8 février 1812, Londres, Angleterre
Pour un quelconque visiteur qui aurait pénétré dans cette maison, le silence qui l’aurait accueilli n’aurait été brisé que par les craquements d’un feu qui ronflaient toujours dans la cheminée. Ces flammes constituaient d’ailleurs la seule lumière présente dans la pièce où il brûlait et dans tout le reste de la bâtisse. Il était facile de supposer qu’il ne s’y trouvait personne et que la demeure était laissée sans surveillance.
Et ce visiteur supposé n’aurait pas manqué de réaliser, après quelques pas, qu’il y avait pourtant quelqu’un. Quelqu’un qui reposait dans le silence et l’obscurité, telle une sentinelle invisible destinée à veiller sur les biens de sa maîtresse. Le chien de garde était simplement mieux dissimulé que dans d’autres maisons.
Et le chien de garde n’était pas réellement un chien.
Coleen Evans se redressa sur le canapé où il était resté plus immobile encore qu’un mort dans l’attente de la certitude du départ définitif de celle qui était aujourd’hui devenue sa « maîtresse ». Mais ce mot n’avait pas la même connotation pour lui que pour une bonne partie du reste du monde. Il n’y avait rien de romantique, ni même de sexuel entre elle et lui. Elle ne le souhaitait pas. Et lui encore moins. Depuis le jour de leur rencontre, depuis qu’il avait ouvert les yeux sur son visage après qu’elle ait bouleversé son monde tout entier, Coleen avait voué une haine farouche et immuable à cette femme dont la beauté physique masquait une âme bien plus noire.
Elle s’appelait Lilith, elle était la première des vampires de la Terre, la première femme maudite par une puissance plus grande pour avoir aimé un homme sur lequel on aurait préféré qu’elle ne pose même pas les yeux. Et plusieurs mois plus tôt, son regard avait eu le malheur de se poser sur Coleen.
Bien malgré lui, il l’avait rejoint dans des ténèbres pour lesquelles il se haïssait un peu plus chaque jour. Il était pourtant incapable de renoncer à son cadeau empoisonné, bien trop effrayé à l’idée de quitter tout simplement ce monde comme toutes les personnes qu’il avait aimé un jour. Tout aussi effrayé à l’idée d’être seul avec la malédiction qui était également la sienne aujourd’hui, il était demeuré à ses côtés, parfaitement conscient de l’image qu’ils pouvaient parfois renvoyer.
Elle lui soutenait pourtant que, un jour, il cesserait de la haïr pour ce qu’elle avait fait de lui, il cesserait de se haïr lui-même pour ce qu’il était devenu. Il ne pouvait la croire. Il ne voulait la croire. Ce qu’il était devenu était contre nature. Son existence même l’était. Et pourtant, il était bien là. Vivant et incapable de renoncer, noircissant une petite partie de son âme pour subsister aux dépends d’autres vies qu’il craignait de détruire.
Aujourd’hui, pourtant, il n’avait pas eu le droit d’aller chasser avec elle, malgré la faim dévorante qui l’habitait, malgré la vive brûlure de la soif qui lui lacérait la gorge depuis des jours. Elle le punissait, il le savait. Mais lui-même ne pouvait plus supporter la vue de son visage sublime, cette impression constante qu’elle voyait quelqu’un d’autre en lui tout en sachant pertinemment qu’il n’était pas celui qu’elle cherchait. Elle avait détruit sa vie sans espoir de retour en arrière, uniquement parce qu’il avait eu le malheur de ressembler à son amour disparu. Elle l’avait traqué, chassé et, au moment de le tuer, elle n’avait pu que remarquer à quel point il ressemblait à l’homme qu’elle avait perdu. Elle l’avait alors transmuté comme s’il n’était rien de plus qu’un simulacre de son Samaël, comme si une part de cet homme pouvait être à ses côtés si elle gardait le visage de Coleen, si ressemblant, avec elle.
Elle avait néanmoins bien rapidement réalisé que la ressemblance physique était tout ce qui rapprochait Coleen de Samaël et que les deux hommes étaient aussi différents que le jour et la nuit. Si elle démontrait un certain attachement pour cet homme dont elle s’était entichée, son regard sur lui se voilait de déception, de mépris et parfois de haine à chaque fois que cela lui revenait à l’esprit. Si elle lui accordait sa confiance aujourd’hui, le ferait-elle encore demain ? N’avait-il droit à une place à ses côtés que parce qu’elle ne voulait plus être seule, elle non plus ?
Toutes ces questions avaient torturé Coleen pendant de nombreuses semaines sans qu’il n’ose les lui poser. Il la haïssait, il aurait voulu être n’importe où ailleurs plutôt qu’avec elle et il ne se passait pas un jour sans qu’il n’ait peur d’elle. Pourtant, elle était, d’une certaine manière, sa seule barrière contre la solitude, elle aussi. Mais tout avait pourtant changé quelques jours plus tôt.
Lors d’une de ces longues méditations devant les flammes crépitantes, il avait réalisé que le prix a payé pour ne pas être seul était bien trop élevé. Peut-être gagnait-il une sorte de tranquillité, un apaisement face à l’idée de parcourir ce monde seul et abandonné. Mais il y perdait tellement plus. Il lui offrait sa liberté, son libre arbitre, la possibilité de prendre ses propres décisions. Même sa transmutation finale n’avait pas été son propre choix, mais l’instinct de la bête assoiffée de sang qu’elle avait fait de lui. Elle décidait d’absolument tout, pour lui comme pour elle. Et malgré le sang qu’elle avait pu lui ramener, malgré les quelques bribes de leçon sur la manière d’être un vampire ou de chasser et tuer parcimonieusement afin de ne pas être pris, il était dévoré chaque jour par une soif qu’il avait l’impression de ne jamais pouvoir satisfaire, pas si elle était toujours avec lui, pas si elle le surveillait à chaque fois qu’il se nourrissait.
Il avait faim, une faim constante qu’il ne voulait plus ressentir, qu’il voulait être libre d’éteindre. Alors, tandis qu’elle s’installait dans ce qui lui tenait lieu de repos, Coleen avait quitté la maison dans laquelle ils avaient trouvé refuge, cette maison qui avait un jour été celle d’une famille aimante, celle qui avait vu Adalyn Evans apprendre à son fils à suivre son cœur et Henry Evans à lui enseigner comment être un homme. Il l’avait quitté comme il l’avait quitté la première fois, quand leurs morts avaient brisé si profondément son cœur qu’il pensait ne jamais y remettre les pieds. Il l’avait quitté dans l’idée de ne plus jamais y mettre les pieds cette fois non plus.
Et la chasse avait commencé.
La saveur du sang sur sa langue, dans sa gorge, était un souvenir encore parfaitement vivace dans son esprit, des jours plus tard. Il ne put s’empêcher de fermer les yeux à ce souvenir, pour le garder un peu plus longtemps, pour le savourer à son tour. Il savait, tout au fond de lui, que ce qu’il avait fait était mal, que c’était contraire à tout ce qu’il avait appris par le passé, avec tout ce qui faisait de lui l’homme que ses parents avaient espéré le voir devenir. Mais il ne pouvait empêcher une part de lui, celle dans laquelle se tapissait aujourd’hui le monstre assoiffé de sang, de se rappeler avec délice de ses instants. Il ne pouvait nier qu’il avait plus qu’aimer pouvoir traquer, chasser et se nourrir en toute liberté, en étant son propre maître. Avait-il aimé tuer ? C’était une question qu’il préférait écarter de son esprit. Elle était trop noire, trop difficile, trop lourde de conséquences pour son bien-être mental.
Mais sa conscience qui craignait de faire face à cet aspect empli de noirceur de son être était aussi celle qui savait sans l’ombre d’un doute qu’il aurait pu recommencer sans le moindre souci, en laissant les remords derrière lui. Ce qu’il voulait, c’était arrêté, pour un instant seulement, d’avoir mal, d’avoir soif, d’être l’ombre diminuée de ce qu’il devrait être.
« Monstre », murmura une petite voix dans sa tête au souvenir du bain de sang qu’il avait laissé derrière lui. Et Coleen frissonna, tiraillé entre deux envies, deux parts de son être. Sans pour autant être capable de faire face ni à l’une, ni à l’autre. Alors, il se pencha à nouveau sur ce qui avait changé, après qu’elle l’ait retrouvé, sa dernière victime ensanglantée dans ses bras, des larmes de culpabilité sur son visage… Non. Après. Ce qui comptait réellement était ce qui s’était passé ensuite.
1er février 1812
Lilith lui avait dit qu'elle avait quelque chose d'important à lui dire. Silencieux, Coleen était assis dans l'un des fauteuils qui faisaient face à la cheminée. Il savait qu'il l'avait déçue lorsqu'il avait fui, lorsqu'il avait fermé les yeux sur tout ce qu'elle lui avait appris. Et même si sa déception n’avait pas réellement d’importance pour lui, il ne cherchait plus aujourd’hui qu’à retrouver la tranquillité qu’il avait connu avec elle jusqu’ici. Il obéissait alors à toutes ces demandes, sans protester.
Elle ne se trouvait pas dans la pièce où il attendait. Il l'entendait, à l'étage, fouiller dans une malle. Il percevait le froissement des étoffes aussi nettement que si cela s'était déroulé à ses côtés, sous ses yeux. Son regard parcourait, pour la énième fois, la pièce. Un mince rayon de soleil filtrait à travers les rideaux entrouverts et jouait sur sa peau. Il ne put retenir un fin sourire. Certaines choses, dans sa nouvelle condition, réussissait malgré tout à lui apporter un peu de gaieté. Certaines idées, surtout. Les humains pensaient que les vampires n'étaient que des créatures nocturnes et que le soleil avait le pouvoir de les transformer en torche vivante... Comme ils se trompaient. L'astre du jour était pour les vampires ce qu'il était pour les humains. Rien de plus que celui qui éclairait les jours et disparaissait à la nuit tombée. Coleen ne ressentait aucune brûlure sous ses rayons. Il n'y avait rien d'autre qu'une sensation agréable. Douce. Chaude. Comme une caresse sur sa peau de glace. Il percevait cette sensation avec bien plus d'intensité que dans son humanité.
Dans la lumière diffuse de ce rayon de soleil, il pouvait voir voler chaque grain de poussière de la pièce. Il y en avait chaque jour un peu plus. Mais il ne disait rien. Il ne voulait pas indisposer Lilith. Et qu’était un peu de poussière après tout ? La petite voix en lui qui le traitait de « monstre » après ce qu’il avait fait cherchait à lui faire comprendre à quel point il avait besoin d’elle et de son enseignement. De sa présence aussi qui comblait le sentiment de solitude qu'il ressentait déjà avant sa transmutation.
Des pas dans son dos le ramenèrent à l'instant présent. Bien sûr, elle n'était pas encore au rez-de-chaussée. Elle descendait simplement l'escalier. Et c'était comme si, une fois encore, elle se trouvait juste à côté de lui. Elle aurait pu utiliser la vitesse vampirique pour le rejoindre mais elle employait chaque instant à travailler ce qu'elle appelait son « armure humaine », ce masque qu'elle portait en société pour se mêler à tout un chacun.
Bientôt, pourtant, elle fut réellement à ses côtés. Elle prit place dans le fauteuil qui se trouvait à quelques centimètres seulement du sien. Il se tourna vers elle. Elle portait l'une de ses éternelles robes aux amples jupons. Sa couleur d'un rouge profond n'était pas sans rappeler celle du sang. La pâleur de sa peau rendait la couleur de la robe plus intense encore. Ses cheveux d'ébène entouraient son magnifique visage dont ressortait avec ardeur ses yeux argent et ses lèvres peintes de rouge. Dans les mains, posées sur ses genoux, elle tenait un ouvrage à la couverture noire sur lequel des lettres formaient des mots qu'il ne pouvait voir pour l'instant.
Un fin sourire étira les lèvres de Lilith, celui qu'elle réservait aux instants où elle lui offrait les secrets de leur espèce. Ils avaient été bien rares, ces instants. Lilith protégeait les secrets des vampires avec une sorte de jalousie farouche, comme si ce n’était pas elle qui l’avait entraîné dans ce monde obscur. Le corps de Coleen se tendit dans son fauteuil. Il n'avait pas peur. Il ressentait simplement une impatience profonde et une excitation qui se répandait dans chacun de ses membres. Chaque secret, chaque révélation était pour lui tel un gâteau qui venait, autrefois, couronner un succulent repas. C’était plus fort que lui. Malgré ce qu’il ressentait face à sa nouvelle condition, il ne pouvait s’empêcher d’aimer partager ces secrets réservés à d’étranges élus.
– Alors, osa-t-il commencer, qu'avais-tu donc de si important à me dire ?
– Je voulais te parler de ceci, déclara-t-elle en posant le livre entre eux sur la table basse. Ce livre, du moins cet exemplaire, m'accompagne à chaque instant depuis des siècles. Lors de notre renaissance, Samaël et moi étions prêts à faire payer à toutes les personnes responsables de notre malédiction. Nous avons longtemps cherché comment nous pourrions la répandre sur le monde qu'ils aimaient tant, comment la punition qu'ils avaient posé sur nos épaules deviendraient un fléau pour l'humanité. Bien sûr, transmuter les humains était la solution la plus logique. Mais la situation ne pouvait pas, non plus, nous échapper. Alors, nous avons établi des lois et des préceptes, destinés à régir la vie des nouveaux vampires que nous engendrerions. Nous avions dans l'idée que, chaque vampire, serait relié d'une manière ou d'une autre à ces lois. Que si l'un ou l'autre venait à en enfreindre une, sa désobéissance serait punie de mort. Mais pour cela, il nous fallait bien plus que des lettres sur du papier. Il nous fallait de la magie. Et nous manquions de magie, lui comme moi. Alors, pour la première fois de ma longue existence, je me suis mis en quête d'un sorcier ou d'une sorcière. A l'époque, ils pouvaient aller librement dans le monde et ils étaient bien plus facile à trouver qu'aujourd'hui, où ils se cachent et dissimulent leurs pouvoirs eux aussi. Je ne pense pas avoir un jour compris comment cette sorcière avait créé le livre. Ni comment elle avait réussi à y lier chaque vampire, même ceux que nous créerions des décennies plus tard, voire plus. Je sais encore moins comment cet exemplaire en a parfois fait naître d'autres lorsque les vampires nous quittaient, lorsque nous en faisions de nouveaux guides pour notre espèce à travers le monde. A l'époque, il était appelé « La Chronique de Lilith et Samaël, lois et règles des vampires ». Mais lorsque Samaël a disparu, son nom a quitté la couverture également et mon histoire a continué à s'écrire dans le livre alors que la sienne restait muette...
Un voile de tristesse traversa les diamants du regard de Lilith tout comme son visage. La disparition de l'être aimé lui causait toujours une peine intense. Comme à chaque fois qu'elle se laissait aller à cet accès de faiblesse, son expression se durcit un instant plus tard, ses doigts crispés sur la couverture de l'ouvrage. Elle planta son regard dans celui de Coleen avant de reprendre la parole.
– Les règles qui se trouvent dans cet ouvrage sont celles que j'ai passé ces dernières semaines à t'inculquer. Il y en a d'autres, bien sûr, de nombreuses autres. Sur la manière de transmuter des individus afin qu'ils soient des nôtres, ceux qui peuvent être transmuter également, sur les effets que peut avoir le venin sur d'autres créatures magiques, des non-humains... Aujourd'hui encore, je me félicite d'avoir pensé à y introduire la première de toutes les lois vampiriques : l'interdiction du meurtre du créateur. Ce livre, il te faudra le lire et l'étudier pour pouvoir conserver ton éternité, Coleen. Je serai toujours à tes côtés, mais sait-on jamais ce qui pourrait arriver et les éventualités auxquelles tu ferais face... »
Depuis ce jour, les pensées de Coleen n’avaient eu de cesse de revenir vers ce livre. Il était hanté par l’image de sa couverture entre les doigts fins de Lilith, plus encore par son contenu qu’elle ne lui avait pas laissé voir. Ni même apercevoir. S’y trouvaient-ils des secrets qu’elle ne souhaitait pas qu’il découvre ? Si cet ouvrage écrivait réellement l’histoire de l’aînée des vampires depuis les prémices de son existence, pouvait-il trouver quelque chose, n’importe quoi, qui pourrait améliorer sa vie aux côtés de l’immortelle ? Ou, perspective alléchante, pouvait-il y trouver une solution pour la quitter de manière définitive ?
Coleen se rendait compte que ses pensées s’embrouillaient, qu’une fois de plus il avait du mal à mettre le doigt sur ce qu’il souhaitait réellement. Souhaitait-il être tranquille et protégé aux côtés d’une femme qu’il pouvait à peine regarder ? Ou voulait-il être libre, redevenir son propre maître mais punir cette liberté du sceau de la solitude éternelle ?
Son regard se tourna vers les flammes crépitantes dans le foyer. C’était sa seule échappatoire, la seule manière qu’il avait trouvé de faire le vide dans son esprit pour y voir clair, pour organiser ses pensées affolées qui courraient plus vite qu’elles ne l’avaient jamais fait du temps de son humanité.
L’existence de ce livre lui paraissait parfaitement irréelle en vérité. Comment un livre pouvait-il chroniquer ainsi la vie d’une personne qui continuait à vivre, être parfaitement conscient des événements de son quotidien et de toutes les personnes qu’elle avait rencontré au cours de son existence ? Comment un simple livre pouvait-il aussi contrôler tous les vampires de la création, y compris ceux qui n’avaient même pas encore vu le jour au moment de sa création ?
Un terrible doute se faufila dans les pensées dans lesquelles Coleen cherchait à remettre de l’ordre. Lilith lui aurait-elle menti pour le faire rentrer dans le rang ? Avait-elle utilisé un livre quelconque, aux allures légèrement mystérieuses et mystiques afin de lui faire peur et de l’empêcher de faire une nouvelle fois ce qu’elle avait appelé « un pas de travers » ?
Le silence de la maison l’entoura tel une invitation à braver le plus grand interdit que Lilith ait mis sur leur relation et leur collocation. Jamais, il ne devait entrer dans sa chambre. Jamais, il ne devait franchir les limites de ce qu’elle acceptait de lui donner. Elle était sa maîtresse, il était son apprenti. Elle était celle qui donnait les leçons, distribuait les secrets et il était celui qui devait les mettre en pratique, les écouter. Il n’avait pas sa place dans ses quartiers, parmi tous les vestiges de ses vies passées, celles qu’elle pleurait chaque jour dans les secrets de son cœur et pour lesquelles elle ne pouvait jamais réellement lui faire face.
Ses pieds, ses jambes, son être tout entier n’attendaient qu’une impulsion de son esprit pour se lever, pour laisser derrière lui une autre règle. Pouvait-il trouver le courage de désobéir une nouvelle fois après ce qu’il avait fait plus tôt ? « Oui », lui répondirent son cerveau comme son cœur dans un bel unisson. Pourquoi resterait-il prisonnier de cette femme à tout jamais si elle utilisait le mensonge pour le retenir ?
Il sentit quelque chose se briser en lui, une chose qu’il avait déjà senti se fissurer lorsqu’il s’était échappé quelques jours plus tôt contre toutes les attentes de Lilith. Un poids dont il n’avait même pas eu conscience jusque là disparut de ses épaules, de son cœur également. Il n’avait toujours pas perdu l’habitude de respirer – il ne voulait pas la perdre – et la profonde inspiration qu’il prit lui donna la sensation d’être la première depuis que Lilith l’avait attaqué dans la ruelle où elle l’avait tué autant que ramené. Quelque chose avait changé, il le sentait. Mais il n’était pas capable de mettre le doigt dessus, il n’était pas capable de définir ce qui était différent de quelques instants plus tôt.
Ce qu’il savait en revanche, c’est que son esprit lui paraît tout à coup plus clair, plus paisible. Le tourbillon de ses pensées contradictoires, s’entrechoquant chaque jour dans un désordre qui le dissuadait d’essayer de penser à quoique ce soit, sauf quand il n’avait pas le choix ou qu’une idée l’obsédait. Il avait l’impression d’être à nouveau lui-même, de s’être retrouvé après avoir été porté disparu de son propre être. Il voyait les choses clairement à présent, comme si l’on avait levé un voile de ses yeux, de son esprit.
Il fut debout avant même d’avoir eu conscience qu’il se levait ou qu’il l’envisageait. L’escalier ne fut plus qu’un souvenir en seulement quelques secondes. Sa vitesse vampirique le conduisit devant la porte de Lilith sans qu’il n’ait le temps de reconsidérer les choses. Mais il n’était plus temps de reconsidérer les choses à présent. Cette idée même s’était brisée quelques instants plus tôt, avec l’autre chose qui avait disparu en lui.
Il tourna la poignée de la porte au creux de ses doigts glacés. Elle glissa parfaitement dans un léger bruit métallique, jusqu’à ce qu’elle s’arrête brusquement et coince. Coleen recommença la manœuvre une deuxième fois sans plus de succès. Elle avait verrouillé sa porte. Bien sûr, qu’elle avait verrouillé sa porte. Comme si cela pouvait l’arrêter et l’empêcher d’entrer. Il voyait parfaitement le cheminement des pensées de l’immortelle. S’il trouvait une porte verrouillée, il se rendrait compte qu’il était en train de faire quelque chose d’interdit, il opèrerait un demi-tour et oublierait seulement l’idée.
Coleen tourna davantage la poignée malgré sa résistance, les doigts crispés sur le métal. Un choc sourd résonna dans le silence et Coleen grimaça, son ouïe améliorée percevant ce son bien plus puissant qu’il ne l’était réellement. Il entendit quelque chose tomber de l’autre côté de la porte et écarta la main de cette dernière, la poignée toujours serrée dans le creux de sa main. Il appliqua une légère poussée de la main sur le panneau de bois et la porte pivota sans le moindre effort sur ses gonds, faisant rouler l’autre moitié de la poignée plus loin dans son élan.
L’obscurité régnait dans la pièce mais le regard de Coleen s’habitua rapidement à la pénombre dans laquelle il voyait parfaitement aujourd’hui. Un frisson lui parcourut l’échine tandis qu’il franchissait le pas de la porte. Il avait la sensation étrange que quelque chose l’appelait dans cette pièce, que quelque chose l’attendait.
Il fit un pas de plus, puis un autre en direction de cet appel qui n’était peut-être rien de plus que le fruit de son imagination. Près d’un bureau installé dans un coin de la pièce, une malle fermée semblait lui ouvrir les bras. Un cadenas la fermait, elle aussi, mais rien d’insurmontable pour lui. Pas plus que ne l’avait été la poignée de la porte.
Il s’empara d’une chandelle sur le bureau, l’alluma en un tour de main et la posa sur le meuble. La lueur de la flamme ne lui était pas nécessaire, en réalité, mais elle avait quelque chose de rassurant dans cette pièce froide où la mort était immortelle.
Le cadenas céda encore plus rapidement que la poignée et heurta le sol dans un bruit sourd. Coleen le repoussa du pied avant de s’agenouiller devant la malle. Ses doigts plongèrent dans les étoffes soyeuses et chatoyantes des robes et de la lingerie de Lilith. Il aurait rougi, s’il en avait toujours été capable. Fouiller les dessous d’une dame était bien loin de tout ce qu’il avait pu un jour apprendre en grandissant. Peut-être Lilith le savait-elle. Peut-être avait-elle justement caché le livre à cet endroit en espérant une fois de plus le détourner de son méfait. Qu’il s’agisse réellement de ce qu’elle prétendait que soit ce livre ou d’un livre quelconque.
Tout au fond de la malle, ses doigts effleurèrent finalement une couverture plus douce qu’il ne l’avait anticipé. Une couverture que l’on sentait vieille sous les doigts, vieille mais agréable au toucher. Il dégagea le livre de ce qui lui paraissait des miles de tissus. Ses mains l’amenèrent à la lumière de la chandelle et il put lire sur sa couverture : « La Chronique de Lilith, lois et règles des vampires ».
Ainsi, elle avait dit la vérité. Ainsi, ce livre était bien réel, présent dans ce monde par il ne savait pas réellement quelle sorcellerie.
Un doute, léger mais pourtant bien présent, demeura pourtant dans son esprit. La couverture ne voulait pas réellement dire quelque chose après tout. Une couverture pouvait bien être trafiquée, pouvait bien manipuler quelqu’un aussi bien que les paroles d’une personne. Il n’avait pas d’autre choix, il devait en avoir le cœur net. Et pour cela, il devait ouvrir le livre.
Ce serait mentir que de dire que sa curiosité ne jouait pas un rôle dans cette nouvelle décision. Il avait besoin de certitudes, il est vrai, mais il avait aussi besoin de réponses, d’informations, de plus que ce que Lilith n’acceptait de lui donner. Il avait besoin de savoir ce qu’il était réellement, il devait comprendre ce qui lui était arrivé et ce qui pouvait lui arriver à l’avenir. La peur de la mort, une mort qu’il avait pourtant désiré de bien des vœux autrefois, il n’y a pas si longtemps, était toujours aussi chevillée à ses pas qu’elle ne l’était quelques minutes plus tôt. Cela n’avait pas changé. Cela ne changerait peut-être jamais.
Ses doigts tremblaient sur la couverture de l’ouvrage, une peur instinctive, plus forte que lui, lui faisait craindre d’ouvrir ce livre, de découvrir ce qu’il avait à lui offrir. Il glissa ses doigts dans ses mèches sombres, plus longues qu’il ne les avait jamais eues. Elles resteraient ainsi pour l’éternité à présent. Inchangées. Comme il le serait lui-même.
Il se força à retirer ses doigts, à les reposer sur la couverture. Il était conscient qu’il se cherchait des excuses, qu’il retardait le moment où tout basculerait peut-être une nouvelle fois. Mais il savait aussi qu’il manquait de temps, qu’un contre la montre invisible s’était mis en place dès l’instant où Lilith avait quitté la maison. Elle pouvait revenir à tout moment, le trouver dans sa chambre…
Sans se laisser une nouvelle fois le temps de la réflexion, Coleen souleva la couverture. L’odeur des vieux livres lui assaillit les narines, bien que celui-ci n’ait l’aspect que d’un grimoire quelque peu ancien.
Il tourna les quelques premières pages avant de tomber sur une page intitulée « Lois et règles des vampires ». Il prit une inspiration tremblante avant de se pencher sur la calligraphie couchée sur le papier.
« Les vampires sont destinées à demeurer cachés mais également unis. Nous ne pourrons tolérer qu’un seul élément dissident ne se cache dans nos rangs. Une seule erreur et c’est toute l’espèce des vampires qui s’effondrerait. Nous ne pouvons le permettre. Les règles suivantes protégeront notre mode de vie, chacun d’entre nous et puniront les dangers que pourraient constituer de nouveaux venus. »
Coleen laissa glisser son regard sur tout un tas de règles allant de la nécessité de tuer le moins de personnes possibles à celle de dissimuler toutes les preuves, dans le cas contraire. Les meurtres qui pourraient être commis par les vampires ne feraient jamais l’objet de poursuite dans le monde des vampires, comme cela pourrait être le cas dans celui des humains. A une exception près, pourtant. Si les forfaits du vampire mettaient en péril l’existence de tous les autres, le coupable serait alors poursuivi et puni à la hauteur de ses péchés vampiriques.
Quelques paragraphes plus bas, il trouva celle dont Lilith lui avait parlé, celle qu’elle estimait être la plus importante. L’interdiction du meurtre du créateur. Une règle qui, à l’origine, ne visait sûrement qu’à les protéger, Samaël et elle. En tant que premiers des vampires, ils étaient également les premiers des créateurs et cette règle interdisait à leurs créatures de se retourner contre eux. Coleen parcourut les quelques mots qui la composaient à la recherche d’une faille.
« … Mais la plus importante de toutes les règles, celle qui fait état de loi absolue au sein de notre communauté, celle que vous ne devez jamais oubliée est celle-ci : il vous est interdit, de toute éternité, d’ôter la vie à votre créateur. Les créateurs sont des sources de savoir pour toute la communauté des vampires. Ils sont également vos protecteurs et vos mentors. Chacun d’entre nous en a besoin. En cas de dissension irréconciliable, il vous sera demander de quitter votre créateur et non de vous venger sur sa personne.
Si cette loi venait à être bafouée, si un créateur venait à être assassiné par son apprenti, le coupable ne profiterait pas longtemps de son crime. La peine de mort sera son châtiment et son existence s’arrêtera, comme l’existence précieuse qu’il aura achevée. »
Tuer Lilith pour s’échapper n’était donc pas une option, réalisa Coleen. La réalisation suivante le laissa pantois quelques secondes. Il songeait à s’échapper. Et inconsciemment, il avait été prêt à faire disparaître Lilith à cet effet. S’il ne le pouvait pas, comment partir ?
Ses doigts glissèrent sur la calligraphie ancienne, sur les mots qui le condamnaient, s’il s’échappait un jour, à toujours regarder par-dessus son épaule dans la crainte que Lilith ne le retrouve. Ces mots, eux aussi, pouvaient-ils être un mensonge, la continuité d’une manipulation parfaitement orchestrée par sa créatrice ? Son esprit se révoltait toujours contre l’existence d’un tel objet, d’un simple livre qui pouvait régenter la vie de dizaines, de centaines de personnes.
Un tel objet ne pouvait pas exister. Et pourtant…
Il devait en avoir le cœur net, il devait être sûr. Ce n’est qu’ainsi qu’il pourrait décider, ce n’est qu’ainsi qu’il saurait avec certitude jusqu’où il pouvait aller, s’il souhaitait être libre à nouveau. S’il voulait s’appartenir à part entière à nouveau.
Il tourna quelques pages au hasard, sans réellement prêter attention à ce qui s’y trouvait. Il n’avait pas la moindre idée de ce qu’il cherchait réellement. Il se moquait des différents conseils de chasse, des autres règles qu’il pouvait trouver inscrit à l’encre sur ces pages. Il n’en avait pas besoin. Pas encore.
Ses yeux se posèrent sur une date et ses doigts s’immobilisèrent. La page qu’il allait tourner se posa sur les autres tandis qu’il la lâchait. Ses paupières clignèrent à plusieurs reprises. La date qu’il avait sous les yeux était… Elle ne pouvait pas être réelle, n’est-ce pas ? Lilith ne pouvait pas… Ou pouvait-elle être aussi ancienne, plus encore que ce qu’elle avait laissé entendre ?
Il cessa de se poser des questions et se pencha une nouvelle fois sur la page, tirant la chandelle près de lui d’une main.
4001 avant l’Avènement (dit « avant Jésus-Christ » en période moderne)
Son regard croisa celui si noir de l’homme qui ployait le genou devant le Seigneur qui l’avait fait naître. Il ne regardait qu’elle. Et malgré elle, elle sentit quelque chose remuer en elle. Son corps entier palpitait d’une émotion qu’elle n’avait encore jamais connue, d’une sensation qu’elle éprouvait pour la première fois. Elle avait la sensation de ne jamais avoir réellement été vue auparavant, par qui que ce soit. Avant que cet homme ne pose les yeux sur elle, avant qu’il ne la dévore des yeux comme s’il n’avait jamais vu personne comme elle dans le monde entier. Peut-être était-ce le cas, d’ailleurs. Elle était unique, elle était la première femme. L’épouse dévouée et fidèle du premier homme. Mais l’était-elle réellement, autrement qu’aux yeux de tous ?
Elle avait essayé. De toutes ses forces, elle avait essayé de faire ce qu’elle attendait d’elle depuis le moment où elle avait ouvert les yeux. Elle avait essayé d’aimer Adam, de voir en lui un partenaire et un amour. Elle avait essayé d’agir comme la première femme, comme la mère de l’humanité qu’on attendait qu’elle soit. Adam et elle étaient censés les guider, les conduire vers les voies du bien, les aider à habiter cette terre qu’ils foulaient jour après jour. Mais elle n'était pas un guide. Elle n’avait pas de patience, elle avait du mal à maîtriser sa colère et à se faire aimer des autres autour d’eux.
Le Jardin d’Eden devait être son refuge, son lieu sûr mais il était également un phare dans la nuit pour tous ceux qui en éprouvaient le besoin, pour tous ceux qui avaient peur, pour tous ceux qui pensaient pouvoir s’éloigner de la lumière du Seigneur et de ses deux guides. Du moins ceux qu’Il avait placé parmi eux.
Elle avait essayé de vivre avec cela, sans réellement y parvenir. Quant à Adam… Elle ne parvenait pas à l’aimer. Elle ne parvenait même pas à avoir un peu d’affection pour elle. Il avait été le premier. Il pensait qu’elle devait le suivre, dans tous les domaines. Il pensait qu’elle devait se soumettre, à lui comme à tout autre. Comment pouvait-elle aimer un tel homme ? Un homme qui ne la considérait presque que comme l’une de ses possessions, qui ne voyait pas qui elle était et ne pouvait même pas ne fusse qu’envisager de lui demander son avis ?
Adam et elle étaient trop différents. Elle l’avait compris, si rapidement qu’elle s’étonnait que personne d’autre ne puisse le voir. Il était la lumière du Seigneur, une lumière qui n’était pas capable de voir ses quelques parts d’ombre tant elles étaient éblouies dans sa clarté. Mais en elle, quelque chose de bien plus sombre grondait.
Et cette noirceur venait de s’éveiller sous le regard de l’homme qui se relevait à présent. Il s’appelait Samaël, c’est ce qu’elle avait entendu dire. Elle ne savait pas qui il était, on la maintenait bien trop souvent à l’écart de toutes les informations importantes. Mais, pour la première fois, elle ressentit un désir brûlant, une volonté qui lui avait défaut jusque-là, celle qui avait empêché que, malgré tout ce qu’elle pouvait penser, elle se dresse face à sa condition. Mais lui, cet homme mystérieux dont le regard l’avait éveillée, elle voulait savoir qui il était. Elle voulait tout savoir de lui. Elle voulait savoir pourquoi elle réagissait ainsi en sa présence, sous son regard sombre. Elle voulait savoir pourquoi elle était attirée vers lui, comme elle aurait dû l’être vers Adam… »
Coleen frissonna avant de tourner quelques pages. Il n’oubliait pas qu’il n’avait pas le temps. Malgré le désir brûlant qu’il éprouvait lui aussi, celui de découvrir tout ce qu’elle avait pu lui cacher, il n’avait pas de temps à perdre. Il ne put s’empêcher, pourtant, de reposer son regard sur les lettres noires et de reprendre sa lecture, quelques pages plus loin.
« … Ses pas foulaient silencieusement l’herbe mouillé du Jardin d’Eden, la précipitant toujours plus en avant. Elle n’avait que peu de temps devant elle, elle risquait beaucoup mais elle était incapable de se retenir, incapable de ne pas le rejoindre.
Son cœur tapait dans sa poitrine, cognait contre ses côtes, dans ses oreilles. L’impatience qu’elle ressentait menaçait de lui faire perdre la tête. Elle n’allait pas assez vite. Et pourtant, elle ne pouvait pas aller plus vite. Ses jambes lui criaient déjà de ralentir, d’avoir pitié d’elles. Elle les sentait se révolter à chaque pas mais elle affrontait la douleur qu’elles lui apportaient. Elle l’affrontait comme le prix à payer pour la trahison qu’elle s’apprêtait à commettre. Mais en était-ce vraiment une ? Comment quelque chose qui la faisait se sentir aussi vivante pouvait être une trahison ? Qui trahissait-elle ? Ou plutôt qui préférait-elle trahir ? Le Seigneur qui l’avait conduite dans ce monde sans lui laisser faire les choix primordiaux pour sa propre existence ? Ou elle-même en n’allant pas là où son cœur la conduisait ?
Bientôt, elle l’aperçut. Il était dissimulé dans les ombres, ombre lui-même dans l’obscurité. Mais ce n’était pas un problème pour elle. Elle aurait été capable de le voir n’importe où. Elle l’aurait repéré dans toutes les ombres. Elle l’aurait reconnu malgré tous les déguisements, tous les artifices. Et elle savait qu’il en était de même pour lui.
Les derniers pas pour le rejoindre furent rapides. Et bien trop lents à la fois. Elle ne prononça pas un mot. Lui non plus. Il ouvrit les bras et elle s’y jeta sans la moindre retenue, sans la moindre hésitation. Elle s’abandonna entre les bras puissants qu’il refermait sur son être qu’elle n’avait jamais considéré comme fracturé mais qui se reconstituait à son contact. Elle glissa ses doigts dans les mèches noires et bouclées de l’ange, comme elle avait appris qu’il l’était. Elle respira son parfum, si caractéristique, si particulier qu’elle n’était pas certaine de pouvoir le décrire avec de simples mots. Ses mains, à lui, reposaient sur son dos, puissantes, fortes, protectrices.
Elle ne réalisa qu’elle ne touchait plus le sol que lorsqu’il la reposa sur ce dernier. Leurs regards se trouvèrent d’abord, l’ombre de celui de Samäel sur la clarté bleue de celui de Lilith. Puis leurs lèvres s’unirent sans qu’ils ne réalisent que l’Eden lui-même sembla trembler sur ses fondations. La sensation était affolante, grisante, puissante, si agréable qu’elle aurait aimé que ce baiser ne s’arrête jamais.
Elle l’aimait. Seigneur, qu’elle l’aimait.
Et cette réalité l’écarta un instant de lui, descellant leurs lèvres et descendant vers elle des prunelles noires chargées d’incompréhension. Elle n’avait encore jamais réalisé que c’était ce qu’elle éprouvait pour lui. Elle avait essayé d’aimer son mari, sans le moindre succès pendant des décennies. Samaël n’avait mis que quelques jours à s’emparer de son cœur et à la faire s’embraser d’un amour qu’elle n’aurait pas dû ressentir. Et qu’elle souhaitait néanmoins ressentir chaque jour de sa vie pour une éternité entière.
- Que se passe-t-il ? demanda-t-il dans un murmure. Lilith ? insista-t-il en posant une main sur sa joue alors qu’elle restait silencieuse. Tu sais que tu peux tout me dire.
- Je… Je ne devrais pas te le dire. Si je prononce les mots à voix haute, cela les rendra plus réels encore et je te mettrai en danger. Si quelqu’un venait à les entendre, si quelqu’un savait…, ajouta-t-elle finalement en tentant de lui échapper. Je ne peux… Je ne devrais… Mais je ne peux pas m’en empêcher, je ne peux pas… Je…
La deuxième main de l’ange se posa sur son autre jour et leurs regards se mêlèrent une fois de plus. Elle voyait tellement de confiance dans ses yeux sombres, tellement de mots qu’il ne prononçait pas toujours mais qu’il savait comment lui faire ressentir. Samaël l’avait traitée comme son égale dès les premiers instants et il continuait depuis. Il lui faisait comprendre, chaque jour, à quel point son opinion, à elle, comptait pour lui.
- De quoi ne peux-tu pas t’empêcher ? Que ne peux-tu me dire ? Que se passe-t-il, ma douce lumière ?
Elle cessa de tenter de lui échapper quand elle l’entendit l’appeler ainsi. Les barrières qu’elle avait rapidement érigées s’effondrèrent avant même d’avoir pu réellement s’installer. Il avait le droit de savoir. Elle n’était pas la seule qu’elle mettait en danger en éprouvant de tels sentiments à son égard. Il avait le droit de décider, lui aussi. Il devait pouvoir faire un pas en arrière s’il le souhaitait, partir avant qu’il ne soit trop tard. Et ce, même si cela devait lui briser le cœur, à elle.
- Je t’aime, laissa-t-elle échapper dans un souffle. Samaël, je t’aime.
Il ne dit rien mais une telle lumière illumina son visage et son regard tout entier qu’il n’avait pas besoin de prononcer les mots. Cette lueur était celle du plus intense des bonheurs, une réponse parfaite à l’aveu de ses sentiments. Pourtant, tandis qu’il se penchait sur elle, son visage toujours niché au creux de ses mains, et que ses lèvres effleuraient les siennes, il répondit malgré tout à sa déclaration.
- Moi aussi, je t’aime, Lilith
Et il scella leur amour dans un baiser. »
Coleen s’arracha difficilement à la fascination que le récit exerçait sur lui. Il le devait pourtant, il ne pouvait toujours pas se permettre de perdre du temps perdu dans les pages de cet ouvrage. Ou le pouvait-il ? Il tendit l’oreille, laissant son ouïe exceptionnelle parcourir les quelques rues entourant la maison. Rien. Pas la moindre trace de Lilith, des foulées de ses pieds sur les pavés qu’il avait appris à reconnaître. Il tourna donc quelques pages de plus et replongea dans le récit, un peu plus loin dans le temps.
« … elle ne pouvait s’empêcher de jeter des regards fréquents dans son dos, à l’affut d’un poursuivant, dans sa course folle. Ses pieds battaient les pavés, loin si loin d’Eden que tout lui semblait un rêve éveillé. Faisait-elle le bon choix ? Avait-elle tort de quitter tout ce qu’elle avait connu, tout ce que l’on attendait d’elle pour ce qu’elle ne connaissait que depuis quelques mois ?
Ses foulées redoublèrent d’intensité, l’urgence de la situation battant frénétiquement à ses oreilles comme son cœur le faisait. L’impatience et la peur se disputaient en elle. Elle craignait d’être rattrapée comme elle ne pouvait plus attendre de le rejoindre. Samaël l’attendait, il le lui avait promis. Comment le rejoindre aurait-il pu être une erreur ? Elle ne s’était jamais sentie aussi à sa place dans le monde que depuis qu’il faisait partie du sien. Elle n’avait jamais vu la vie comme elle la voyait depuis qu’elle partageait la sienne. Tandis qu’elle courrait, qu’elle fuyait pour le rejoindre, les paroles qu’il avait prononcé la veille résonnèrent dans son esprit.
« Nous devrions nous enfuir, loin, le plus loin possible. Si nous restons ici, nous n’aurons que cela. Des instants volés au détour d’une barrière, dans l’herbe du jardin qui te retient prisonnière. Si nous restons ici, tu seras toujours sienne avant d’être mienne. Je serai toujours l’homme que tu caches, que tu ne peux pas aimer à la face du monde. Tu porteras ses enfants un jour ou l’autre. Ou si tu portes les miens, tu devras t’offrir à lui pour les faire passer pour siens. Notre amour sera caché, le détenu du Jardin comme tu l’es toi-même. Si nous fuyons… Si nous fuyons, ils nous maudiront sans doute tous. Ils nous chercheront jusqu’à ce qu’ils comprennent qu’ils ne nous retrouveront jamais, qu’ils passent à autre chose. Nous vivrons dans la peur les premiers temps. Nous regarderons par-dessus notre épaule tous les jours, toutes les heures peut-être même dans la crainte qu’ils ne nous retrouvent. Mais nous pourrons être ensemble, nous pourrons n’être que l’un à l’autre. Tu ne seras que mienne, je ne serai que tien. N’est-ce pas une récompense bien supérieure au prix qu’il faudra payer pour l’obtenir ? Que m’importe d’être considéré comme un traître. Que m’importe d’être déchu de mon statut d’ange. Je n’ai que faire d’être un ange si cela veut dire que je suis condamné à vivre sans toi, loin de toi. Je renoncerais à tout sans la moindre hésitation, pour pouvoir t’aimer. Je renoncerais à être immortel, si cela m’offrait une vie à tes côtés, une vie où je pourrai t’aimer en toute liberté. Pars avec moi, Lilith. Viens avec moi et je te promets de t’aimer aussi passionnément qu’aujourd’hui pour toute l’éternité. Pars avec moi, qu’il n’y ait plus que toi et moi et personne pour s’en mettre au travers de notre amour. »
Il n’avait pas eu à insister, à tenter de la convaincre. Elle avait accepté immédiatement. Elle n’emportait rien avec elle, rien que les vêtements qu’elle avait sur le dos. Elle ne voulait rien qui puisse lui rappeler l’existence terrible qu’elle avait vécu jusque-là. Elle voulait commencer une nouvelle vie. Et celle-ci commençait dans le sourire de l’homme qui l’attendait, comme promis, quelques mètres plus loin. Dans les bras de l’ange avec lequel elle était prête à sombrer dans les ténèbres. »
Coleen tourna quelques pages de plus, encore quelques-unes qui lui permettraient d’avancer un peu plus dans le récit. Il avait l’impression de découvrir une autre personne que celle qu’il avait côtoyé jusqu’ici et, pourtant, elle n’avait jamais été dépourvu de ces ténèbres comme le prouvait ce qu’il venait de parcourir.
« … elle n’avait jamais pensé que sombrer dans les ténèbres serait une réalité pour eux. Du moins, pas davantage que ce qu’ils éprouvaient déjà au plus profond d’eux, loin des êtres de lumière qu’on avait tenté de faire d’eux à leur création.
La réalité, néanmoins, venait de les rattraper. Les conséquences de ce que tous considéraient comme une trahison également. Elle était incapable de stopper le tremblement de ses mains. Oui de son corps tout entier, elle ne savait plus réellement à ce stade. Elle était terrifiée, elle ne pouvait pas mentir. La peur s’était insinuée dans ses veines et se répandait en elle, comme un poison. Ou peut-être n’était-ce pas la peur, ce poison qu’elle sentait se répandre en elle. Peut-être était-ce…
Comment avaient-ils pu croire qu’ils pourraient s’en sortir, qu’on ne les retrouverait jamais, qu’on oublierait ce qu’ils avaient faits ? Comment avaient-ils pu être si confiants ? Tant de temps était passé depuis leur fuite qu’ils avaient cessé de se méfier. Ils étaient devenus moins prudents, ils avaient cessé de regarder par-dessus leur épaule. Ils voulaient être heureux, ils voulaient être ensemble. Tout simplement.
Ils touchaient ce rêve du bout du doigt, ils en étaient si proches qu’il pouvait les éblouir. Mais l’on n’échappait jamais éternellement aux conséquences d’une trahison de l’ampleur de la leur. Là-haut, personne n’avait oublié. La vie avait continué, d’autres avaient pris leur place. Mais personne n’avait oublié. Ils avaient attendu le bon moment, le moment où cela ferait le plus de mal, et ils avaient frappé. Le monde s’était effondré. En quelques minutes seulement, tout avait basculé. Et tout le bonheur… Tout le bonheur n’était plus qu’un souvenir sur lequel la peur s’était assisse.
- Lilith. Mon amour.
Elle releva les yeux vers la voix, vers le visage tant aimé. Le bonheur avait peut-être disparu mais il lui restait la chose la plus importante de toutes. Leur amour. Ils n’avaient pas pu le leur prendre, ils ne le pourraient jamais. Il demeurerait avec eux, jusqu’à la fin. Malgré la peur. Malgré le froid qu’elle sentait se répandre en elle.
Les mains de Samäel sur son visage étaient froides, elles aussi. Elle ne les aurait repoussées pour rien au monde. Elle posa ses propres mains glacées sur les poignets de l’homme qu’elle aimait.
- Nous savions que ce jour pourrait arriver. Nous savions qu’ils ne nous laisseraient peut-être pas nous en aller sans représailles. Nous savions...
- Ils nous ont maudits, murmura-t-elle comme elle l’avait déjà fait à plusieurs reprises depuis que cela était arrivé. Ils nous ont maudits, répéta-t-elle un peu plus fort.
- Ne l’étions-nous pas déjà quand Il nous a créé sans nous permettre de nous appartenir sans le trahir ? Aurais-tu été plus heureuse si tu étais resté là-bas ?
- Bien sûr que non, tu le sais bien. Tu as été chaque seconde des instants de bonheur de ma vie. Aujourd’hui, pourtant…
- S’il nous faut mourir, ma douce lumière, je ne vois personne d’autre aux côtés de qui je préfèrerais le faire. Et si tout était à refaire, en connaissant le dénouement, je n’hésiterais pas une seule seconde. Je referais tout, exactement de la même façon. Je poserais les yeux sur toi, me condamnant ainsi à la plus belle des trahisons, me condamnant à ce que chacun devrait éprouver une fois dans sa vie.
- « Vous mourrez et vous le regretterez à chaque seconde qui suivra ». Mon seul regret sera de ne pouvoir vivre plus longtemps à tes côtés, de devoir rompre ma promesse de t’aimer à jamais. Crois-tu qu’ils comprendront, quand ils nous trouveront ?
- Bien sûr, nous ne leur avons jamais rien caché.
Ses lèvres étaient glacées, quand celles de Lilith s’y posèrent. Elle n’avait plus envie de parler. Elle ne voulait que lui rappeler à quel point elle l’aimait, à quel point elle l’avait aimé à chaque seconde depuis leur rencontre. Il ne lui restait plus beaucoup de temps pour le faire. Elle sentait la mort gagner du terrain au cœur de son être. Le froid mordant des griffes de la Faucheuse envoyée pour les punir ne tarderait plus à se faire une place au milieu des battements de son cœur, rendant leur symphonie dissonante avant de l’éteindre jusqu’à ce qu’il ne reste qu’un souvenir d’elle, de lui, de leur amour.
Elle n’avait aucun regret. Il était l’amour qu’on lui avait interdit, celui qu’elle avait choisi de prendre malgré tout, le seul choix qu’elle n’ait jamais fait par elle-même. Il lui avait donné le monde en lui offrant son cœur. Et si la mort était le prix à payer pour avoir pu vivre et aimer à ses côtés, elle était prête à lui ouvrir les bras.
L’eau clair de ses iris trouva la noirceur de celles qui l’avaient conquise comme les siennes les avaient vaincues. Leurs mains se joignirent, leurs regards ancrés l’un à l’autre. Elle était là, elle frappait à leur porte. Ils en étaient aussi conscients l’un que l’autre.
- Je t’aime, murmurèrent-ils dans un seul dernier souffle.
Son sourire resta une pensée, sa dernière pensée, celle qu’elle emmenait avec elle sans avoir pu la lui offrir. La mort la faucha comme elle avait vécu la seule véritable partie de sa vie, entourée de l’amour de Samaël. Le dernier battement de son cœur fut pour lui tandis qu’elle s’effondrait à ses côtés sur le sol de pierre. Peut-être l’amour n’était-il pas plus fort que tout, après tout. Ou alors l’était-il ? »
Sans pouvoir s’en empêcher, Coleen ressentait une immense compassion pour Lilith. Personne ne devrait jamais être puni de la sorte pour avoir aimé. Peut-être avaient-ils eu tort de s’enfuir mais quel choix leur avait-on laissé ?
Cependant, cette punition, la mort qu’on leur avait promis en conséquence de leurs actes n’en était pas réellement une. Ou du moins pas telle qu’ils l’avaient tous les deux crus. Ils s’étaient relevés tous deux. Morts, peut-être pour le commun des mortels, mais ils ne l’avaient pas réellement été. Leur amour avait-il vaincu la malédiction que l’on avait posé sur eux ? La mort avait-elle choisi de les épargner, de leur offrir une seconde chance de vivre leur amour, d’être ensemble ? Ou n’était-ce que la réalité de la malédiction qu’on leur avait offert en châtiments ? Qui aurait pu être assez bête pour penser qu’ils pourraient regretter une seule seconde de cette nouvelle vie ? Qu’elle se fasse aux dépends d’autres personnes était sans doute un prix qu’ils étaient tous les deux prêts à payer. On les avait rendus puissants, plus qu’ils ne l’avaient jamais été. On leur avait offert une éternité que personne ne pouvait leur retirer puisqu’il n’existait personne d’autre comme eux dans le monde. Le bonheur avait envoyé la peur et la douleur se trouver un autre siège, loin d’eux. Du moins, tant qu’ils seraient ensemble…
« … Lilith s’effondra au milieu de la grotte sans que le choc n’éveille la moindre douleur dans ses genoux. Il en fallait bien plus, aujourd’hui, pour éveiller la moindre douleur dans son corps de vampire. Physiquement, du moins… Intérieurement, elle avait plutôt l’impression de ne jamais avoir ressenti une telle douleur, une telle peur. Elle avait la sensation que quelque chose en elle tentait de la déchirer en deux, de la briser jusqu’à ce qu’il ne reste rien d’autres que des morceaux que personne ne pourrait rassembler.
Sa quête s’arrêtait ici, se concluait par le plus grand échec de toute son existence. Cette grotte était sa dernière option, le dernier endroit où elle pouvait espérer le retrouver. Elle l’avait cherché à travers le monde entier, sa quête l’avait emportée par terres et par mers, au cœur de la nature comme au beau milieu des villes. Mais de Samaël, il ne demeurait aucune trace nulle part. Avec son absence, c’était son monde entier qui s’écroulait, c’était sa raison de continuer à exister qui disparaissait, c’étaient les affres d’une nouvelle solitude qui la menaçait.
Elle laissa échapper un cri, un cri qui résonna contre la pierre, se répercuta en écho tout autour d’elle, lui renvoyant sa douleur comme un boomerang. Elle était seule, perdue, sans aucun moyen de…
Soudain, une lumière se fit dans son esprit, celle qui aurait dû la rassurer dès qu’elle avait réalisé que Samaël était aux abonnés absents. Elle avait un moyen de le retrouver. Elle se releva en hâte, gardant son équilibre de la manière la plus surnaturelle qui soit. Sa main s’enfonça dans la pierre sans qu’elle ne grimace. En réalité, elle ne sentit rien quand elle la brisa pour atteindre la cachette qui s’y trouvait. Derrière la pierre, il y avait le livre. Leur livre.
Comment un livre pouvait retranscrire l’histoire de personnes continuant à exister ? C’était la question qu’elle s’était posée avant que la sorcière ne réussisse. C’était là qu’elle aurait dû chercher en premier, là que se trouvait sa réponse. Derrière les règles qu’ils avaient mis en place dans l’hypothèse où ils engendreraient d’autres créatures comme eux, derrière les prémices de leur histoire retracés par cet étrange ouvrage, Lilith trouverait les derniers instants qu’elle avait passé avec lui et, surtout, saurait enfin où il était parti. Mais lorsque ses iris, aujourd’hui d’argent, se posèrent sur la couverture sombre, son bel équilibre l’abandonna. Elle s’effondra une fois de plus à genoux, le livre lui échappa des mains.
Un livre sur lequel un nom avait été effacé. Un livre qui n’annonçait plus que « La Chronique de Lilith, lois et règles des vampires ». Un livre qui la maudissait une nouvelle fois. »
Coleen n’était toujours pas convaincu que cet ouvrage ne soit pas une espèce de journal intime que Lilith aurait écrit comme une biographie. Mais il avait à présent un moyen de le vérifier, donné par le dernier passage qu’il avait lu.
Il tourna les pages les unes après les autres, sans plus prêter attention à l’histoire qu’elle racontait. Il s’arrêta net sur la dernière page avant des pages vierges. Sous ses yeux effarés, l’encre remplissait la page comme si une main invisible y couchait des lignes les unes après les autres. Il aurait voulu s’écarter, s’éloigner le plus possible de cet objet maudit mais il était incapable de le faire, subjugué par ce qui se jouait sous ses yeux.
Tout était vrai. Ce livre était vivant. Ce livre rédigeait l’histoire de l’aînée des vampires. Ce livre liait chaque vampire de la création aux règles qu’il renfermait.
Ce livre ne devrait pas exister.
Pourtant, il était bien là.
« … sa soif étanchée, Lilith décida de regagner son refuge où Coleen devait l’attendre depuis son départ ».
Les mots frappèrent Coleen de plein fouet et la chaise heurta bruyamment le sol dans sa hâte de disparaître. Il referma le livre d’un coup sec, le jeta dans la malle, le couvrit tant bien que mal des différentes étoffes qu’il avait écartées jusque là avant d’en claquer le couvercle. Il réalisa alors qu’il ne pourrait pas réellement cacher son méfait. Le cadenas reposait sur le sol, cassé sans espoir d’être réparé. Gagné par l’espoir fou que Lilith ne consultait pas souvent l’ouvrage, rappel constant de la douleur qui lui déchirait le corps, il replaça le cadenas de telle sorte que l’ombre pouvait dissimuler son nouveau défaut.
Au loin, les pas de Lilith attirèrent son oreille. Elle devait se trouver à deux pâtés de maison à présent.
Le regard affolé de Coleen parcourut la chambre à la recherche de la poignée fracturée de la chambre. Il la récupéra aux pieds du lit et la replaça de son côté de la porte. Pouvait-il réellement la réparer ? Dans un clic satisfaisant qui le fit sourire, les deux parties de la poignée s’assemblèrent et Coleen sortit en refermant la porte derrière lui. Croirait-elle qu’elle avait oublié de la verrouiller cette fois ? Rien n’était moins sûr.
Mais il était prêt à tenter le tout pour le tout.
Lorsque Lilith franchit la porte de la maison, Coleen Evans se redressa du canapé comme s’il ne l’avait jamais quitté.
- Bonne chasse ? demanda-t-il.
Rien de plus que ce qu’il lui demandait souvent lorsqu’elle revenait d’une chasse solitaire. En apparence, rien n’avait changé depuis qu’elle avait gagné les rues londoniennes pour chasser son repas. Mais pour Coleen, tout était différent.
10 avril 1912, Londres, Angleterre
Le regard de Coleen se posa sur la couverture de « La Chronique de Lilith, lois et règles des vampires ». Il tentait de décider s’il devait l’emporter ou non. La nouvelle vie à laquelle il aspirait de l’autre côté de l’océan n’était-elle pas incompatible avec la présence de l’ouvrage au sein même de sa maison ?
Un siècle plus tôt, quelques jours après avoir parcouru les pages de ce livre dont l’existence même était irréelle, Coleen s’était une nouvelle fois introduit dans la chambre de Lilith en son absence. Elle n’avait pas remarqué son passage précédent, ni le cadenas cassé. Mais il ne pouvait pas continuer à tenter sa chance de la sorte. Un jour ou l’autre, elle le découvrirait et il risquait plus qu’une remontrance cette fois. A ce moment-là, il se sentait de plus en plus attiré par l’idée de la quitter, de fuir à son tour. Et c’est ce qu’il avait fait, en emportant le livre avec lui. Ainsi, il pourrait surveiller ses allées et venues, il pourrait savoir si elle était sur ses traces ou s’il pouvait se reposer.
Elle l’avait cherché. Au début. Et puis, elle avait abandonné, se désintéressant complètement de sa personne. Pendant des années, pourtant, alors qu’il laissait le champ libre bien trop souvent au monstre qui sommeillait en lui, il avait regardé par-dessus son épaule malgré les informations que lui fournissaient le livre. Lilith avait dû découvrir qu’il l’avait emporté et personne au monde ne savait mieux qu’elle comment il fonctionnait. Peut-être était-elle capable de manipuler les informations qu’il laissait transparaître, peut-être attendait-elle simplement son heure.
Un beau jour, pourtant, il cessa de le consulter chaque jour dans l’attente terrifiée qu’elle revienne le chercher. Il l’avait caché dans une malle à son tour, ne l’en avait presque plus sorti. Qu’avait-il encore à en apprendre après l’avoir lu entièrement de bout en bout ?
C’est dans ces pages qu’il avait découvert ce qui s’était brisé en lui le jour où il s’était soudainement senti si libre, si lui-même à nouveau. Le lien qui l’unissait à Lilith, ce lien de créatrice qui lui accordait un contrôle presque complet sur lui, l’empêchait de penser entièrement par lui-même, avait disparu. Il n’avait pu résister à la volonté de liberté de Coleen, ni à sa désobéissance. Il frissonnait souvent d’horreur à l’idée de ce qui lui serait arrivé s’il n’avait pas brisé ce lien. Serait-il toujours aux côtés de Lilith, soumis à ses choix à elle ?
- Qu’est-ce que tu fais ?
Cette voix fit s’épanouir un sourire sur ses lèvres comme à chaque fois qu’elle lui parvenait. Il releva les yeux pour les poser sur le visage entouré de boucles rousses et croisa les iris violettes de sa propriétaire. Elle souriait, elle aussi, véritablement curieuse de sa réponse.
Grace O’Connor, fougueuse, libre, anticonformiste, semblait appartenir à cette maison comme si elle avait été construite pour elle. Lorsqu’il l’avait rencontrée, lorsque leurs regards s’étaient croisés, Coleen avait, pour la première fois, compris ce que Lilith avait dû ressentir quand les yeux de Samaël avaient rencontré les siens. Pour la première fois, il avait cessé de haïr ce qu’il était. S’il n’avait pas été un vampire, s’il n’avait pas été immortel, jamais il n’aurait pu la rencontrer, jamais il n’aurait pu l’aimer comme il l’aimait, comme elle l’aimait en retour.
Elle lui avait rendu la vie, elle avait rallumé la lumière dans son monde. Elle y avait plongé sans hésiter également quand elle avait découvert son secret. Elle n’avait pas hésité une seconde à partager le sien avec lui non plus et il avait appris avec soulagement qu’elle était tout aussi immortelle que lui, représentante de la race des elfes dont il apprit du même coup l’existence.
Le monde était bien plus empli de magie qu’il ne l’avait soupçonné, bien plus que ne l’avait laissé entendre le récit de la vie de Lilith. Et il était heureux d’y exister avec Grace. Tout en elle la rendait heureux. Y compris la regarder traverser la pièce pour se rapprocher de lui.
- J’essaye de décider si je dois l’emmener ou non, répondit-il en désignant l’ouvrage sur ses genoux.
- Eh bien, commença-t-elle après un instant de réflexion. Toi comme moi sommes d’accord pour dire qu’un tel objet ne devrait pas exister. Et puisqu’il ne peut être détruit, il serait dangereux de l’abandonner ici sans surveillance. Nul ne sait ce qui pourrait arriver s’il tombait entre de mauvaises mains.
- Tu es sûr que nous ne pouvons pas le détruire ?
- Tu sais que nous avons déjà essayer, chéri. Ma magie est inutile sur lui. Elle n’est pas aussi puissante que celle qui l’a créé.
Il oubliait parfois qu’elle était une sorcière également. L’image qu’il se faisait de ces êtres maniant la magie s’éloignait tant de celles de sa fiancée. Il laissa échapper un soupir en glissant ses doigts sur la couverture.
Un livre qui n’aurait pas dû exister et hantait ce monde malgré toute vraisemblance. Un livre qu’il lui arrivait de regretter d’avoir volé tant il représentait des chaînes autour de son être à de nombreuses occasions. Un livre qui pourrait tout anéantir dans des mains malintentionnées.
Celles qui le lui prirent étaient les plus pures qui ne l’ait jamais manipulé. Le livre trouva sa place au fond de la malle de Coleen comme il avait autrefois hanté celle de Lilith. Sous les tissus des chemises et pantalons du vampire, il disparut. Presque comme s’il n’existait pas.
Grace posa un baiser dans la chevelure sombre, longue et bouclée de Coleen et il sourit une fois de plus. Son bras entoura sa taille un instant avant qu’elle ne s’écarte.
- Dépêche-toi, tu veux. Si nous n’arrivons pas à temps, le Titanic ne nous attendra pas.
Il acquiesça avant de la regarder s’éloigner et sortir de la pièce.
Le Titanic. L’espoir d’une nouvelle vie, avec le poids de l’ancienne enfermée dans une malle.
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