : les arbres avaient perdu leurs couleurs.
Je me sentis transporté, marchant péniblement sur un sentier forestier puis allongé sur le siège avant d’un véhicule, une couverture de laine couvrant mon corps trempé, puis je perdis connaissance.
A mon réveil, une infirmière m’expliqua que j’avais été transporté à l’hôpital en état d’hypothermie avancée par un couple de sexagénaires. Elle me reprocha mes actions inconséquentes avec une véhémence contrôlée, voire feinte, et persistait à me tutoyer quand elle m’interrogeait. Elle cherchait à connaître mon nom et l’adresse de mes parents. Mes parents sont décédés, dis-je. Je remarquai au mur une photographie d’une vieille femme en tenue traditionnelle fumant la pipe. Ma confusion était totale.
L’infirmière n’insista pas ; elle me donna un calmant et exigea que je me repose. J’ignore combien de temps j’ai dormi. Je me souviens seulement qu’à mon réveil, le morceau de ciel aperçu depuis la fenêtre de ma chambre n’avait pas la même tonalité de bleu que dans mon souvenir. Je ressentais aussi une vague douleur à l’aine.
L’infirmière entra sans frapper et fut visiblement contente de me trouver éveillé.
Bonjour Matt, tu as repris des couleurs. Le médecin viendra te voir d’ici une demi-heure et te racontera l’opération.
Je fus tellement surpris que je ne répondis pas. Sans doute avais-je prononcé le nom de Matt pendant mon sommeil. De quelle opération pouvait-elle parler ?
Je levai la couverture et inspectai le haut de ma cuisse, au-dessus du pli de l’aine ; un pansement chirurgical couvrait la zone qui m’élançait ; la douleur était tout à fait supportable.
Plus tard, un quinquagénaire à la mâchoire virile entra sans frapper, accompagné de l’infirmière.
Comment va notre jeune malade ? Tu as eu beaucoup de chance, ajouta-t-il sans attendre de réponse. Il me raconta alors l’une des histoires les plus baroques que j’aie entendues. J’avais visiblement entrepris de plonger dans un lac au milieu de l’hiver et cette initiative stupide m’avait sauvé la vie.
Regarde ça, dit-il. Il me montra un minuscule objet conservé dans une capsule de plastique. Nous l’avons extrait de ton cœur. C’est ce qui a provoqué la crise cardiaque. Si les eaux n’avaient pas été glacées, tu ne serais plus là.
Qu’est-ce que c’est ?
Un fragment d’os sans doute. Tu as dû avoir une fracture dans l’enfance et ce fragment a voyagé pendant des années jusqu’à se loger dans ton cœur. Ou peut-être un éclat de métal qui a perforé tes chairs. Difficile à dire. Nous avons réalisé une petite incision de 3mm à l’aine et introduit un cathéter dans ton artère fémorale pour accéder à la veine cave et l’extraire sous contrôle radiologique. C’est une opération courante. Tu peux conserver le fragment.
L’objet blanchâtre avait une forme vaguement géométrique. Il était trop régulier pour être un fragment d’un objet plus grand. J’eus d’emblée la conviction qu’il s’agissait d’un objet provenant d’un autre univers et qu’il possédait des pouvoirs fantastiques, le pouvoir de concrétiser mes rêves.
Pendant quelques jours, je profitai de la gentillesse du personnel de l’hôpital. Je ne donnai aucune précision sur mon identité, prétextant une perte de mémoire bien naturelle après une noyade. Je mentis sur mon âge. Il y a des mensonges qui aident à vivre.
De façon tout à fait inattendue, miraculeuse, j’étais retourné dans le passé, j’avais seize ans et j’avais fui la violence de mon beau-père. J’adoptai le prénom de Matt. Nous étions liés par le plus puissant des liens, qui n’est pas celui du sang, mais celui du désir, le désir d’être un autre.
Je décidai de m’installer ici, dans cette province progressiste où les arbres flambent à l’automne. Robin et Ryley m’accueillirent chez elles, dans leur chalet musical au cœur de la forêt. Une artiste d’une des communautés autochtones voisines monta mon objet fétiche en pendentif ; je le porte en permanence près de mon cœur. Il s’agit de ma seule possession. Il tourne lentement sur lui-même et produit parfois une note singulière, mélancolique, qui entre en résonance avec le carillon de mes hôtes et l’ensemble des dimensions de l’univers. Avec lui, je peux vivre et réaliser mes rêves, car je sais désormais que vivre et rêver sont une seule et même chose.
Encourager l’auteur
Qu’avez-vous ressenti ?
Choisissez une réaction. Vous pourrez la
modifier ou la retirer à tout moment.
Retours précis
Annotations