« Tu es un boulet, un bourreau, une ordure ! Tu ne devrais même pas exister. Tu tortures mes jours, tu détruis mes nuits. Tu me traques du matin au soir, même dans mon sommeil, tu hantes mes cauchemars. Si encore tu ne piétinais que mon existence ! Mais non, nous sommes des millions, des milliards à subir ta loi. Sous toutes les latitudes, dans tous les fuseaux horaires, nous ployons l’échine sous ton joug. Seules quelques zones reculées, de plus en plus rares, qui fondent à l’échelle planétaire comme des plaques de neige sous un soleil trop chaud, échappent encore à ta servitude. A quel moment t’avons-nous laissé prendre le pouvoir ? A quelle heure fatale de son histoire l’humanité a-t-elle abdiqué sa liberté et son plein droit au bonheur ?... Je voudrais t’aplatir, te rôtir, te noyer, te broyer, t’écrabouiller, t’ébouillanter, te décapiter, te défenestrer, te pulvériser, te démantibuler… mais qu’est-ce que ça changerait ?... Tu serais toujours là, avec ta sale petite gueule narquoise, avec ton air impassible de despote certain d’être obéi, sinon… Avec ton insupportable petit rire de gorge, ton exécrable rictus goguenard de presque maître du monde, sûr de sa suprématie… Je pourrais t’étriper, bien sûr, te désosser, ou te désobéir, te fuir, te bannir… et après ? Multiples, interchangeables, omniprésents, vous vous êtes rendus irremplaçables. Un autre prendrait ta place. Et tout recommencerait… »
Il fallait se rendre à l’évidence : soliloquer, polémiquer, le prendre à parti, l’invectiver, le traîner en justice ou l’écarteler en place publique ne résoudrait rien. J’étais seul et ridicule ; mon réquisitoire, non seulement ne convaincrait personne, mais ne changerait pas le monde d’un millième, si tant est que quelqu’un en écoute un traître mot. Il le savait, l’infâme, le pervers, le monstrueux, le diabolique, le tentaculaire ! Il me toisait, il me narguait, sûr que je finirais par céder, aggravant sa pression sur moi au fur et à mesure que je tardais m’exécuter. Je n’aurais jamais dû croiser sa route. Je n’aurais jamais dû l’inviter chez moi, le laisser prendre ses aises dans mon espace privé, s’ingérer dans mes décisions, repousser les limites de mon intimité. Je n’aurais jamais dû le laisser asseoir son emprise, élargir son empire, durcir son règne de pire en pire.
A la fin, n’y tenant plus, je lui tournai le dos. Pourtant, il était bien là. Il trônait avec arrogance, avec suffisance. Il contrôlait, surveillait, administrait, régentait tout d’une main de maître. Naïf, inconscient, écervelé que j’étais ! J’avais cru lui échapper, il m’avait rattrapé. J’avais pourtant vu ce qu’il avait fait à mes parents, à mes grands-parents, à mes arrière-grands-parents… Depuis combien de temps sa dictature drastique étouffait-elle le monde ? Il avait pourtant été une époque, j’en étais presque sûr, oui, j’en avais un vague et lointain souvenir, où je ne tenais pas compte de lui, où j’ignorais même jusqu’à son existence… Comment en étais-je, comment en était-on arrivés là ? …
D’une main rageuse, je le réduisis au silence. A défaut de le trucider, au moins, ne plus l’entendre. Snober ses rappels à l’ordre. M’en débarrasser, le jeter du haut d’un pont ou sous les rails du tram, ne résoudrait rien. Si ce n’était pas lui, ce serait un autre. Ils étaient légion, ils étaient partout, ils se répandaient, ils se multipliaient, ils proliféraient… Ce n’était pas eux le problème : c’était la société malade qui les avait créés et laissés devenir les indispensables tyrans pesant sur ses fondements, les boulons de son ordre vissé, serré, rentabilisé jusqu’à l’asphyxie.
M’arrachant à la douce torpeur de la couette et à l’envolée lyrique de mon réquisitoire, je sautai dans mes pantoufles, baffant au passage le gros réveil à oreillettes et marteau despotiques, héritage aussi ancien que stupide, qui, après une glissade en zigzag sur le parquet, alla cogner la plinthe opposée en se remettant aussitôt à couiner. J’obtins son silence définitif à coups de talon. Ca ne servait à rien, mais ça faisait un sacré bien !
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