- Bonjour Madame.
La réceptionniste leva la tête.
- Bonjour Madame. Que puis-je faire pour vous ?
J’attrapai un petit papier dans mon petit sac et le posai sur le comptoir.
- Je viens chercher un lot.
Elle récupéra le papier et baissa les yeux vers son ordinateur.
- Pièce d’identité de l’acheteur. Annonça-t-elle d’une voix monotone.
Ses sourcils étaient haussés, les plis de son front marqués et son visage manquait de joie. Je fouillai mon sac et jurai.
- Je l’ai oubliée. Je ne savais pas que je devais la prendre.
Quand je sentis quelque chose de plutôt petit, rugueux et assez résistant enfoui dans le sac. Je le sortis et le fit glisser sur le comptoir.
- Mais j’ai la mienne, si vous voulez.
Elle me dévisagea sans rien dire.
- Ça ira. Maugréa-t-elle.
Elle tapa sur son clavier avant de froncer les sourcils et de relever les yeux vers moi.
- C’est bien votre carte d’identité ?
Je fronçai les sourcils.
- Oui. A part si j’ai une sœur cachée.
Un faible sourire étira mes lèvres et je l’observai, mais elle ne releva pas ma phrase, continuant de pianoter sur le clavier. Je soupirai doucement et me frottai le bras. Elle déposa sans aucune délicatesse la feuille sur le comptoir.
- Remplissez-la. Vous avez le stylo à votre gauche.
Et elle reprit ce qu’elle était en train de faire sans me regarder une seule fois. Une fois la feuille remplie et signée, je la lui rendis. Elle me tendit ma carte d’identité et son regard croisa le mien.
- Attendez dans la salle au fond du couloir. On vous apportera le lot.
Je la remerciai et m’apprêtai à partir mais quelque chose m’en empêcha. Ses yeux. Sur moi. Qui ne clignaient même pas. Elle semblait…m’étudier. Je redressai les épaules et allai pour parler quand ses paupières se fermèrent rapidement. Son visage bougea légèrement et elle baissa la tête sur son ordinateur. Je plissai les yeux avant de hausser les épaules. J’attendis quelques instants dans la salle avant qu’un homme n’entre, le lot en mains. Il me le tendit et je quittai la maison des ventes. J’entrai dans ma voiture et me mis en route. Arrivant dans un parking souterrain, je me garai à une place et empruntai un ascenseur. Les portes s’ouvrirent sur un grand hall d’entrée lumineux et tout vitré. M’avançant vers un bureau arrondi en son centre, je souris à une femme.
- Bonjour Kath, pouvez-vous informer Monsieur de ma présence ? Et dites-lui que je l’ai récupéré.
La femme hocha la tête et attrapa son téléphone. Elle échangea quelques mots avant de le poser.
- Il vous attend.
- Merci.
Je me dirigeai vers l’ascenseur et montai au dernier étage. Des murs blancs et vides, un long couloir et un bureau sur la droite. La secrétaire se leva.
- Bonjour Madame Delaunay. Monsieur vous attend dans son bureau.
Elle m’ouvrit la porte. Je la remerciai et entrai dans une grande pièce avec une luminosité impressionnante. De grandes vitres donnant sur la ville en bas, des murs d’un blanc impersonnel, un sol en carrelage clair. Pourtant, quelque chose dénotait. Le bureau, en bois ancien. Et deux murs remplis d’œuvres en tout genre.
- Ah Héloïse, vous voilà enfin.
Un homme d’une quarantaine d’années était confortablement installé dans son siège, un large sourire aux lèvres.
- Voici votre commande, Monsieur.
Je posai délicatement le tableau sur son bureau et reculai.
- Merci, Héloïse. Annonça-t-il, son regard trahissant une excitation fébrile.
Je fis quelques pas en arrière et ouvris la porte, prête à quitter la salle quand il m’interpella.
- Vous ne souhaitez pas le voir ?
Je fronçai les sourcils. Il ne me l’avait jamais proposé jusque-là. Je souris doucement et secouai la tête.
- L’art ne m’a jamais intéressée.
- Vraiment ?
J’acquiesçai.
- Vous n’avez jamais essayé de peindre ? Poursuivit-il.
Je me mis à ricaner.
- Je n’ai jamais touché de pinceau de ma vie.
Il arqua un sourcil et s’appuya sur ses coudes. Son visage reflétait une grande surprise.
- Etonnant. Souffla-t-il, presque comme pour lui.
- Bonne journée Monsieur.
Il ne répondit rien et m’observa seulement quitter la salle, son visage légèrement tendu.
***
Je retirai mes lunettes et poussai un long soupir. Je m’affalai sur mon siège et laissai mon regard divaguer autour de moi. Les bruits alentours étaient lointains, brouillés par mes pensées. Pourquoi avais-je accepté ce travail, déjà ? Lui qui se résumait à traiter les factures de mon patron et à lui servir de livreuse personnelle pour ses pulsions de collectionneurs. J’avais beau essayer de me rappeler les raisons, rien ne me venait. Je fermai les yeux.
- Héloïse ?
Je sursautai et me tournai vivement.
- Le patron t’attend dans son bureau.
Je hochai la tête et me trainai lentement jusqu’à l’ascenseur. Comment tout ceci avait commencé ? Je ne m’en souvenais même plus. C’était si flou dans ma tête. La secrétaire de son bureau m’ouvrit la porte et j’entrai, le ventre légèrement tendu.
- Bonjour Monsieur.
Il tourna la tête et me sourit. Les mains derrière le dos, il était légèrement penché sur un tableau.
- Vous voulez que j’aille vous chercher quelque chose ?
Son sourire s’agrandit.
- Non, j’aimerai que vous observiez mes tableaux.
- Pardon ?
Il se redressa et s’approcha lentement de moi.
- Qui sait, peut-être que vous allez vous rappeler un talent…
Je haussai les sourcils et m’approchai du premier tableau. Je me retins de faire une grimace et passai au suivant. J’avais du mal à comprendre ce qu’on pouvait leur trouver, aux tableaux. C’était un bout de toile avec de la couleur dessus. C’était…Mes yeux s’écarquillèrent et je manquai de faire un pas en arrière. Mon souffle se coupa.
- Qu’est-ce que…
J’avais beau regarder ce tableau, je sentais qu’il était différent des autres. Il me semblait…étrangement familier. Ou plutôt, ce qui avait été peint dessus, m’était familier. Je reconnaissais l’endroit, mais j’étais incapable de dire où. Ni pourquoi. Le noir sur la toile noyant le dessin.
- Vous allez bien, Héloïse ?
Je clignai des yeux et me tournai lentement vers mon patron.
- Hum…oui.
Mes sourcils se froncèrent avant de se hausser. Mes pensées étaient embrouillées. Où ? D’où venait-il ? Que représentait il, bon sang ?!
- Il est fascinant, n’est-ce pas ? C’est le dernier tableau que vous êtes allée chercher. J’avoue que la première fois que je l’ai vu, j’ai eu du mal à y croire. Mais il semblerait qu’il soit plein de surprises.
- Parce que vous savez ce qu’il représente ?
Il m’observa quelques instants, les yeux ronds.
- Vous ne savez pas ? Demanda-t-il finalement, en me dévisageant.
- Je devrais ?
Il pinça les lèvres, m’étudia rapidement, ce même air surpris sur le visage avant de hausser les épaules.
- Avez-vous envoyé la facture à…
Mon regard dériva à nouveau sur la toile alors que mon patron retournait s’assoir à son bureau. Il parlait mais je ne l’entendais plus. Malgré la peinture quasiment noire qui recouvrait le tableau, je pouvais distinguer une maison. Des arbres derrière, une table en métal avec de jolies dorures devant la maison et un puit. Je m’approchai un peu plus. Il y avait des couleurs. Le bleu du ciel. Le vert de l’herbe et des volets. Le beige de la maison. Mais tout avait été partiellement recouvert de coups de pinceaux noirs. Je pouvais entendre mon cœur tambouriner dans ma poitrine, mes veines vibrer dans mon corps. Ma respiration était rapide. Ce tableau…était magnifique. Et j’étais incapable d’en détourner les yeux. Soudain, quelque chose de chaud roula sur ma joue. Je fronçai les sourcils et y apportai les doigts. C’était humide. Je baissai le regard sur ma main avant de la poser sur ma joue.
- Héloïse ? Vous m’entendez ?
Je me retournai, la main sur la joue et essuyai rapidement mes yeux.
- Pardon. Vous disiez ?
- L’entreprise de carrelage vous a rappelé ?
Nos regards se croisèrent et il haussa les sourcils, attendant.
- Oh, euh, non. Pas encore. Je vais essayer de les joindre.
Il hocha la tête et baissa les yeux sur des papiers. Je quittai son bureau et m’arrêtai derrière les portes fermées. Ma main se posa à nouveau sur ma joue et glissa sous mon œil. Que venait-il de m’arriver ? Le soir, je fis quelques recherches sur internet. Aucun résultat. Ce tableau semblait presque fantôme. Peut-être n’était-il pas assez connu. Mais alors pourquoi mon patron l’avait-il acheté ? Et quelque chose d’encore plus surprenant me frappa. Pourquoi m’y intéressais je autant ?
***
Mon poing frappa doucement contre la porte. Une voix autorisa l’entrée. Je pris une petite inspiration et entrai.
- Bonjour Monsieur.
- Héloïse. Je ne vous ai pas fait venir, si ?
Je secouai la tête.
- Non, je suis venue vous parler du tableau.
Il haussa les sourcils et plissa des yeux.
- Intéressant. Que voulez-vous savoir ?
- Où l’avez-vous trouvé ?
- A la vente aux enchères.
Je pinçai mes lèvres.
- Non, je veux dire…d’où vient-il ?
Il se redressa et contourna son bureau avant de s’y appuyer. Son regard divagua dans mon dos et je devinai qu’il l’observait.
- Personne ne sait vraiment. L’enchère a été organisée suite à la demande d’un héritier qui voulait vendre toute sa succession.
Je hochai la tête, le regard dans le vide.
- Je vois.
Je jetai un coup d’œil au tableau. Et ce fut comme si je voyais avec plus de précision la maison derrière le noir. Les tuiles sur le toit, les volets verts, les pierres claires sur les murs, qui sentaient le chaud après le soleil. Soudain, une image s’infiltra dans mon esprit. Je pouvais sentir une odeur d’herbe fraichement humide mélangée à une douce odeur de café. Une drôle d’effervescence bouillit dans mon cœur d’abord, avant de se propager dans tout mon corps. Je fronçai les sourcils et souris.
- Tenez. Ceci pourrait vous intéresser.
Je tournai la tête vers mon patron. Il me tendait un petit cahier.
- Pourquoi ?
- Vous semblez porter une attention particulière à ce tableau. Sinon, vous ne seriez pas revenue. Peut-être que ce cahier pourrait vous éclairer dessus.
- Merci…Monsieur.
Il me sourit avant de prendre un air plus sérieux.
- Je sais quel jour nous sommes aujourd’hui, donc si vous avez besoin de prendre votre journée, n’hésitez pas.
Je l’observai d’un air curieux, essayant de comprendre de quoi il parlait. Finalement, je plissai des yeux et souris, légèrement mal à l’aise de ne pas savoir.
- Pardonnez moi Monsieur, mais, je ne vois pas de quoi vous parlez. Vous voulez que je rentre chez moi ?
Ses yeux s’écarquillèrent et il me dévisagea avec violence. Il ouvrit la bouche avant de la refermer.
- Vous ne voyez vraiment pas ? Souffla-t-il, un air profondément outré sur le visage.
J’allais répondre quand la porte s’ouvrit.
- Désolée de vous déranger, mais vous avez Monsieur Montferrand en ligne.
- Merci Rose.
- Je vais vous laisser. Et je ne prendrai pas ma journée, Monsieur. Merci en tout cas.
Je quittai la salle en sentant son regard sur moi. Pourquoi semblait il si choqué ? La date d’aujourd’hui était si importante ? Pourquoi ne semblais je pas au courant alors qu’elle semblait me concerner ? en arrivant à mon bureau, je posai le cahier et observai la couverture : « cahier des conditions de vente des enchères ». Je l’ouvris et me mis à le feuilleter rapidement. Je tournai une page quand sa photo m’attira de suite. Je baissai les yeux sur les informations. Il n’y avait rien sur l’héritier. Seulement une adresse. Mon regard s’écarquilla. Impossible ! C’était…la mienne.
***
- Allo maman ?
- Bonsoir ma chérie. Comment tu vas ?
- Bien et vous ?
Je l’entendis sourire.
- Tout va bien. Ton père passe son temps au jardin. Il s’est mis dans la tête de rendre la maison plus fleurie. Tu imagines qu’il veut entourer le puit de fleurs ?
Je me mis à rire.
- La maison sera encore plus belle, j’en suis certaine.
Elle soupira et marmonna quelque chose. Ma main se crispa doucement sur le téléphone.
- Maman, je peux te poser une question ?
- Oui.
- Vous allez vendre la maison ?
Il y eu un petit silence.
- Ben non, bien sûr que non. Pourquoi cette question ?
- Parce que…
Je pris une petite inspiration.
- Parce que j’ai vu des biens de la maison vendus aux enchères. Alors…
Elle éclata de rire.
- Tu penses que nous avons des problèmes d’argent ?
- Je… je ne sais pas. Je posais simplement la question.
- Héloïse, nous ne manquons pas d’argent. Rien de la maison a été vendue. Tu es sûre que tu ne t’es pas trompée d’adresse ?
- Je ne sais pas.
- Vérifie. Tu as dû inverser un numéro.
- Sûrement.
Ma mère continua à me raconter leur petit quotidien à la maison. Et toutes les mésaventures qui leur arrivaient. Ils semblaient heureux. Pourtant, mon ventre était tendu et j’avais le cœur serré. Soudain, j’entendis le coucou de l’horloge à travers le téléphone. Il était dix-neuf heures. L’heure de dîner pour eux. Je souris malgré moi alors qu’une vague me traversa le corps. Ma vue se brouilla et je pris des inspirations pour ne pas pleurer. Pourquoi ce son me rendait il si nostalgique ? Depuis quand n’avais-je plus eu ma mère au téléphone ?
- Ton père attend pour manger. Je vais te laisser. Mais rappelle moi quand tu voudras, ma chérie.
- Merci maman. Bonne soirée.
Elle raccrocha. Je baissai le téléphone, le regard sur le sol et le corps figé. Me penchant légèrement, j’attrapai le cahier et l’ouvris à nouveau. Pourquoi mon cœur était-il si lourd ? Et mes mains si tremblantes ? Je lus une nouvelle fois l’adresse, quand je tiquai. Le numéro de la rue n’était pas le même. C’était un 17. Or, celui de la rue de la maison de mes parents était le 71. Je soupirai et secouai la tête. Mon cerveau me jouait des tours. Et sans que je comprenne pourquoi, j’éclatais en sanglots.
***
Les portes de la maison des ventes s’ouvrirent sur un air frais. Je m’avançai vers le bureau d’accueil. Sans attendre, je déposai le ticket du lot et la carte d’identité de mon patron sur le comptoir.
- Bonjour, je viens récupérer un lot.
La secrétaire leva les yeux, un air profondément ennuyé sur le visage. Sa main se leva avec lenteur. Elle attrapa le tout et tapota sur son clavier.
- Vous avez arrêté la peinture ? Une seule vous a suffi ? Demanda-t-elle d’une voix blanche.
Je fronçai les sourcils.
- Je vous demande pardon ?
Mais elle m’ignora et me tendit une feuille. J’attrapai le stylo mais il s’arrêta à quelques millimètres du papier. Que cela voulait-il dire ? Le stylo glissa finalement sur la feuille et je la lui rendis. La carte d’identité fut rendue sur le comptoir et la secrétaire releva le regard.
- Première salle à droite.
Je restai sans bouger, la sondant, espérant une réponse, mais elle baissa la tête et se mit à nouveau à tapoter sur son clavier. Je me tournai lentement et entrai dans la salle qu’elle m’avait indiquée. Après avoir récupéré le lot, je me retrouvai dans le bureau de mon patron. Il était en train d’ouvrir son lot, le regard pétillant, quand je jetai un coup d’œil au tableau qui hantait mes pensées depuis plus d’un mois maintenant.
- Je n’ai rien trouvé dessus. Ni sur l’artiste, ni sur l’œuvre. Soufflai-je, oubliant un instant à qui je parlais.
Mon patron leva les yeux vers moi.
- Le cahier ne vous a pas aidé.
Je secouai la tête.
- Bonne journée, Monsieur. Annonçai-je en tournant les talons.
J’allai ouvrir la porte quand il m’interpella.
- Il y a pourtant un indice sur le tableau. Annonça-t-il doucement.
- Pardon ?
- Vous savez, les artistes signent souvent leurs œuvres.
Je l’interrogeai du regard et il donna un petit coup de menton vers le tableau. M’y approchant lentement, je fis glisser mon regard sur la toile de haut jusqu’en bas. Sans rien voir.
- Pardonnez moi, mais je ne…
- Vous n’utilisez plus votre regard comme vous l’avez fait, Héloïse…Soupira-t-il. En bas à gauche.
J’allais répliquer mais son regard me fit me taire. J’obéis et baissai les yeux. Aux premiers abords, il n’y avait rien. Mais, plus je l’observai, plus quelque chose ressortait. J’avais la sensation que ce tableau se révélait un peu plus chaque fois que je le regardais. De belles lettres arrondies et blanches se dessinèrent enfin. Et un nom pu enfin être lu. Je fronçai les sourcils. L’air se comprima dans mes poumons et j’eus la sensation de prendre un coup dans le ventre.
- Je…
- Vous ne m’aviez pas dit que vous peigniez.
Je clignai des yeux et me tournai vivement vers mon patron.
- Mais ce n’est pas moi qui…je n’y suis pour rien…je…
Il sourit et croisa les bras.
- Pourtant c’est votre nom sur l’œuvre.
- Ça ne veut rien dire. Je n’ai jamais peint de ma vie.
Je me passai une main sur le front en secouant la tête.
- Ce doit être une erreur. Ou alors, la personne s’appelait comme moi. Des Héloïse Delaunay doivent exister dans le monde. Je ne suis pas la seule. On a bien sept personnes identiques à nous éparpillés sur la Terre. Je…
- Héloïse, il n’y a pas de honte à avouer que vous avez peint un tableau.
Je fronçai les sourcils.
- Mais je n’y suis pour rien, Monsieur ! Comme je l’ai déjà dit, je n’ai jamais peint de ma vie. Je n’aime pas ça. Je…je déteste ça…Soufflai-je en détournant les yeux, ignorant mon cœur serré.
Mon patron m’observa en silence avant de soupirer.
- Très bien. Si vous le dites.
Il se leva de son siège.
- Savez-vous pourquoi je l’ai acheté ? Demanda-t-il.
Je secouai la tête.
- Dans le fond du tableau, nous pouvons voir un lieu. La peinture noire par-dessus a comme été…rajoutée. C’est assez intéressant. Vous ne trouvez pas ?
Je restai silencieuse, le regard sur le sol.
- L’artiste a comme… voulu effacer quelque chose. Ou du moins partiellement. Et, je dois avouer que quand j’ai vu votre nom et l’adresse de la maison de vos parents…
Mes yeux s’écarquillèrent.
- Non, ce n’est pas leur adresse.
- Ah bon ? Pourtant ce n’est pas ce que vous m’avez…
- Regardez. Le coupai-je en attrapant le cahier des ventes.
Je tournai rapidement les pages avant de m’arrêter sur celle dédiée au tableau.
- Il est écrit 17, Rue des Tilleuls.
Mon patron fronça les sourcils.
- Non Héloïse. Il est marqué 71.
Baissant les yeux sur l’adresse, je secouai la tête.
- N’importe quoi.
Je clignai des yeux et le numéro changea. Je me crispai. 71. Il était marqué 71. J’éloignai ma tête du cahier. Peut-être avais-je mal lu. Je fermai le cahier et l’ouvris à nouveau. 71. Encore. Impossible !
- Que s’est-il passé ? Il était écrit 17. J’ai lu le numéro 17. Je…
Ma voix s’éteignit dans ma gorge. Je ne savais plus ce qu’il y avait été écrit. Ni ce que j’avais lu. Mon cœur se mit à battre plus fort. J’en avais les mains tremblantes. Je fermai précipitamment le cahier et fis un pas en arrière.
- Veuillez m’excuser.
Mon patron m’observa, les sourcils légèrement froncés.
- Vous allez bien, Héloïse ?
Je hochai la tête et quittai son bureau. Ma respiration était frénétique. En entrant dans l’ascenseur, je m’appuyai sur la barre en métal. Je n’arrivais plus à penser. Tout était embrouillé. Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent et je me dirigeai d’un pas rapide aux toilettes. M’enfermant et verrouillant, j’attrapai mon téléphone et composai avec empressement un numéro. Je le collai à mon oreille et attendis. Ma jambe tressautait sans s’arrêter, mon ventre était tendu. Je me mis à ronger mon ongle alors que la sonnerie commençait à durer plus longtemps que d’habitude.
- Allez maman, réponds…Marmonnai-je.
Soudain, la sonnerie s’arrêta et je retins ma respiration. Mais ce fut une voix métallique qui résonna dans mes oreilles.
- Le numéro que vous essayez de joindre n’est plus attribué.
Ma main se contracta sur le téléphone et je déglutis.
- Non…
Je baissai lentement le téléphone, le regard rivé sur la porte fermée devant moi. Chaque battement de mon cœur résonnait dans mes tempes. Tout me parut soudain lointain. La voix continua à s’échapper de mon téléphone dans un écho distant. « Plus attribué ». Le tableau. Mon nom. L’adresse. La fameuse journée. « Plus attribué ». Le loquet de la porte fut ouvert et je me retrouvai devant le lavabo. Mes yeux se relevèrent et je vis mon reflet. Face à moi. Si différent. Lentement, l’environnement autour de moi s’effaça ; englouti par le noir. Seul mon reflet se dessina. Flou. Limpide. Je fermai les yeux et quand ils s’ouvrirent à nouveau, je vis une pièce. Lumineuse. Chaleureuse. Un canapé au milieu. Vert. Une cheminée. Une grande horloge dans une entrée. Du mouvement. Des silhouettes. Qui sortirent de la cuisine au fond et qui entrèrent dans la salle ou je me trouvais. Elles étaient accompagnées de rire, qui résonnèrent et me réchauffèrent doucement le cœur. Je souris et les suivis des yeux. Une soudaine envie de les rejoindre sur le canapé me fit faire un pas. Mais je me cognais contre quelque chose. Je baissai les yeux. Mes jambes étaient collées au lavabo. Relevant la tête, je vis à nouveau mon reflet dans le miroir. Mon visage était couvert de larmes, rougi et les yeux gonflés. Ma respiration se coupa. Je ressentis soudain sa peine. Mon reflet cligna des yeux et je me retrouvai à nouveau dans cette salle. Mais quelque chose avait changé. La pièce était vide. Les rideaux étaient tirés, il y faisait froid et sombre. Le soleil peinait à passer. Le canapé, l’horloge et chaque meuble avaient été recouvert d’un drap blanc. C’était silencieux. Trop silencieux. Etouffant. Désagréable. Soudain, une voix résonna sans que je sache d’où elle venait. Elle était lointaine, faible et chaque mot était répété dans un écho infernal.
- Nous les avons découvert côte à côte, dans leur lit. Sans vie. Nous n’en savons pas plus pour l’instant.
Il y eut un silence. Avant que quelque chose ne se brise en moi et fasse naitre une lueur brûlant mon corps de noirceur. Ma tête se mit à tourner, chaque battement de mon cœur frappant dans ma poitrine avec force. Mes mains tremblaient, j’avais le regard écarquillé. Je me tournai lentement vers la cheminée. Quelque chose m’y attirant sans raison. Un tableau. Non, ce tableau. Posé fièrement au-dessus de la cheminée. Dépourvu de noir. Les couleurs ressortant harmonieusement. Vert. Bleu. Beige. Gris. Et blanc. En bas à gauche. La noirceur dans mon corps grossit un peu plus. Mon regard se voila lentement, le noir semblant envahir même ma vision. Chacune de mes pensées devint silencieuse. J’avais la sensation d’être spectatrice de moi-même. Mes mains se serrèrent quand je sentis que l’une d’elle tenait quelque chose. Baissant lentement la tête, je retournai ma main droite vers le haut. Un pinceau. Un gros pinceau. Imbibé d’une couleur noire. Qui goutait avec régularité sur le sol, formant une auréole. Ma main se serra autour du manche et la noirceur en moi éclata. Ce tableau représentait tout ce que je détestais à présent. J’aurai voulu qu’il disparaisse. L’oublier. Qu’il n’ait jamais existé. Et pourtant il était bien là. Dans ma maison. Sur ma cheminée. Chez moi. Il avait toujours été là. Il avait toujours été…moi.
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