Ancien Empire, 2640 av. J.-C.
La sueur perlait sur son front lorsqu’il aperçut Rahotep perché sur un bloc de calcaire. Le scribe, vêtu d’un pagne de lin blanc, scrollait discrètement sur son téléphone. À intervalles réguliers, il plissait les yeux, probablement aveuglé par un excès de luminosité.
Néfermaât s’approcha, sous les plumes agitées de son porteur d’éventail. Chef des travaux de construction royaux, fils du roi Snéfrou, il se présenta à l’entrée de la pyramide tel un percepteur royal venu réclamer son dû.
Rahotep sursauta avant de s’incliner en une révérence qui balaya sa longue perruque noire contre l’argile sèche. Bien qu’en charge des travaux de Meïdoum, il n’avait aperçu le vizir qu’à un nombre restreint de reprises.
— Mon seigneur.
Le porteur d’éventail fut remercié d’un revers de la main.
— Où en est l’avancée de votre dernière phase de construction ?
Rahotep réajusta ses mèches tout en se raclant la gorge.
— Le chantier a été… retardé.
Le vizir le toisa. Il s’empressa d’ajouter :
— La colère de Seth s’est abattue sur nous ! Les embarcations de pierres ont été frappées par des vents violents, les vagues les submergeaient, les voiles se sont déchirées ! Nombre de nos cargaisons n’ont jamais atteint le port de Djed-Snéfrou…
Rahotep désigna l’écran de son téléphone duquel s’échappaient les grondements du tonnerre et les cris des ramiers. Néfermaât observa quelques instants la vidéo.
— Que vos offrandes puissent apaiser les dieux.
Étroite et sombre, l’entrée nord de la pyramide attisait la curiosité du vizir. Il alluma la lampe torche de son propre téléphone, puis s’engouffra dans le couloir incliné. Les poussières en suspension lui grattèrent aussitôt la gorge, si bien qu’il eut l'impression d’être pris dans une tempête de sable invisible. L’écho d’une quinte de toux parvint aux oreilles de Rahotep qui s’empressa de le rejoindre.
La lumière du téléphone balayait chacun des blocs de pierre. Certains étaient grossièrement taillés, d’autres fissurés.
— Du calcaire local, mon seigneur.
À travers les stories du scribe, il les avait déjà minutieusement étudiés. Abonné discret mais très attentif, l’arrêt des travaux ne lui avait en réalité pas échappé.
Un frisson parcourut Néfermaât. Voilà au moins quarante mètres qu’il avançait dans le couloir, à moitié courbé sous le plafond.
— Par Anubis… ce conduit n’en finit-il jamais ?
— Êtes-vous impressionné ?
Le scribe ne quittait pas son téléphone. Ses doigts s’agitaient sur l’écran.
— Longueur du couloir ?
— Cent huit coudées.
Un flash parcourut l’obscurité.
— Hauteur sous plafond ?
Du bout des lèvres, Rahotep murmura :
— #phase3 #Meïdoum #visiteduvizir
Le tintement d’une notification brisa l’écho régulier de leurs pas. La story venait d’être postée. Néfermaât bascula son téléphone en silencieux.
— La chambre funéraire ?
— Au bout du deuxième couloir, mon seigneur.
Un assemblage en bois, disposé dans un puits vertical, se distingua peu à peu dans le faisceau de sa lampe. Néfermaât y agrippa ses mains et entama l'ascension.
Le bois craquait. Certains morceaux se détachaient.
— Du bois de cèdre ?
— Évidemment. Du Liban.
— Je le pensais plus solide.
Vide et froid, le caveau ne se distinguait du reste de la construction que par ce délicat parfum d’encens. Voilà le futur tombeau de son père et, peut-être aussi, le sien un jour.
Il s’accroupit, interpellé par le rouleau de papyrus glissé entre deux tas de bois. Des plans oubliés ? Il déroula le feuillet, laissant apparaître des suites de hiéroglyphes. Il l’examina à plusieurs reprises, les sourcils froncés, sans parvenir à le déchiffrer.
— Qu’est-ce donc ?
Rahotep s’empara du rouleau.
— Du papyrus.
— Me prenez-vous pour un idiot ? Dites-moi plutôt ce que tout cela signifie ! Et lâchez-moi cet appareil !
Il retourna le rouleau dans tous les sens, sans plus de succès.
— Je reconnais bien ces symboles, mais leur agencement est complètement incohérent. Je ne peux vous renseigner.
— Par Osiris ! Vous êtes un homme de savoir, Rahotep ! Comment pouvez-vous ignorer la signification de documents se trouvant sur votre propre chantier ?
Le scribe recula aussitôt, le buste incliné.
Dans un soupir, Néfermaât entama son inspection de la voûte en encorbellement. L'architecture, au moins, lui plaisait.
— Où est la cuve de pierre ?
Il eut pour seule réponse une voix artificielle.
« D’après mes données, il s’agirait d’un extrait du journal de Merer. »
Le scribe tenta d'étouffer le son de son téléphone dans le lin qui l’habillait. Les yeux écarquillés telle une bête prise dans les phares, il s’immobilisa au centre de la pièce. La voix de son assistant virtuel s’était échappée sans qu’il puisse la contrôler.
Par une stupide erreur de volume sonore, il venait de révéler son secret. Comment aurait-il pu ériger cette pyramide sans l’aide de son algorithme ?
— Qui est Merer ?
— Je l’ignore, mon seigneur.
Le visage du vizir se rigidifia.
Allait-il être destitué ? Rahotep envisagea un instant de pousser le vizir dans le puits vertical. Un simple accident, dans ces lieux obscurs. Mais la chute ne serait pas assez haute pour garantir la mort du fils du roi. Fallait-il tout avouer ?
Au lieu de cela, le vizir continua :
— Qu’attendez-vous pour lui demander la traduction de ce texte ?
Le scribe se jeta sur son téléphone, puis l’assistant virtuel reprit :
« Le Vizir Néfermaât et le scribe Rahotep trouvent un papyrus, déposé à leur intention, entre deux poutres de cèdre. »
Néfermaât fit brusquement face et traversa la chambre en une foulée.
— Vous moquez-vous de moi ?
Rahotep trembla.
« Ne sachant pas décrypter ces hiéroglyphes, le scribe se résigne à faire appel à son assistant virtuel. Plutôt que de le sermonner, le vizir s'empresse de lui demander la suite de la traduction… »
Néfermaât brassait davantage d’air que les plumes d’autruche. Ses pas tambourinaient au même rythme que son cœur. Ses dents grignotaient ses doigts sans pitié.
— Incroyable… murmura Rahotep.
Le scribe suivait du bout de l’index le déchiffrage du papyrus. Tout cela lui paraissait irréel. Pourtant, il était bien là. Une prophétie sur ses genoux. Ses abonnés l’acclameraient, sa notoriété le ferait connaître à travers tout l’empire.
— #Rahotepleprophète.
Quelques lignes seulement les séparaient peut-être d’un trésor. Il appuya à nouveau sur le bouton lecture.
« Prisonniers de l’obscurité, les deux protagonistes ne remarquent pas le nuage de poussière en train de se former. »
La lampe torche fut braquée dans toutes les directions, entre deux quintes de toux.
— Allons-nous-en ! cria le vizir en crachant un ongle fraîchement arraché.
— Nous allons rentrer dans l’histoire, mon seigneur !
Le sourire aux lèvres, le scribe leva le papyrus vers les dieux. Des craquements lointains stoppèrent son action.
— Êtes-vous devenu fou ?
Un vacarme assourdissant rendit presque inaudible la suite de la traduction.
« Les poutres de cèdre commencent à s'affaisser sous le poids de la pierre. »
— Fuyez ! hurla le vizir en se jetant dans le puits vertical.
Le scribe se tenait immobile, hypnotisé.
« Alors qu’ils tentent de fuir, la structure s'écroule, les engloutissant pour l’éternité. »
La pyramide entière fut prise de secousses. Le scribe brandit son téléphone à bout de bras.
— Mais que faites-vous, Rahotep ?
— Un live !
Le fracas des pierres enterra ses derniers mots.
Ils furent projetés au sol tandis que Meïdoum devenait leur tombeau.
Des millénaires plus tard, des archéologues retrouveront ce papyrus.
Ils l’identifieront comme le « papyrus de Merer ».
L’écran de votre téléphone s'illumine.
Votre assistant virtuel reprend :
« Vous finissez votre lecture. Le mur vient de bouger. »
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