Chapitre 1

Des passions et des ombres

1639 mots · ⏱ 7 min

C’était dans un jardin clos, sur la façade d’une demeure abandonnée, qu’on pouvait voir au travers d’un fouilli de branches ce cadran solaire à la tige d’argent. Depuis que je l’ai aperçu, je suis tombé amoureux du lieu. Ce que j’y ai découvert m’a laissé stupéfait, et dès que je le peux, je reviens étudier l’objet solaire. Pourtant tout m’avait suggéré de passer mon chemin et de n’y accorder aucune attention, ou même de m’en méfier. D’abord le vieux mur d’enceinte du jardin, confectionné en pierres taillées interdisait les regards distraits ou inquisiteurs du passant. Ensuite la grille en fer forgé n’ouvrait que sur un sentier enjonché d’herbe et de fleurs sauvage, lequel guidait les yeux vers la porte principale, majestueuse, barrant ainsi toute perspective vers le cadran caché. L’abandon du lieu veillait aussi à repousser le curieux, et personne - semble-t-il - n’avait pensé s’y glisser le temps d’une cigarette. Enfin ces quelques mots de Victor Hugo, badigeonnés à la sauvette sur le mur extérieur, faisaient office de repoussoir pour quiconque aurait voulu braver l’enceinte, ses branches, et les ronces au-delà : « Nul n'est heureux et nul n'est triomphant. L'heure est pour tous une chose incomplète ; L'heure est une ombre, et notre vie, enfant, En est faite. » Ces mots m’ont intrigué, et ils sont précisément la cause de mon attirance. Je sentis s’éveiller en moi le voleur romantique qui se faufile la nuit et se rit des obstacles. Croyez-le ou non, une dextérité insolite m’habite chaque fois que je passe le mur. Dans l’obscurité, même les ronces espiègles qui retiennent mes pantalons me font rire, et la margelle du puits m’est douce quand je m’y repose, et son eau me rafraîchit, car ici tout est beau, tout est sensible et mystérieux. Au cœur du lieu, au sommet de ma joie, je finis toujours par tourner les yeux vers le cadran, souvent par hasard, et mon sourire décline alors pour laisser place à l’attente. Seul le cadran peut figer mes élans terrestres, et susciter en moi des émotions surnaturelles. Je contemple alors, pendant un temps indéfini, les deux ombres qui passent en sens contraire sur les motifs et les sillons de pierre, l’une indiquant l’heure du monde et l’autre quelque chose d’inconnu. Au-dessus du cadran, on peut lire gravé dans la pierre : « Sicut umbra fugit vita », la vie s’enfuit comme l’ombre. Cette maxime antique ne m’a pas arrêté. Ni le jour ni la nuit. Habité tour à tour par l’esprit du chasseur et celui du savant, je cherche patiemment à percer le mystère. Seconde après seconde, de solstice en équinoxe, j’ai suivi et étudié le parcours des ombres. Nulle force n’aurait pu contenir mon élan, ni la vie du dehors ni la perte de mes liens, ni même le courroux de mes proches ou la menace des autres. Le jardin secret habitait mes pensées désespérément jusqu’au moment où tel un voleur, tel un savant, tel un chasseur - que dis-je ! Tel un seigneur ! - je m’y rendais comme en mon fief. Et nul fruit n’eût pu être plus suave à mes sens que les pommes de mon jardin et nulle eau plus pure et nourrissante que celle de mon puits. Je dérivais en mes terres, lâché à corps perdu, livré à la douce embrasse de mes ronces, tous linges éparpillés, nu face au mystère du cadran, que je fixais intensément toutes les heures où je ne riais pas d’une joie sauvage. Et c’est là que j’ai cru lever un voile sur le seul mystère digne de mes passions. C’est là que j’ai vu, à cette seconde précise qui dura peut-être des mois ou des années, j’ai vu que la deuxième ombre avait frémi. Je n’en crus pas mes yeux. Il fallait que je compte en rythme pour m’en convaincre, et encore ce vascillement n’était-il que fugitif. Tic tac tic tac… je comptais le temps qui file tandis que les ombres parcouraient leurs angles en tournant inexorablement. Tic tac tic tac… le soleil passe, les ombres tournent… tic tac tic tac… les constellations passent, les ombres tournent encore. Pour le spectre du soleil, la première ombre, tout était clair car il était lié à l’astre par un pacte faustien qui le rendait juste et pur en échange de n’être que l’ombre d’une étoile. Cette inlassable silhouette opaque tournait telle une aiguille fantomatique, trop épaisse pour être ignorée, trop fluide pour être saisie, et je pouvais tout au plus laisser ma main sur la pierre afin de sentir son obscure caresse. Or quand cette ombre tournoyante arrivait près de moi, j’entendais le bruissement de son passage, et mes cheveux ondulaient, les branches oscillaient derrière moi, et quelques feuilles tombaient au sol pour nourrir le parterre de ronces. Mais l’autre ombre, la deuxième, le spectre inconnu qui échappe à la ronde solaire, que devais-je en penser ? J’avais compté et calculé, j’avais planté des bâtons au sol pour mesurer d’autres longueurs d’ombre, et j’avais écris des motifs dans la terre avec des repères et des symboles. Rien n’y fit. Je demeurai longtemps empêché de connaître par quel astre étrange ce spectre se laissait animer. Pour quel monde, pour quelle étoile tournait-il en hâte ? Les jours passaient et couvraient mes travaux d’un linceul de poussière. Même en ces temps où j’avais depuis longtemps oublié la signification de mes signes et dessins, les ronces n’avaient jamais recouvert mes tracés dans la terre. En revanche, livré à mes danses lunaires, je les foulais aux pieds sans plus savoir qu’ils étaient de moi. Un jour que j’avais passé le visage collé au cadran pour sentir la caresse des lignes spectrales, je vis de tout près la deuxième ombre frémir. Tout d’abord, je la sentis comme une caresse hésitante, un geste d’approche chargé de messages. Pendant quelques instants, je regardai cette petite ombre, qui me regardait également. Incrédule, je suis resté là pendant que sous mes yeux elle fit un tour de danse des plus ravissants. J’avais le nez sur le cadran et je demeurais à une longueur de cils de cette obscure merveille, fasciné. Alors, sans hésiter, j’ai embrassé l’ombre. Aussi loin que je puisse voir en arrière, je ne suis plus jamais sorti de mes terres. C’était un jardin d’équinoxe éternelle où les fruits et les fleurs rivalisaient avec les feuilles dorées tombant dans les ronces. Ma petite ombre, ma chère éclipse, ma nocturne accompagnait mes heures et nimbait mes jours de bonheur. Il n’était pas une seconde durant laquelle sa position ne fût parfaite, et le cadran était la scène immense où elle se jetait dans des ballets silencieux au rythme des saisons. Rien ne pouvait me ravir plus au réveil que de découvrir ses nouveaux spectacles. Ayant depuis longtemps oublié les formes du langage, je laissais échapper des rires et des sons inintelligibles en mordant mes pommes d’automne. Et certains soirs, au cours desquels l’horizon flamboyant s’attarde, je profitais de ses spectacles rougeoyants pour agrémenter son décor en accrochant une fleur à la tige d’argent. Petit à petit, le jardin était devenu crépusculaire. Les jours de neige étaient arrivés et le gel fixait aux branches des gemmes transparentes. Dans le froid, je ressentais confusément une absence, un manque. La neige m’avait fait oublier les joies d’antan, et cette ombre fugace. D’ailleurs, le cadran lui-même était couvert de glace. Lorsque j’y collais le nez pour y lire l’écoulement du temps, je ne voyais que mon reflet. C’était un hiver inhabité. Jusqu’au jour où un arbre mort tomba sur le cadran, dont la glace se brisa. Je me souviens que je m’étais approché pour inspecter par curiosité cet étrange objet. Et j’avais lu l’heure, et j’avais souri. Mais les jours passant, j’avais conçu une sorte d’appréhension pour ce cadran, parce qu’il me semblait incomplet. Un souvenir m’effleura, comme un souffle, presqu’un toucher spectral, et je ressentis les échos d’une espérance passée. Toutefois ni la joie ni l’amour ne m’habitaient à présent. Soudain il me sembla que le lieu de mes passions, le cadran lui-même, s’était fissuré, effrité, dissous. La bouche sèche, respirant mal, je tournai la tête de gauche et de droite, cherchant à terre les vestiges de pierre et d’argent. Pourtant il était bien là. Ornant le mur. Alors je vis ce que j’avais perdu. La surface n’affichait pour seule ombre que le spectre solaire, rigide, tranchant et froid. Cette lame d’obsidienne, dont chaque reflet semblait laisser couler un rire cruel, ne bougeait plus désormais sur le cadran. Elle paraissait savourer l’instant, immobile et prête à attaquer. Je criai les yeux ouverts, je criai d’une voix rauque des invocations à ma chère oubliée, et des appels à l’aide, puis des invectives vers l’aiguille vénéneuse. Gardant mes distances, je scrutai l’horloge malveillante sous tous les angles, et descendis voir au fond du puits, cherchant l’ombre manquante, après quoi j’inspectai les branches d’arbres aux reflets gelés, puis fouillai parmi les ronces qui ne manquèrent pas de m’écorcher la peau. Tournant enfin mon regard vers le mur d’enceinte, je restai un instant en proie au doute. Mais non. Il n’y avait jamais rien eu d’autre derrière ce mur que les limbes. Avec un tremblement de désespoir, je retournai à quatre pattes sonder le parterre d’épines ensanglantées, et je grattai partout à plat ventre, jusqu’à l’épuisement, jusqu’à ce que les ronces dégoulinantes ne puissent plus se distinguer de ma chair meurtrie, jusqu’à l’étreinte finale. C’est un jardin clos qu’on peut deviner charmant dans la lumière de l’après-midi. Les bruits du dehors ne passent pas le mur d’enceinte. Une margelle ancienne contourne un vieux puits et mène au mur sud d’une ancienne demeure. Là, un majestueux cadran solaire à la tige d’argent indique par son ombre impérieuse le temps qui passe. Et sur ce cadran, deux autres ombres, momentanément figées dans leur tournoiement, semblent se suivre sans pouvoir se rejoindre.

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