L’objet…
Je suis perdue. Je ne comprends pas pourquoi toutes mes relations se soldent par des échecs. J'ai l'impression de rejouer le même scénario avec des personnes différentes comme si quelque chose m'échappait et me ramenait inlassablement au même point. Alors, un jour qui sort de l’ordinaire, je décide de changer de point de vue et d’aller de l'avant. Je décroche mon téléphone et j'appelle ma meilleure amie. Nous échangeons d'abord sur des banalités : le travail, les enfants, les vacances... Tout ce qui permet de repousser le moment où il faudra enfin aborder le véritable sujet. Puis j'ose lui avouer la raison de mon appel. Comme souvent, sa réaction est immédiate :
— Il faut vraiment que tu sortes. Viens, on va danser samedi.
Je crois qu'elle plaisante lorsqu'elle m'annonce qu'elle est libre le week-end suivant. Cela fait plus de six mois que nous essayons d'organiser une soirée sans jamais parvenir à trouver une date qui nous convienne. Je lui promets d'être présente. Lorsque je raccroche, je me retrouve seule, comme d'habitude. Et pourtant, quelque chose a changé. Je me sens plus légère. Pour m'occuper l'esprit, je décide de ranger mon appartement. Je déplace quelques livres. Et c'est là que je découvre un agenda blanc que je n'ai jamais vu auparavant. Depuis le lycée, je n’en ai jamais racheté. Je suis stupéfaite. Je le retourne dans tous les sens. Sur la couverture en lettres argentées, je peux lire 2.0.2.6. Je le feuillette rapidement. Il n’y a aucune inscription à première vue. Au moment où je pense le reposer, je vois le marque-page coincé à la date du 22 août. Je tique car non seulement c’est la date où je vois retrouver mon amie mais en plus ce que je lis est étrangement de circonstances : « L'amour va frapper à ta porte... » Je secoue instinctivement la tête deux trois fois. Est-ce une caméra cachée ? La seule personne capable de me faire une surprise de cette envergure est à quarante kilomètres de chez moi et nous venons de raccrocher. Il est impossible qu’elle ait écrit ce mot. Alors à qui appartient ce carnet ? Et ce mot m’est-il destiné ?
***
Cette nuit-là, je rêve. Je marche dans une forêt que je ne connais pas. Au loin, une lumière vacille. Une vieille femme est assise près d'un feu.
— Approche, me dit-elle.
Je m'assieds en face d'elle. Nous parlons longtemps. Puis elle me demande :
— Et l'amour ?
Je souris tristement. Je lui raconte les rencontres qui n'ont mené nulle part, les espoirs déçus, les recommencements. Je lui explique les rendez-vous manqués, les speed dating, les sites de rencontres et les soirées pour célibataires. Elle m'écoute sans m'interrompre.
— Tu cherches beaucoup, me dit-elle.
— Évidemment.
***
Le samedi suivant, je retrouve Vanessa au Rosa. Nous dansons. Nous rions. Nous échangeons sur nos vies respectives. Le début de soirée est agréable. Mais personne n'attire mon attention. Sur le chemin du retour, mon amie qui avait surpris mon regard empli de nostalgie me bombarde des questions. Je consens à lui parler de l’agenda et de la phrase mystère. Nous nous amusons à inventer des fins plausibles. Certaines sont rigolotes, d’autres plus sérieuses mais le verdict est tombé : le prince charmant n’est pas venu ce soir mais qu’à cela ne tienne. J’aurai passé une excellente soirée et cela ne m’était pas arrivé depuis de longues semaines. Aussitôt qu’elle me dépose à la maison, je monte quatre à quatre les escaliers et me précipite dans le salon pour saisir le bloc-notes ivoire. L'inscription a disparu. Le marque-page indique désormais le 29 août. Je tourne les pages vides, étonnée. J’y découvre une nouvelle phrase : « L'amour va frapper à ta porte quand tu seras prête à ... » La phrase s'interrompt net une nouvelle fois et toujours aucun indice sur la mystérieuse correspondance. Agacée, je referme le carnet et je le replanque entre les livres de Laurent Gounelle et de Raphaëlle Giordano. Puis, comme souvent, la fatigue finit par l’emporter.
***
Cette nuit-là, je rêve de nouveau de la forêt. Je rejoins la vieille femme qui se tient toujours près du même feu.
— Approche, me dit-elle.
Je m'assieds en face d'elle. Nous nous fixons longuement. Puis elle me demande :
— Et l'amour ?
Je souris nerveusement. Et je la vois me redire :
— Tu cherches beaucoup.
Comme je ne sais pas quoi lui répondre, je lui retourne presque malgré moi :
— Évidemment.
La conversation se poursuit cette fois-ci.
— Et si tu essayais de ne rien chercher ? me dit-elle au bout de quelques secondes.
Je me mets à rire nerveusement.
— C'est impossible.
Elle remue doucement les braises.
— Pour trouver l'amour, il faut parfois ne rien attendre.
— Facile à dire.
Elle me regarde droit dans les yeux.
— Sors de chez toi mais surtout… n'attends rien.
***
Je me réveille au petit matin. Le rêve est encore présent dans mon esprit. Pourtant je décide de ne pas m’y attarder. A quoi bon ? Cela raviverait une tristesse que j’essaie déjà d’apprivoiser. Le départ de mes enfants a laissé un grand vide dans la maison et peut-être aussi en moi, par la même occasion. Mais je refuse d’en faire une raison pour m’arrêter dans tous mes projets. Il va bien falloir que je retrouve de nouvelles habitudes pour avoir quelque chose à attendre avec plaisir pour les jours « sans ». J’opte pour laisser cet épisode derrière moi définitivement et à aller au cinéma. Puis la semaine passe.
***
Une nuit, la vieille femme revient. C’est toujours la même forêt, toujours le même feu et toujours les mêmes questions. Peu à peu, je comprends que, tout comme l'agenda, la vieillarde ne me parle pas d'un homme mais de moi. Je constate que pendant des semaines, j’ai continué involontairement à attendre d’avoir la réponse. J’ai attendu une rencontre, un signe, une évidence mais rien ne pouvait venir à moi car je m’étais trompée de question. Ce soir, la vieille femme me tend un petit miroir qu’elle tire de sa poche.
— Regarde.
— Je me vois tous les jours, merci mais ça va aller.
— Non. Permets moi d’insister. Regarde mieux.
Je baisse les yeux et pour la première fois depuis longtemps, je comprends une vérité qui me bouleverse. Je me suis tellement préoccupée d’aimer pour être aimée en retour que j'ai oublié d'apprendre à m'aimer. Une larme perle sur ma joue. Juste une seule. Je relève les yeux vers mon interlocutrice qui m’émeut. J’ai l’impression de me voir en elle dans une version de moi-même dans cinquante ans. Nous nous fixons longuement. Nous n’avons plus besoin de nous exprimer à voix haute et je décide de marquer cette journée d’une pierre blanche ; je m’engage à reprendre ma vie en main. Je comprends que personne ne peut le faire à ma place et je lui promets de consigner par écrit mes pensées dans ce journal qui va devenir mon nouveau compagnon de route. A compter de ce soir, je me mets au défi de noter mes pensées, mes défis réalisés, mes challenges atteints et de me consacrer qu’aux signes positifs, jour après jour.
***
Le lendemain, je sors marcher sans me fixer d’objectif. Je prends un thé dans un bistrot parisien avant d’aller visiter une exposition. Je conclue la sortie en allant m'asseoir dans un parc. Je recommence les deux semaines suivantes en changeant d’itinéraire et de type de sortie. Je cesse peu à peu de chercher quelqu'un pour remplir le vide. Je commence simplement à habiter ma propre vie. Un mois plus tard, je retrouve le bloc-notes grisé à de nombreux endroits. Parfois il y a des petits dessins et cela me remplit de joie. Au moment où je m’apprête à le reposer, je découvre que le marque-page s’est coincé sur la dernière page, au niveau des notes. Je tente de le décaler sans succès ; il semble collé. En insistant, je remarque alors, écrit en tout petit, une nouvelle information que je ne peux déchiffrer tant l’écriture est minuscule. Je vais chercher une loupe dans mon tiroir et qu’elle n’est pas ma surprise quand je parviens à décoder le message. La phrase est enfin complète : « L'amour va frapper à ta porte quand tu seras prête à ouvrir la tienne. » Je reste immobile quelques secondes et je souris sereinement pour la première fois depuis longtemps. Je comprends enfin le sens de ce message mystérieux.
Je ne saurai pourtant jamais ni comment ce petit journal est arrivé chez moi ni qui l’a écrit mais aujourd'hui, cela n'a plus d'importance parce que l'objet qui, en réalité, ne devait pas exister m'a appris une chose essentielle : l'amour ne peut pas entrer dans une maison dont les portes sont fermées. Et peut-être que la première porte qu'il faut apprendre à ouvrir est celle qui donne sur le monde ; c’est celle qui mène à soi.
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