Aujourd’hui, on a 18 ans. Le silence est devenu le maître de sa chambre. Cela fait 1 an, jour pour jour, qu’il la gouverne. J’entre doucement dans la pièce pour ne pas le briser en prenant soin de refermer la porte.
Je laisse les souvenirs m'envahir. Je nous revois petites, courir entre les jouets qui recouvraient le sol, je nous revois construire des maisons en LEGO pour ensuite venir les détruire avec des cailloux blancs volés dans l'allée du voisin. J’entends les échos de nos disputes et de nos fous rires. Je sens l’odeur de la nourriture, piquée dans les placards de la cuisine, que l’on mangeait en cachette le soir
Lorsque je me dissocie enfin du passé, je regarde les dégâts que le temps a causés, je remarque la poussière sur les meubles, les taches d’humidité, les affaires que les parents ont prises, les affaires que je lui ai prises, sa peluche qui trône désormais sur l’étagère en face de mon lit, ses CD mélangés avec les miens. Et celles qu’on a laissées, les livres entassés sur l’étagère verte, les affaires de cours en vrac sur le bureau. Les objets de déco dispersés ici et là à travers son espace.
Et surtout, surtout, il y a les photos. Je m’approche de sa table de nuit, sur laquelle elle avait déposé une des photos prises à l’anniversaire de nos 11 ans. Celle où elle me portait sur son dos avec un grand sourire. J’attrape le cadre qui a été mis face contre le bois pour éviter que ce qu’il protège ne prenne la poussière. Mais, lorsque je le retourne, un désarroi m’envahit et me glace le sang. Je sens mes lèvres trembler et les larmes salir mes joues. Pourquoi n'y a-t-il plus de photo? Pourquoi seulement un miroir ? Je devrais le poser, il faudrait même que je le jette. Sauf qu’à la place, je ne peux m’empêcher de me regarder dedans.
Ce n’est pas mon reflet… La fille que je vois me ressemble, mais elle est plus jeune, et elle a ce grain de beauté sur la joue droite. Ses yeux sont braqués vers les miens, mais son regard est vide. “Leia ?” Pas de réponse. Je secoue le miroir, comme si cela allait la faire sortir. “S’il te plaît…” Je lui murmure des mots, je la supplie de sortir. Seulement, ces yeux restent vides d’émotions malgré le sourire qui germe sur son visage. Ce sourire… C’est le même que sur la photo. Il contraste avec mes larmes, il contraste avec l’ambiance de sa chambre. J'ai l’impression de tenir une lueur. Une lueur qui est salie par le néant de son regard. Lui correspond aux couleurs ternes du sentiment qui s'est logé dans mon corps et mon esprit quand elle est morte.
Petit à petit, nos visages se mélangent jusqu'à ce que le sien disparaisse. Non ! Je veux qu’elle revienne. Je veux la revoir, elle, juste elle ! Je l’appelle. Encore. Et encore. En vain. Il n'y a plus que mon visage, sale de chagrin, marqué par les creux des cernes violacés. Mais surtout, mes yeux, mon regard. C’est le même que celui qu’elle m’envoyait il y a un instant. Il est vide. J’ai l’air morte. La seule trace de vie sont les larmes qui creusent encore des sillons sur mes joues.
Je veux qu’elle revienne. Il n’y a qu’elle qui puisse ranimer mon regard. Je me rends compte à quel point elle me manque. Il n’y a que sa présence qui puisse faire renaître mes émotions. Il n’y a que son reflet qui ait réussi à me faire ressentir quelque chose. Même si c’était un mélange de désespoir et de tristesse. Je veux récupérer ma moitié, ma sœur, ma meilleure amie, ma confidente. Je veux récupérer ma vie. Sauf que cette dernière est morte avec elle.
Je fixe encore le miroir, pitié, remontre-la moi. Laisse-moi la revoir, j’ai besoin d’elle, j’ai besoin qu’elle revienne. Comment je suis censé vivre si on me coupe en deux ? Comment suis-je censé vivre sans la partie la plus importante de mon être ? Alors, rends-la moi. Laisse-moi lui parler, laisse-moi l’entendre.
Mais rien ne change dans mon reflet. À part mes yeux, ils se remplissent de détresse et de supplications. Pourquoi ? Pourquoi me la montrer si c’est pour me la reprendre après ? Je ne comprends pas, je me sens perdue. C’est comme montrer de la nourriture à un affamé mais l'empêcher d’y goûter. Je m’écroule au sol.
Je laisse tomber le miroir, le vide reprend le contrôle de ma tête. Ce n’est pas grave, après tout, elle est déjà loin. Je repose l’ancienne photo sur la table de chevet. Et me relève avant de faire demi-tour vers la porte. Il me suffit de la suivre, je finirai bien par la rattraper.
J’entends son rire. Je me retourne, prise d’un vertige. La photo est réapparue à l’intérieur du cadre. Elle a de nouveau le regard plein de vie, remplie des joies et des fous rires partagés ce jour-là. Je me rapproche et m'assois face à elle. Je n’ose pas toucher le cadre, j’ai peur que mes mains corrompent notre bonheur capturé par un flash. Notre bonheur…C’est vrai, je suis présente sur la photo, une main sur son épaule droite, l’autre braquée en l’air, point fermé, comme un super héros. C’est pour ça qu’on rigole, parce que je lève le point pour elle, parce qu’elle me porte à cause d’une crampe qui était survenue alors qu’elle me courrait après pour m'asperger d’eau.
Je crois que je veux pleurer, mais pas de tristesse. Je ne saurais pas nommer le mélange d'émotions qui commence à m'envahir. C’est trop difficile. Je voudrais les opprimer, encore, mais c’est trop tard. On m’avait prévenu.
Tout ça à cause d’un cadre, pourquoi l'a-t-elle gardé aussi précieusement? Ce n’est qu’une photo. Ce n’est que nous… Un souvenir. Il n’aurait pas dû être si important. Ce miroir n’aurait pas dû prendre sa place. Pourtant, il était bien là. Là où il pouvait faire le plus de dégâts.
L’image disparaît doucement pour laisser sa place au miroir. Et elle est là, dans le reflet, juste derrière moi. Mais quand je regarde par-dessus mon épaule, je ne vois rien d’autre que la chambre privée de sa présence. Alors je la fixe, même si ce n’est qu’à travers une glace. Ces yeux projettent des bribes de compassion mélangées à de la pitié. Pourquoi, de nous deux, c’est moi qui ressemble le plus à un cadavre ? Je suis pâle, épuisée, meurtrie. Mais elle, elle a l’air calme, son visage a les marques de bronzage qui viennent de la plage. Elle a une étincelle dans le regard. Le mien est mort. Pourquoi est-ce elle qui est peinée de me voir ?
Un bleu apparaît doucement sur nos cous. Non. Je sais ce qui se passe. J’ai compris ce qui se passe. Je ne veux pas qu’elle revive ça, même si ce n’est qu’un morceau d’elle. Sa respiration devient difficile. J'attrape le cadre, en panique. C’est injuste, elle est déjà partie, elle n’a plus à souffrir. Elle a fui pour ne plus avoir mal. Terrorisé, je me lève et fracasse le miroir sur le sol.
J’attrape mon cou, j’ai l’impression que l’on m’étrangle. La panique prend la place du vide. J’ai brisé le miroir. Je peux quand même la rejoindre. Mais la douleur dans mon cou empire, l’air se raréfie. Est-ce que je suis en train de mourir? Je hurle, de toutes mes forces, celles qu’il me reste. Mais rien ne sort, aucun son, aucun bruit. Ma vue s'assombrit doucement.
Alors c’est ça ? C’est ça le chemin qu’elle a pris ? J’essaie de l’appeler, mais ma voix est devenue trop faible pour que je puisse y arriver. Je m’écroule sur le parquet. Cela fait des mois que je ne pense plus qu’à la rejoindre. Des mois que je tente de le dire à mes parents : “Je veux la rejoindre, Maman, Papa, je suis désolée.” Combien de fois j’ai essayé de dire cette phrase à voix haute.
J’écarte les morceaux de verre brisé. J’attrape la photo que je plaque contre ma poitrine. J’ai terriblement peur de partir sans elle. Je voudrais lui hurler dessus, lui demander comment elle a pu partir sans moi. Je veux qu’elle revienne. C’est dans les reflets de verre brisé que je la revois. Ce n’est que son regard, mais c’est suffisant. La sensation d’étranglement disparaît et l’air envahit mes poumons. Lorsque j’arrive de nouveau à respirer correctement, ces yeux disparaissent et les miens se mettent à pleurer.
Après quelques minutes les larmes se calment.. Je me relève doucement, je me sens épuisée, j’ai l’impression que mon corps a parcouru une centaine de kilomètres en courant à fond. Mon esprit aussi est fatigué. Il vient de vivre en quelques minutes le deuil que j’aurais dû commencer à entreprendre il y a 1 an.
Je ramasse les morceaux de verre cassé grâce auxquels j’ai brisé le règne du silence. Ils finiront dans une poubelle, le cadre en bois aussi. Et la photo, je l'accrocherai sur mon mur, en espérant un miracle. Après tout, le malheur ne peut pas venir d’un si beau souvenir…
En sortant de la chambre, la réalité me frappe. Aujourd’hui, elle aurait dû souffler sa 18e bougie avec moi, mais elle s’est ôté la vie après avoir soufflé la 17e.
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