Une couleur violette émane dans le vaisseau.
Bip, Bip, bip.
Le son ambiant des machines de la cabine réveille Viktor de son léger sommeil. Il jette un coup d'œil à l'écran sur sa gauche. 23 août 3148, 07:34. Il soupire légèrement mais décide de se lever. Il se retrouve face à miroir, ces mains plonge dans l'eau froide, puis il les passent sur son visage. Viktor observe son reflet dans la glace, la cinquantaine, les cheveux poivres sels et une barbe grisonnante. Des grandes poches sous ces yeux marrons. Il sort de sa cabine et arpente le couloir principal. À mesure qu'il progresse, des bribes de son rêve lui reviennent en tête. Un léger frisson lui parcourt le dos. L'empreinte du rêve lui laisse une impression étrange, mais indescriptible.
Froup. Le bruit de la porte de la salle de vie qui s'ouvre. Il s'y engouffre.
La pièce s'allume d'elle-même. La machine à café s'active toute seule. L'écran principal suspendu au milieu de la pièce s'active également. Une voix robotique retentit dans la pièce.
— Bonjour Viktor, nous sommes en bordure de la planète YJ-459, j'attends votre confirmation verbale pour amorcer la descente en pilote automatique.
Viktor grogne légèrement dans sa barbe.
— Oui, oui. Amorce la descente.
Froup. La porte s'ouvre à nouveau.
— Bonjour Viktor, tu es bien matinal ce matin. Toujours le même rêve ? dit Céline.
Viktor se retourne et la regarde.
Céline est une femme aux cheveux noirs, mi-longs, avec une frange. Les yeux bleu turquoise, le genre de regard qui donne l'impression que votre âme est sondée à chaque échange. Une cicatrice est présente sur sa joue, une légère entaille en ligne droite.
Elle est déjà en tenue professionnelle, prête à tout comme toujours.
Viktor allume sa cigarette, crache la première bouffée de fumée et acquiesce d'un signe de tête.
— Oui, il semblerait. Bon, on est arrivés. Rappelle-moi les consignes de Xzalla ?
— L'épave se trouve aux coordonnées 78°21'43.2"N 15°38'09.1"W (78.362000, -15.635861). On doit récupérer la marchandise pour la compagnie. C'est Sam Talbot, le chef de la sécurité qui nous assigne cette mission, explique-t-elle.
— Ouais... Ça commence à me fatiguer, ce boulot de récupérateur d'épaves. C'est pas vraiment ce que j'imaginais quand j'étais gosse.
Céline s'esclaffe doucement.
— Ah ça, tu peux le dire, Viktor. Je voulais être vétérinaire, à la base. Mais bon. Tu sais, la vie.
Viktor esquisse un léger sourire, l'image de Céline en vétérinaire lui vient à l'esprit.
— Je te laisse rentrer les coordonnées pour l'atterrissage, on a déjà amorcé la descente, dit-il entre deux bouffées de cigarette.
Céline se dirige vers la machine à café, attrape une tasse et s'assied à son poste de commande. Elle pianote rapidement sur le clavier.
— Voilà, c'est fait, dit-elle en appuyant sur la touche entrée. La compagnie m'a également précisé qu'elle nous a fourni un scribe d'écho dans le matériel.
Viktor relève un sourcil.
— Un scribe d'écho ? Pour une simple récupération de marchandises ?
Voup. Un cendrier sort de la table. Viktor y écrase sa cigarette d'un geste lent.
— Oui, j'ai trouvé ça un peu étrange également, mais Xzalla souhaite aussi avoir le journal de bord de l'épave.
Il soupire en buvant une gorgée de café.
— Eh bah, ils ont sacrément confiance en nos capacités, pour nous prêter une telle machine.
L'atmosphère défile rapidement à travers le hublot à mesure que le vaisseau poursuit sa descente vers les coordonnées.
— Je vais me mettre en combinaison, dit Viktor.
Céline acquiesce d'un mouvement de tête, toujours captivée par son écran. Elle continue d'écrire sur son clavier.
Froup. Il passe la porte et se dirige dans le couloir, vers sa cabine.
Des images de son rêve se bousculent dans sa tête. Des cris de joie, le visage d'une petite fille. Il secoue rapidement la tête pour s'ancrer dans le présent à nouveau.
Il entre dans sa cabine, attrape la combinaison et l'enfile sans perdre de temps. La combinaison des récupérateurs d'épaves est une tenue complète avec plusieurs éléments intégrés. Une ceinture avec différents outils, un briquet dans la manche, un système de purification d'air via oxygène sur une batterie d'une durée de 72h, et une IA de sécurité.
Un léger tremblement secoue le vaisseau.
Ils ont atterri.
Viktor sort de sa cabine pour se diriger vers le sas de décompression. Une fois dans le sas, il y retrouve Céline. Il s'assoit pour chausser ses bottes de gravité, puis scelle son casque à la combinaison, en y reliant également l'oxygène. Il regarde ensuite sur sa gauche, baisse les yeux et voit la caisse frappée du logo violet de Xzalla.
— Céline, rappelle-moi comment fonctionne le scribe d'écho, demande-t-il.
— C'est très simple : une fois sorti de la caisse, il faut le connecter à un tableau de bord via les câbles transmetteurs. Le scribe va ensuite récupérer toutes les données du vaisseau pour les transformer en journal de bord. Ensuite, pour le lire, il faut le connecter à notre traducteur mnésique, sur notre propre tableau de bord, expliqua-t-elle.
Viktor ne répond pas. Sa tête se remplit encore d'images floues, des rayons de soleil sur sa peau, un visage familier, une sensation de joie mais éphémère.
Il secoue encore la tête.
Il regarde sa montre tactique, appuie sur un bouton, puis un écran est projeté sur la paroi du sas de décompression.
— Bon, l'épave se situe à 250 mètres, à proximité d'une forêt de champignons géants. A priori, les champignons ne dégagent pas d'air toxique, mais on va garder les protections au cas où, dit-il.
Céline acquiesce, pendant que Viktor se dirige vers le panneau de contrôle d'ouverture du sas. Elle actionne le levier.
Une voix robotique retentit.
— Décontamination en cours. Veuillez patienter une minute.
Viktor tape légèrement du pied en attendant l'ouverture de la porte.
— Décontamination terminée.
Froup.
La porte du sas s'ouvre en grand, laissant s'engouffrer un vent fort, glacial malgré la tenue de protection.
Viktor attrape la caisse, et ensemble ils sortent du sas.
Le paysage est désolé ; hormis la forêt de champignons, aucune autre végétation n'est visible. L'épave gît au loin. À mesure qu'ils progressent, un sentiment étrange envahit son corps, mais c'est indescriptible.
Viktor remarque que le vaisseau n'a pas été victime d'un crash. Il est simplement posé là, à côté de cette forêt, sans aucun signe de dégâts extérieurs.
Il fait un signe de tête en direction de la porte du sas d'entrée.
— Voilà l'entrée. Je suppose qu'on n'a pas la chance que l'électronique fonctionne encore, s'exclame-t-il via la transmission des casques.
Il approche du levier d'ouverture, puis l'actionne.
Ils entendent un bruit de claquement, mais rien ne se produit.
Viktor émet un grognement.
— Passe-moi le pied-de-biche électromagnétique, s'il te plaît, Céline.
Céline fouille dans son sac d'expédition et attrape l'outil. Elle le tend à Viktor. Il attrape l'outil et s'attelle à forcer l'ouverture de la porte.
— Ok, je sens que ça vient.
Il force encore un peu plus sur le système d'ouverture, puis d'un coup la porte du sas d'entrée s'ouvre.
L'entrée est plongée dans l'obscurité la plus totale.
Aucune lumière. Aucune source d'électricité apparente non plus.
Il appuie sur l'interrupteur de son casque pour activer la lampe de poche intégrée. Le faisceau lumineux est étroit, n'offrant pas une bonne visibilité.
Céline fait de même.
— D'après les plans donnés par la compagnie, le tableau de bord se trouve dans le cockpit, à l'opposé du sas d'entrée, dit-elle.
Viktor et Céline s'engouffrent dans le vaisseau.
— Tout est nickel, il n'y a même pas de poussière, dit Viktor en regardant autour de lui. Je m'attendais à ce que tout soit abîmé et en désordre, comme d'habitude sur ce genre de mission.
— Oui, c'est étrange en effet, rétorque Céline.
À mesure qu'il progresse dans le couloir principal, le sentiment étrange de Viktor se transforme en malaise grandissant. Tout semble intact. Pas de signe de lutte, de défaillance, ou quoi que ce soit d'autre. Il observe les alentours ; hormis l'obscurité, rien ne sort de l'ordinaire.
— Voilà, d'après le plan, le cockpit se trouve juste derrière cette porte. Quant à la marchandise, elle est dans la pièce jumelle.
Viktor reprend le pied-de-biche et ouvre la porte dans un grincement, sans effort particulier.
Comme tout ce qu'ils ont vu jusqu'à présent, le cockpit est impeccable, sans aucune trace de vie passée ou présente. Malgré tout cela, l'ambiance est oppressante. Le seul bruit ambiant est celui de leurs fréquences cardiaques, animé par l'électronique de la combinaison. Bip, Bip, Bip.
Viktor pose la caisse à côté du tableau de bord. Il la déverrouille. La buée de sa respiration laisse une petite tâche sur sa visière.
— Mmpf, c'est quoi ce scribe d'écho ? Il ne ressemble pas aux autres.
Céline jette un coup d'œil dans la caisse.
— Oui, en effet, ça doit être la toute nouvelle version.
Le scribe d'écho a la forme d'une sphère posée sur un cadran électronique ; une couleur violette en émane. Viktor l'attrape et procède au branchement sur le tableau de bord.
La lumière violette devient jaune lentement.
— C'est bon, dit Céline. Le jaune signifie que le scribe d'écho est en train de télécharger les données du vaisseau. Cela va prendre plusieurs minutes. Allons chercher la marchandise, c'est dans une grande caisse d'environ deux mètres de long pour soixante-dix centimètres de large.
Céline prend les devants et sort de la pièce la première. Viktor lui emboîte le pas. Juste avant de sortir, il voit dans sa vision périphérique un très bref changement de couleur sur le scribe d'écho. Il se retourne, mais le jaune est toujours présent. Il se dit que c'est sûrement une nouveauté de ce modèle-là.
Viktor se retrouve dans le couloir.
SHKLING !
— C'est quoi, ça ? s'exclame Viktor. Son poul commence à s'accélérer.
Céline passe la tête à travers la porte de la pièce jumelle.
— Ça, quoi ? dit-elle.
— Tu n'as pas entendu ce bruit ? Comme des pièces de métal qui tombent.
— Tu as l'air un peu à cran, mon vieux, je n'ai rien entendu, répond-elle.
Viktor scrute le bout du couloir, mais n'observe aucun mouvement, ni aucun objet au sol.Le faisceau lumineux intensifie certaines ombres, mais ce ne sont que des objets inarticulés. Il secoue la tête, se disant que son imagination lui joue des tours.
— Oui, tu dois avoir raison. Le manque de sommeil, certainement.
Il pénètre ensuite dans la pièce. Céline a déjà trouvé la marchandise ; elle installe les propulseurs lévitationnels de chaque côté de la caisse.
— On sait ce qu'il y a dans la caisse ? demande-t-il.
— Non, Viktor, et je te rappelle qu'il vaut mieux éviter de poser trop de questions quand il s'agit de Xzalla.
Il émet un soupir.
— C'est bon, les propulseurs lévitationnels sont bien installés. Active-les, dit-elle.
Viktor tend son bras et tape une combinaison de touches sur sa montre tactique.
Frrrrr, frrrrr.
Les propulseurs s'enclenchent de chaque côté de la caisse, la soulevant à une vingtaine de centimètres du sol. Puis elle se met à se déplacer lentement vers Viktor.
— Le scribe d'écho devrait avoir terminé maintenant. Allons le récupérer, indique Céline.
Ils sortent tous les deux de la pièce, suivis par le léger bruit des propulseurs et de la caisse qui les suit. Ils entrent dans la cabine du cockpit ; le scribe d'écho clignote d'une couleur verte, projetant leurs ombres sur les murs de la salle.
- Je suppose que le vert signifie terminé? dit t'il sur un ton moqueur.
Céline ne répondit pas, et entame le chemin retour à coté de la caisse.
Viktor s'approche pour le déconnecté. Une fois le scribe débranché, la lumière redevient violette. Il le range dans la caisse avec délicatesse.
— C'est bon, tout est en ordre, dit-il.
Soudain, des étincelles jaillissent du tableau de bord, rebondissant dans les parois de la pièce!
— Putain, c'est quoi, ce bord...
Il n'a pas le temps de finir sa phrase que le cockpit s'embrase.
Sans réfléchir, il attrape la caisse et fonce vers la sortie. Une fois dehors, il se retourne, assène un grand coup dans le panneau de la porte, et elle se ferme dans un grand fracas. Il jette un rapide coup d'œil à l'intérieur : les flammes se propagent dans le cockpit à une vitesse fulgurante, mais le plus étrange, c'est qu'elles sont violettes.
SHKLING !
Il se retourne immédiatement et scrute le couloir : personne. Céline est déjà sortie de l'épave. L'obscurité grandit, son souffle se fait court, la sensation de malaise s'amplifie très vite. Il se met à courir dans le couloir. Sa fréquence cardiaque augmente fortement. Bip bip bip bip bip bip.
SHKLING ! SHKLING !
Il tourne la tête en courant, la lumière de son casque tremblant sur les murs au gré de ses mouvements rapides. Il croit apercevoir une ombre se déplaçant rapidement vers lui.
— Oh putain ! Oh putaaaain !
Il arrive à pleine vitesse dans le sas d'entrée, s'emmêle les pieds et trébuche pour s'étaler au pied de Céline dans un grand bruit sourd. La caisse du scribe atterit dans la poussière.
— Qu'est-ce qui t'arrive ? demande-t-elle, interloquée.
Viktor peine à reprendre son souffle ; il essaie de formuler une phrase.
— Flammes... violettes... bruit de métal... ombre rapide... lâche-t-il difficilement.
— Tu délires, mon pauvre ! s'esclaffe-t-elle en le regardant.
Elle pointe du doigt le sas.
— Regarde, il n'y a rien, dit t'elle.
Viktor se relève péniblement et se retourne pour regarder. Rien. Uniquement l'obscurité dérangée par la lumière de leurs casques. Il fronce les sourcils.
— Mais je...
— Faut que tu dormes plus la nuit ! Allez, rentrons au vaisseau, dit Céline.
Viktor se penche pour s'essuyer le bas de la tenue, attrape la boîte du scribe d'écho et emboîte le pas de Céline. Il jette encore des regards en arrière, le souffle encore court. Sa visière complétement embuée de sa course affolée.
Mais rien que l'obscurité. Le soleil disparaît au loin derrière l'épave, projetant l'ombre du vaisseau sur eux.
Arrivé dans le sas d'entrée de leur propre vaisseau, Viktor s'assoit sur le banc pour commencer à retirer ses bottes. Céline fait de même.
— Je vais archiver la marchandise, Viktor, je te laisse t'occuper du scribe d'écho.
Il acquiesce d'un mouvement de tête, encore troublé par l'expérience qu'il vient de vivre. Ses poils se hérissent sur sa peau, le sentiment de malaise toujours présent. Il prend la caisse et se dirige vers la salle de vie, où se trouve le tableau de bord. Alors qu'il marche dans le couloir, il commence à avoir de légers vertiges. Il perd connaissance et s'affale par terre.
Des images fusent dans son esprit : un manoir lugubre sur une plaine, une pièce sombre éclairée par une bougie, un lit médicalisé. Un visage familier.
Bip, bip, bip.
Les sons de son capteur de fréquence cardiaque lui font reprendre conscience ; il se relève avec difficulté.
Le scribe d'écho clignote dans la caisse ; on peut apercevoir de très légers filets de lumière en émaner. Viktor n'y prête pas attention.
Froup.
La porte de la salle de vie s'ouvre, et il pénètre à l'intérieur.
La machine à café s'enclenche automatiquement, l'odeur du café spatial est toujours aussi prenante. Il attrape une cigarette dans son paquet, laissé sur le bord de la table, et l'allume à l'aide du briquet intégré à sa manche.
Il prend une grande bouffée, la fumée remplissant ses poumons, la nicotine faisant immédiatement effet et lui relâchant un peu de stress.
Il pose la caisse sur la table, à côté du tableau de bord. Il l'ouvre. Une couleur violette émane du scribe d'écho. Il prend délicatement l'objet et s'attelle à l'installer. Une fois en place, la lumière vire au jaune et clignote doucement.
La voix de l'IA du vaisseau se fait entendre.
— Téléchargement des données en cours... Téléchargement des données en cours... Téléchargement des donskrskeskrksk...
La lumière change de couleur pendant une fraction de seconde, puis redevient immédiatement jaune.
Viktor fronce les sourcils, puis se frotte les yeux.
— Putain, c'est l'heure d'aller dormir.
— Téléchargement terminé. Souhaitez-vous écouter les données ?
Il ignore la voix de l'IA, éteint l'écran et quitte la pièce. Une fois dans le couloir, il commence à avoir la tête qui tourne, et une légère difficulté à respirer. Il titube en tâtonnant les murs jusqu'à sa cabine. Il rentre rapidement le code sur le panneau d'ouverture.
Vroup.
Il pénètre dans la pièce et se laisse tomber de tout son poids dans le lit, et s'endort immédiatement, sa combinaison toujours équipé.
Il monte un escalier en colimaçon très étroit, éclairé à la lumière d'une bougie. Arrivé en haut, des bruits de sanglots se font entendre dans le couloir. Il sent quelque chose d'humide sur sa joue. Il passe la main sur sa joue : ce sont ses propres larmes qui coulent. Le sentiment de chagrin s'intensifie à mesure qu'il progresse dans le couloir. Ses jambes le dirigent automatiquement vers la pièce du fond ; la tristesse l'accable, il lui est presque difficile d'avancer jusqu'à la porte. Il tend le bras pour la pousser. Il se retrouve face à un lit médicalisé ; une personne au visage familier s'y trouve. Viktor n'y croit pas, et pourtant il était bien là. Il tombe à genoux.
Bip. Bip. Bip.
Viktor se réveille en sursaut. Il tourne la tête.
24 août 3148, 04:57.
Sa gorge est sèche, le cœur encore battant, des sueurs froides perlent le long de tout son corps. Il se redresse sur son lit. La respiration lui vient difficilement ; il se concentre.
Une inspiration, une expiration. Petit à petit, il reprend naturellement son souffle.
Il regarde de nouveau l'écran pour connaître l'heure, et, se doutant qu'il ne se rendormira pas, décide de retourner dans la salle de vie.
Vroup.
Il s'avance dans le couloir, d'un pas lent. Les lumières du vaisseau clignotent doucement, rien d'anormal.
Il continue de marcher doucement, passe devant la cabine de Céline et s'arrête devant. Il se ravise.
— Elle doit encore dormir à cette heure-là, se chuchote-t-il à lui-même.
Il continue sa progression jusqu'à la salle.
Vroup.
La lumière verte clignotante du scribe d'écho se projette dans toute la pièce, créant des ombres dansantes des objets alentour.
Le message des données est toujours présent sur l'écran. Il s'y dirige et s'assoit devant l'écran et le clavier. Il avance sa main pour appuyer sur la touche entrée, mais elle tremble. Il force un peu plus et parvient à appuyer sur le bouton.
La voix du vaisseau s'active :
— Voici les informations du vaisseau scientifique de transport XBK2-212. Que souhaitez-vous savoir ?
Viktor fixe l'écran et parle.
— Je veux lire le journal de bord du capitaine.
— Accès au journal de bord du capitaine, Viktor Strom.
Viktor fronce les sourcils.
— Non, ça, c'est notre vaisseau ! Donne-moi les informations du XBK2-212.
— Viktor Strom a embarqué le 19 août à bord de son vaisseau pour une mission de récupération de marchandises dans une épave. Émetteur de la mission : Xzalla compagnie.
— Putain, c'est quoi ce bordel encore !
Il s'énerve et frappe la table du poing.
— Ordre de mission : récupérer la caisse Z-2198, contenu inconnu.
Viktor se lève d'un bond en râlant.
— Putain de technologie de merde !
- Viktor ressent de la colère et inflige un coup à la table de son poing, il se tient sur ces jambes, et émet des jurons, dit l'IA de sa voix robotique froide.
Viktor fixe l'écran, et s'assure de bien avoir entendu la dernière phrase prononcé par l'IA.
— Qu'est-ce que...?
La voix de l'IA retentit légèrement plus fort dans la pièce. L'air devient oppressant, presque irrespirable.
- Viktor est dans le déni, Viktor est dans le déni.
Il ne comprend pas ce qui se passe ; la pièce se met à tourner dans tous les sens.
— Putain...
Vroup.
Viktor se tient la tête, puis se lève pour se servir un café, en se disant qu'il est encore sous le coup d'hallucinations.
Il se fige, et se retourne lentement vers l'écran. Ce n'est pas une hallucination.
- Viktor se tourne vers l'écran ; il n'a pas entendu la porte s'ouvrir, indique l'IA.
Il laisse tomber sa tasse de café sur le sol ; elle éclate en mille morceaux, éclaboussant sa tenue. Il regarde rapidement et voit la porte grande ouverte. Il se frotte les yeux frénétiquement.
Vroup.
La porte se referme sans aucune interaction.
— Céline, c'est toi ?
La voix de l'IA retentit une fois de plus.
Viktor se frotte les yeux. La porte se referme. La porte s'ouvre. La porte se referme. La porte s'ouvre.
Sous ses yeux ébahis, la porte s'ouvre à nouveau, pour se refermer à plusieurs reprises.
Vroup. Vroup. Vroup.
Viktor fixe l'écran et s'exprime d'une voix forte.
— Arrête la lecture ! cria t'il.
— Lecture mise en pause.
Le scribe d'écho commence à grésiller et à clignoter de plus en plus vite. La lumière verte vire lentement au rouge.
— Reprise de la lecture du journal de bord. Viktor fixe l'écran d'un air ébahi. Il saigne du nez. Il est pris de vertiges et de difficultés à respirer, poursuit l'IA.
Alors qu'il était sur le point de quitter la pièce, il se retourne vers l'écran, stupéfait.
— Comment ?! Je t'ai dit stop ! dit-il en criant.
Il commence à se ruer vers le scribe d'écho quand il sent un liquide chaud sur sa lèvre supérieure. Il s'arrête net. Il lève sa main lentement pour se frotter le nez, puis abaisse les yeux pour la regarder. Du sang. Les vertiges le prennent alors d'assaut, la pièce tourne de plus en plus vite, l'air se raréfie, la respiration devient difficile. Est ce que cette putain de machine vient de décrire le futur proche ?!
— Le capitaine Strom va perdre connaissance.
L'IA du scribe d'écho continue sur sa lancée, imparable.
Viktor lutte de toutes ses forces pour rester conscient ; il se demande comment le scribe peut prédire l'avenir. Tout ça n'a aucun sens.
— Je dois la débran...
Il perd connaissance.
La pluie tambourine sur les fenêtres du manoir. Il avance lentement dans le couloir. En plus de la bougie, il porte un plateau métallique avec un petit déjeuner. Les murs sont déformés, la tapisserie abîmée, les tableaux le suivent du regard. Il ouvre la porte au fond du couloir.
SHKLING ! Le plateau métallique tombe au sol. Il fixe l'écran à côté du lit médicalisé : la ligne est droite. Plus aucun signe d'activité cardiaque.
Bip, bip, bip, bip, bip.
Il ouvre les yeux, sa vision est floue. Il attrape le bord de la table pour se donner l'impulsion nécessaire pour se redresser sur ses jambes.
— Niveau d'oxygène critique. Niveau d'oxygène critique.
Tout le vaisseau clignote dans tous les sens.
— Céline ?! CÉLINE ?! crie-t-il.
Il titube jusqu'à la porte de la salle de vie. Il a toujours du mal à respirer, la tête tourne encore légèrement, le sang coule de son nez. Sa montre tactique se met à biper. Il tend péniblement le bras vers elle et appuie sur le bouton.
— Un correspondant cherche à vous joindre. Sam Talbot, chef de la sécurité de Xzalla compagnie. Acceptez-vous l'appel ?
— Oui, dit Viktor dans un souffle.
— Viktor ? Viktor, c'est Sam !
— Sam ? Il y a quelque chose qui ne va pas avec le scribe d'écho... il altère le vaisseau...
— Le scribe ? Mais Viktor, ça fait trente ans qu'on ne s'en sert plus ! L'IA dysfonctionne et fout tout le système du vaisseau en l'air ! Comment tu l'as eu ?! s'exclame Sam.
— Céline... dit Viktor dans un souffle.
— Céline ? Putain, je leur avais dit que tu n'étais pas prêt à reprendre le travail ! Viktor, Céline, ta fille... elle est décédée il y a cinq ans...
Viktor continue de tituber dans le couloir.
— Mais non, elle est juste dans sa cabine !
Il s'appuie sur les murs du couloir, les jambes tremblantes ; la cabine de Céline est à quelques mètres. Une fois devant, il appuie sur le panneau d'ouverture de la porte.
Vroup.
C'est la salle des machines.
— Je... ce n'est pas... dit-il.
— Viktor ? Viktor, tu m'entends ? insiste Sam via la communication. Viktor, tu dois détruire le scribe d'écho, vite ! Il est sûrement en train d'altérer le purificateur d'air de ta combinaison en augmentant le niveau de CO2 de façon exponentielle ! Viktor !
— Céline... ma fille...
Tout devient clair, la mémoire lui revient. Le visage familier dans le lit médicalisé... Céline.
Les larmes lui montent aux yeux, le chagrin le frappe de plein fouet, incontrôlable. Il éclate en sanglots. Il respire de moins en moins bien.
La voix de l'IA se met à résonner dans l'intégralité du vaisseau.
— Niveau d'oxygène critique !
— Viktor, si tu m'entends, récupère les doses d'injection d'oxygène dans ta combinaison secondaire. Dans le sas d'entrée !
Viktor se ressaisit ; il s'appuie contre le mur et progresse lentement vers le sas. Les images fusent dans sa tête, les souvenirs deviennent clairs.
Dans le jardin d'un manoir fleuri, sur un banc de pierre blanche, Céline est assise, le regard enjoué. Elle lève les yeux vers Viktor ; un grand sourire s'affiche sur son visage, elle se précipite vers son père et se jette dans ses bras.
— Papa, je t'aime ! Tu m'as manqué ! dit-elle.
Viktor la serre dans ses bras.
— Niveau d'oxygène critique ! La voix de l'IA s'accélère, de plus en plus répétitive.
Viktor est presque devant le sas d'entrée. Il tape le code sur le panneau.
— Papa, je sais ce que je veux faire quand je serai grande !
— Ah oui, ma chérie ?
— Oui ! Je serai vétérinaire ! dit Céline dans un immense sourire. Et mon cabinet sera d'une teinte violet! J'adore cette couleur.
— Accès autorisé.
La porte du sas d'entrée s'ouvre. Viktor s'y engouffre, assène un grand coup de coude dans l'armoire vitrée. Le verre explose en mille morceaux, égratignant sa combinaison. Il attrape la seringue d'oxygène et se la plante aussitôt dans le cou.
L'oxygène remonte directement au cerveau, lui redonnant le contrôle sur son corps. Il prend la hache à incendie située dans le bas de l'armoire et découpe sa combinaison. Une fois terminé, il enfile la deuxième en désactivant le lien neuronique relié au vaisseau.
— Décontamination en cours.
Viktor hurle.
— Quoi ?! Non !!
Il se jette sur le panneau de contrôle de la porte pour tenter d'arrêter le système.
— Accès refusé. Décontamination en cours. Vingt secondes restantes.
Viktor réalise qu'il n'y a pas d'autre issue. Il s'assoit, lentement. Il retire son casque de la combinaison et le pose sur ces genoux.
— Tu dois déjà repartir, papa ? demande Céline.
— Oui, ma chérie, j'ai une autre mission. Mais promis, je reviens dans deux mois maximum, et j'aurai une surprise pour toi.
Céline le serre très fort dans ses bras.
— Sois prudent, papa, je t'aime très fort.
— Décontamination terminée. Bon voyage, M. Strom.
Vroup.
La porte s'ouvre, aspirant le corps de Viktor dans l'espace.
— Moi aussi, je t'aime, ma chérie.
Le sourire de Viktor se fige à mesure que son corps gèle, enfin en paix, dérivant dans l'espace...
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