Mardi, 22 janvier : 14h25
Jétais en train de fouiller l’ancienne demeure de mon grand-père, récemment décédé. Je ne l’ai jamais réellement connu, ma famille s’indignait à son propos, le qualifiait « d’intellectuel hérétique ». Il était homme qu’on évitait et jugeait de par l’étrange admiration qu’il éprouvait envers toutes formes de culture. Cependant, après sa perte, toute la famille s’était impatiemment précipitée vers sa maison pour la piller et la vider de toute son âme. Il habitait une vieille maison d’un village de Val de Marne, en banlieue parisienne. Sa demeure était celle ou ma mère et sa fratrie avait grandi, puis s'était empressé de quitter. Mes tantes et oncles étaient tous passés au préalable et ainsi s’étaient rués sur tout ce qui était intéressant de prendre. Alors la maison était dépourvue d’imprimante, de télévision et cetera. Ainsi, il demeurait le véritable aspect de la maison. Il y régnait une atmosphère pesante, presque horrifique. Des tableaux, réalistes comme abstrait égayait les murs jaunis par le temps, des vieux jouets pour enfants étaient fièrement exposés sur de vieux meubles de bois vernis. Ce n’était guère ceux de sa progéniture, l’homme s’adonnait à la collection d’ancien joujoux et de diverses babioles archaïques.
Dans la maison, il ne restait de notoire, que quelques vêtements désuets pliés dans les placards, des meubles d’antan en tout genre, et quelques vaisselles. En fouillant l’un des pantalons les plus sobres que j’eusse trouver, ma main effleura une espèce de rectangle étrangement rigide. Je le sortis de la poche du pantalon. Mon visage se crispa, et j’eut l’impression que mon cœur cessa de battre un instant, c’était un livre. Mais pas l’un de ses livres idiots vendus par ces chefs d'états ou écrits par des hommes d'affaires en cravate qui t'explique comment réussir ta vie et bâtir en 2 mois ce qu'ils ont bâti en 12 ans. Il s'agissait d'un vrai livre, un livre prohibé par la société. Il me semble que les livres dit “trop réfléchi” ont été annihilés suite à un autodafé ou quelque chose du genre. Même si je n'en connais pas la raison et les risques, je suis pratiquement certain que la société punit les intellectuels.
Je regarde la couverture, il y est écrit en lettres majuscules “Le Capital, Karl Marx”. Le texte a l'air un peu compliqué, il paraît que c'est de la philosophie. Le résumé indique qu'il parle de classes sociales, d'industrie, du patronat (il paraît que le patronat désigne ces grands messieurs multimillionnaires en costume trois pièces que le peuple rêve d'être mais est condamné à les servir tel des esclaves). Je ne comprends pas, pourquoi suis-je en train de m'obnubiler devant la simple suite sempiternelle des 26 mêmes caractères appelés lettres. Serait-ce l'envie de l'interdit, la peur maquillée en envie, après tout, qui en saura à propos de son existence ? Je le dissimulerais dans l'un des tiroirs de ma table de chevet ! En priant pour que personne ne l'ouvre ! Non, je ne puis, je ne peux encourir ce risque, c'est bien trop risqué… Toutefois, l'envie est trop forte, que peut contenir cet ouvrage ? Ça y est, mon choix est pris, j'encours un grand risque, mais en contrepartie, j'obtiendrais du savoir ! Ainsi, je dissimulai l'ouvrage sous mon épais sweatshirt de manière à qu'il soit indiscernable.
Une fois à la maison, je fourre l'hérésie au fond de l'un des tiroirs de ma commode. Un éclair de conscience me traverse et je repense aux représailles. Si je suis découvert, qu'adviendra-t-il de moi, de mes amis, de ma famille ? Pourquoi les gouvernements haïs tant la culture exceptée celle du vide ? J'ouvre le tiroir, jette un coup d'œil sur l'ouvrage puis je m’interroge, il est fou de se dire que Karl Marx a certainement dévoué une bonne partie de sa vie afin de transmettre son savoir et cela sans IA ou outil de ce genre. Et ainsi de suite, je regarde puis ferme le tiroir sans jamais réellement l'inspecter en profondeur. Et si j'étais surveillé ? Mes interrogations me submergèrent et j'eus du mal à fermer l'œil de la nuit.
Or, à mon réveil, un frisson d'horreur me traversa l'esprit, le livre, il avait miraculeusement disparu, quelqu'un l'avait pris ! Mais qui donc ? Le pire dans cette affaire, c'était que je ne pouvais en parler à personne. Si quelqu'un venait à me dénoncer, il en serait fini de moi, aux yeux du monde, je serais “l’hérétique lecteur”. Qui l'avait dérobé ? Était-il lui aussi en quête de savoir ? Était-il mal famé ? Toutes ces questions me tracassèrent à un tel point que je faillis louper le métro. Heureusement, mes esprits me revinrent et je partis enrichir le capitalisme.
Dans mon entreprise, l'on travaille jusqu'à très tard, à vrai dire, le manager ne nous laisse pas partir tant que nous ne sommes pas épuisés, ceci même si nous avons achevé le travail requis. Les hauts placés quant à eux se charge de nous commander, nous les employés qui n'avons que pour choix travailler ou survivre. Dans le système actuel français, l'on a 2 choix, l'on choisit entre se réduire de son plein gré en esclavage maquillé en emploi ou alors : vivre dans la rue et se nourrir dans les poubelles. J'ai fait le premier choix, bien que rude, je pense que c'était la bonne solution, j'ai cédé à la pression comme la majorité d'ailleurs. En réalité, ce n'était et ce n'est le rêve de personne d'avoir mon job, or les personnes comme moi n'ont pas su saisir les opportunités pour leurs rêves ou quelque chose du genre. C'est peut-être d'ailleurs l'une des raisons de l'interdiction des livres, les capitalistes ne veulent probablement pas que les gens parviennent aux fins de leurs grandes ambitions, je ne sais pas. Il est 22h, ma journée est terminée, le travail d'aujourd'hui était rude, presque jusqu'à me faire oublier toute cette histoire de libre.
En descendant les marches du métro, une sensation malfaisante me traverse, je suis seul sur la rame, une sorte d'étrange brouillard inhabituel. Cette sensation pesante établie, j'entrai dans le long serpent électrifié, les portes s'apprêtèrent à se refermer quand un homme, brun, coiffé, costume repassé, une valise à la main entra en trombe. Lorsque nos regards se croisèrent, je fis épris d'un léger frisson, son regard était perçant, il me regarda avec mépris avant de me rejoindre. Il me salua avant d'ouvrir sa mallette et de s'exclamer :
-C'est à vous, n'est-ce pas ?
Mon teint virât au blanc, je ne rêvais pas… L’homme me tendait un ouvrage sur lequel était écrit en lettre majuscules “Le Capital, Karl Marx”. Je croyais rêver ! J'eus beau regarder l’homme, puis l'ouvrage. Pourtant il était bien là, ils étaient bien là. L'ouvrage, tout comme cet homme empli de mystère. Au début, j'ai négligé cet homme, mais avec du recul, qui était-il ?
-Je ne crois pas.
-Si, j'insiste, c’est à vous n'est-ce pas ?
-Monsieur, je ne sais pas ce que vous voulez, mais laissez-moi tranquille, je vous prie.
-N'avez-vous pas honte monsieur. Pourquoi ? POURQUOI FAITES VOUS CELA ?! Dit-il en me fixant. Honte à vous ! Pour qui vous prenez-vous ? Vous vous pensez supérieur ? Monsieur, doit prouver au monde qu'il est plus intelligent, plus attentif, supérieur aussi peut être ! C'est cela, monsieur est trop supérieur, monsieur ne peut pas scroller et s'abrutir devant un écran comme tout le monde ! Ne vous avisez pas d'essayer de le prouver au monde, vous imaginez la frustration de tous ces gens ? Monsieur, personne, même vous n'avez le droit d'être différent des autres. Alors, si l'on vous surprends un livre à la main, les gens vous haïront et vous serez exclu socialement, c'est vraiment ça que vous voulez ?
-Monsieur, calmez-vous, s'il vous plaît. Je ne vous connais ni d'Adam ni d'Eve et vous m'agressez !
-Bien sûr, j'ai eu un moment d'égarement, je vous prie de m’excuser. Mon nom est Jonathan Miller, et vous ?
À ce moment-là, ma bouche s'ouvrit, mais je ne parvins pas à articuler un son. Peut-être qu’instinctivement, mon cœur, effrayé des répercussions, craignait que ce Jonathan nous dénonce. C'était peut-être autre chose, je ne sais pas. Du moins, à ce moment précis, mon identité m'était inconnue.
-Je… Je ne m'en souviens plus…
Mais au lieu de me ruer de questions et d'accusations, d'un air posé il me répondit.
-Monde éphémère, mutilé à ras,
Moi non plus, je ne suis pas.
Accusé à terre et achevé
Se pensant damné, pour l'éternité.
Pour lui, monde parfait, les cèpes, les hêtres
Le damné possesseur du droit de l'être.
Pauvre moi, pauvre rame, qui sommes-nous ?
L’accusé est-il tout bonnement fou ?
Vous savez monsieur, personne n'existe réellement. Dans ce monde corrompu, l’on n’est jamais réellement humain. Soit l'on est exploité comme une bête sauvage, soit l'on exploite, soit l'on meurt. C'est comme ça, ici c'est être mangé ou manger ! Mais si l'on mange, nous sommes des monstres et si l'on est mangé, l'on a plus le temps d'exister ! Dit-il en me fixant, je n'osai pas répondre.
-Pourquoi, ce métro n'avance pas ? Il se fait déjà tard !
-Vous n'avez toujours pas compris ? Ici, vous êtes enfermé, je veille sur vous ! Montrez-vous reconnaissant, j'ai opéré à temps pour que les gens ne soient pas au courant de la calomnie que vous vous apprêtiez à réaliser.
À ce moment-là, je compris que ce métro était ma cellule et Jonathan mon...gardien ? Cependant, une question me demeurait, comment avait-il pris possession de l'ouvrage. Brusquement, je me levai et me dirigeai en direction de la porte du métro, je la tambourinais sempiternellement, en vain. Était-ce là ma perte ?
-Ne voyez pas, vous êtes instable. Dites-moi monsieur, connaissez-vous Bobby Fischer ? Non, évidemment, vous ne le connaissez pas. Il était un grand joueur d'échecs. Vous savez, ce jeu que certains fous pratiquent aujourd'hui sur leurs smartphones, ils devraient en avoir honte d'ailleurs, personne n'a le droit d'être supérieur. Lui, jouait sur un plateau. Il paraît que son zèle était d'une telle puissance qu'il en est devenu fou. C'est le problème des intellectuels, ils se démènent jusqu'à la folie. C'est pour ça que les entreprises ont inventé des moyens beaucoup plus plaisants pour s'occuper. Pourquoi lire tandis que vous avez la possibilité de flâner sur les réseaux sociaux ?
Réalisant que je ne pouvais pas m'occuper d'une autre manière, je me décidai à lui répondre.
-Et pourquoi flâner sur les réseaux sociaux tandis que j'ai la possibilité de m'instruire ? Pourquoi la société méprise la lecture ? Pourtant, il paraît que celle-ci nous permet de rêver, de découvrir des points de vue différents et ainsi, nous permet d'imaginer un monde meilleur que celui-ci qui n'est que corruption et haine !
-En vérité, les gens n'osent rien. Vous savez, la différence a tant été réprimée et stigmatisée que les gens n'osent plus. Les gens pensent que leurs rêves vont venir d'un seul coup. Dans les ouvrages écrits par des ultras riches, c'est souvent ce qu'ils vont vous faire croire pour rester seul sur les marchés. De même pour la culture, les gens ne l'osent pas, par peur du jugement. Ce sont les esprits qui ont prohibé la littérature, ça n'a jamais été les gouvernements.
-Je ne comprends pas, ou voulez-vous en venir ?
À ma grande stupeur, il dégaina une arme à feu de petite taille et la plaça sur sa tempe.
-Ta seule cellule, c’est toi.
Plus rien, une détonation puis rien, plus un reproche, plus un cri, plus rien. Je levai la tête, ma pupille se dilata. Le métro, il était plein à craquer, comment ?! Le plus étrange dans cette affaire, c’est qu’un livre était dans mes mains, mais personne ne m’épiait, pas un regard de dégoût des voyages, pas une plainte. Je n'avais pas la tête à prendre le métro. Ainsi, je replaçai le livre dans mon sac puis marchai à travers les quartiers, lorsqu’un panneau lumineux attira mon attention, il y était indiqué “Librairie”. J'y entra et y accosta le vendeur, un vieil homme souriant et chaleureux.
-Bonjour, j'aimerais me mettre à la lecture et je ne sais pas trop par quoi commencer !
-Oh, bonjour monsieur ! La visite n'est pas commune ces temps-ci, surtout à une heure aussi tardive ! Si vous voulez commencer la littérature, je vous conseillerai ceci, c'est très prenant !
Il regarda chaque livre minutieusement, jusqu'à en saisir un avant de me le tendre, sur la couverture, on y lit “Fahrenheit 451, Ray Bradbury”, je retourne l'ouvrage afin d'y lire le résumé, ça a l'air intéressant.
-Je vais vous le prendre, je pense !
-D’accord, ça vous fera un total de 8.60€, je vous prie !
-Par carte s’il vous plaît.
Lorsque je sortis ma carte bancaire, je remarquai un détail. Pourtant, Il ne m’a pas surpris. A vrai dire, je le savais depuis le départ. Sur ma carte était inscrit comme titulaire “Jonathan Miller”, ça n’a rien d'étonnant, je suis et j’ai toujours été Jonathan.
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