Le studio mesurait 20 mètres carrés. Je le sais parce que c’est écrit sur le bail, et parce que je les ai vérifiés le premier soir : cinq pas dans un sens, quatre dans l’autre, en effectuant un petit détour par le lit.
J’ai monté mes affaires en une seule fois. J’aimais voyager léger, même quand il s’agissait de m’installer. Un carton et un sac. Le sac sur les épaules et le carton calé entre mes bras et mes cuisses. Le bâtiment ne contenait pas d’ascenseur, il m’a fallu monter une par une les marches des trois étages. Dans le carton, j’avais pris le strict nécessaire : deux assiettes, des couverts, une poêle, une multiprise, les livres de cours. Dans le sac : mes vêtements, ma trousse de toilette, mon ordinateur portable, le chargeur. Je pourrais refaire la liste en fermant les yeux. C’est une chose que j’aime bien savoir : savoir exactement ce que je transporte. À la maison, on ne sait jamais ; les objets sont là, puis ailleurs, sans jamais avoir de place précise. Ici, rien ne bouge sans mon autorisation.
Ma mère m’appelle tous les dimanches soir après le repas, le leur. On fait le tour : les courses, le loyer, la santé, les études et la météo. Parfois, Papa prend le téléphone pour me demander si je vais bien. Et derrière le grésillement de la télé ou le claquement d’une porte, j’entends Sami.
Sami a huit ans, moi vingt. Quand il est né, j’étais déjà assez grand pour prendre soin de lui lorsque mes parents ne le pouvaient pas. Cela m’a appris beaucoup de choses qui ne me servent plus ici : porter un enfant endormi du canapé jusqu’à son lit sans le réveiller, vérifier une fièvre du dos de la main, savoir qu’un sandwich se coupe en triangle, jamais en rectangle, sinon ce n’est pas pareil.
Les premiers jours dans cette nouvelle ville passent vite. J’épingle mon emploi du temps sur le mur de mon bureau et je prends le soin de l’envoyer à Maman. Elle m’a envoyé une photo de mon emploi du temps accroché au buffet.
Je repère le supermarché, la laverie et l’arrêt de mon bus. Le troisième soir, je finis de vider le carton. Je le retourne et le secoue au-dessus de mon lit, pour être sûr que rien ne manque. Rien n’en tombe. Je le ferme et le range au-dessus de l’armoire.
Par la fenêtre, la croix verte de la pharmacie illumine mon appartement, et la télé des voisins s’éteint à vingt-trois heures.
Je pose ma tête dans mes bras et Morphée m’emporte.
***
Quelques semaines plus tard. En tirant mon manteau de l’armoire, je fais tomber le carton. Il sonne creux, comme il le doit, mais en le redressant, je vois au fond un papier.
Un papier à plat, au fond du carton qui était censé être vide.
Je le prends. C’est une moitié de dessin aux crayons de couleur, sur du papier froissé. En trois secondes, il ne m’en a pas fallu plus, j’ai reconnu la patte de Sami.
Le ciel en bandes bleues et violettes tout en haut, l’herbe en bandes vertes tout en bas, et cette façon d’appuyer jusqu’à ce que ça brille.
Je le pose sur mon bureau, il est huit heures moins vingt. Je commence à neuf heures et le bus arrive à moins le quart. Je prends mon sac, ma carte, et je ferme à clé.
Dans l’escalier, je repense au dessin : comment avait-il pu atterrir dans un carton vide ?
Je rentre à dix-neuf heures. Le papier est toujours là où je l’ai laissé.
Je me réchauffe le plat de la veille, que je mange adossé à l’évier. Puis je m’assois avec le bout de papier entre les mains.
C’est la moitié droite d’une scène. Sur l’herbe, un petit bonhomme, et je n’ai pas besoin de chercher qui c’est : les cheveux en épis, les oreilles décollées, le ballon jaune sous le bras. Sami se dessine toujours de la même façon. Au-dessus, en lettres capitales : SAMI. Du bord gauche, le bord arraché, trois rayons de soleil entrent dans l’image. Le soleil n’est pas sur le morceau. Il est ailleurs, hors champ, et ses rayons traversent quand même ce bout. C’est sa marque, ça aussi : le soleil en coin et qui touche tout ce qu’il peut atteindre. L’un des rayons se pose sur sa tête.
Et il y a cette main, grande, qui entre par le bord arraché. Le poignet s’arrête à la déchirure, la main, elle, est entière, chaque doigt a son trait. La main libre de Sami est posée dedans.
Je n’ai jamais vu ce dessin. Je connais tous les dessins de Sami. C’est moi qui les ramassais sous la table, moi qui écrivais la date derrière chaque dessin. Celui du frigo, je peux le décrire sans photo : la maison au toit rouge, la fumée en tire-bouchon, le soleil dans le coin gauche, Papa, Maman et moi à gauche. Il est là depuis que Sami nous l’a fait quand il était au CP, accroché à l’aide d’un magnet. Celui-là, je ne le connais pas et je ne l’avais pas emporté. J’ai fait le carton moi-même. Je sais exactement ce que j’ai mis dedans.
Je retourne le dessin. Le mouvement se fait seul, par le côté, comme on tourne une page. Au dos, le papier est plus pâle. Je cherche le coin où j’aurais écrit la date, en bas à gauche.
Le coin est nu.
Je passe mon doigt sur le bord arraché. Des fibres blanches se soulèvent, un papier déchiré d’un coup sec. Je sais ce que fait une feuille qu’on déchire : deux bords qui se cherchent, deux profils qui s’emboîtent. Il faudra que je regarde l’autre.
Je le note. Le papier reste sous la lampe. Je sors mes fiches.
À vingt-trois heures, la télé des voisins s’éteint, et moi aussi.
***
Les partiels sont dans trois semaines. Je fais ce qu’il faut. Fiches le matin, annales l’après-midi, la laverie le mercredi parce qu’il n’y a personne. Je mange tout ce que je trouve. Je tiens mes comptes au centime près. Le studio est propre, et de l’extérieur tout se passe bien. D’ailleurs, tout va vraiment bien.
Le bout de dessin reste sur mon bureau. Au bout de quelques jours, je le glisse en guise de marque-page dans un manuel. Le lendemain, je le ressors.
Je pourrais envoyer un message. Je l’écris même : « Tu m’as glissé un dessin dans mes affaires ? » Mon pouce reste au-dessus de la flèche. Si Sami dit oui, il faudra qu’il m’explique où est le reste. Si Sami dit non —
Je redépose mon téléphone.
Je pourrais l’appeler aussi. Un soir comme ça, juste lui. Je ne l’ai jamais fait. C’est Maman qui appelle, le dimanche, et Sami passe dans le fond comme un courant d’air. La dernière fois que nous étions vraiment lui et moi, c’était… Je calcule. Je trouve la réponse. Je ne l’écris nulle part.
Il y a des choses que je ne sais plus. Le nom de sa maîtresse, si c’est une maîtresse. S’il a fini par perdre sa deuxième dent du haut, celle que je titillais tout l’été en le faisant rire exprès. S’il dort encore avec la porte entrouverte et la lumière du couloir ou si ça aussi, c’est du passé. Avant, je savais ces choses sans les apprendre. Elles étaient dans l’air de la maison, il suffisait de respirer. Maintenant, il faudrait demander. Alors je ne demande pas.
Je révise. Les jours sont pleins ; c’est ce qu’ils ont de mieux.
Le dimanche, Maman m’appelle, on fait le tour, je ne parle pas du dessin. Deux dimanches passent comme ça.
Le dessin reste sur mon bureau, il ne bouge pas. Moi non plus.
***
Le troisième dimanche, Maman appelle vers sept heures cinq. Je décroche à la deuxième sonnerie, comme toujours pour ne pas avoir l’air d’attendre.
— Alors, mon fils. Il fait beau ?
— Gris. Et à la maison ?
— Pareil. Ton loyer, c’est bon ? Les APL sont tombées ?
— C’est bon. Mardi.
— Tu as mangé équilibré cette semaine ?
— Je mange.
Elle me raconte que la voisine du troisième a marié sa fille, que sa voiture a encore fait des siennes. J’entends la cuisine derrière elle, un couvercle, l’huile qui bout. Elle me demande si je rentre après les partiels. Je dis qu’on verra. C’est le moment. Je le fais passer entre deux phrases, comme si de rien n’était.
— Dis, le dessin de Sami, sur le frigo. Il est toujours là ?
Un temps. Pas un silence. Le temps que quelqu’un met pour tourner la tête.
— Ben oui, il est toujours là. Pourquoi ?
— Comme ça. Il est entier ?
— Comment ça entier ?
— Entier. Il ne lui manque pas un bout ?
Elle me rit au nez.
— Qu’est-ce que tu veux qu’il lui manque ? Il est là, il a toujours été comme ça. Il ne tient plus très bien, par contre. Le magnet du garagiste est mort, il glisse tout le temps. Un jour, je le rangerai dans le classeur avec les autres.
— Ne le range pas.
Ça m’a échappé. Elle ne relève pas.
— De toute façon, ton père parle de changer le frigo. Attends — Sami ! C’est ton frère. Et mets tes chaussons !
Un souffle trop près du micro :
— Allô ? Devine. J’ai perdu la dent. Celle du haut. Elle est tombée dans la compote, j’ai failli la manger. Maman a crié.
— La grosse, celle qui bougeait ?
— Ouais. La souris m’a donné deux euros. Karim, il dit que la souris existe pas, mais Karim, il dit n’importe quoi. Et j’ai marqué deux buts jeudi. Le deuxième, le gardien, il l’a même pas vu.
— Deux buts ? Tu es vraiment trop fort.
— Ouais. Tu viens quand ?
Je regarde mon bureau.
— Bientôt.
— C’est quand bientôt ?
— Sami. Dis. Tu m’avais fait un dessin ? Toi avec le ballon jaune, et une…
— Maman, elle dit que je dois aller à la douche. Tu viendras à mon match ? Y en a un après les vacances.
— Sami.
— Je te passe Maman. À plus !
Le téléphone change de main, Maman revient, l’huile toujours derrière elle.
— Il est super content, depuis qu’il a marqué ses deux buts. Bon, je te laisse. Couvre-toi cette semaine, il prévoit de la pluie.
— Oui, ne t’inquiète pas. Allez, embrasse tout le monde.
— Allez, bye.
Elle raccroche. Le studio reprend sa taille exacte. Sur le bureau, sous la lampe, la petite main tient toujours la grande.
***
Le lundi, j’attends dix heures, l’heure où elle a fini le ménage et n’a pas encore commencé le repas.
J’écris : « Tu peux m’envoyer le frigo en photo ? « Si Papa veut le vendre, je peux regarder si quelqu’un est intéressé. »
Elle me répond à la minute suivante avec un pouce en l’air, et une minute plus tard, les trois photos. La porte, le côté et le joint fatigué du bas.
Sur la première, on voit l’entièreté du frigo. La liste de courses, le calendrier de l’école. Un rendez-vous chez le dentiste. La vie de là-bas aimantée, à jour. Et le dessin, en haut à droite, qui glisse comme elle l’a dit.
Je zoome sur la photo.
La maison au toit rouge. La fumée en forme de tire-bouchon. Le soleil dans le coin gauche, les rayons partout, appuyés jusqu’à la brillance. Papa, Maman et moi qui nous donnons la main. Trois. Je recompte. Papa a ses deux mains, Maman et moi aussi : personne ne tend le bras.
Pourtant, il était bien là.
Le dessin plein, équilibré, est fini. Rien ne déborde, aucun trait ne touche les bords : les rayons s’arrêtent avant, l’herbe s’arrête avant, comme si la feuille avait toujours su où elle finissait.
J’agrandis encore, sur le côté droit.
Le bord est net. Droit. Un bord qui n’a jamais rien tenu d’autre que lui-même.
Je pose le téléphone sur le bureau, à côté du dessin, et je les aligne. La bande de ciel est à la même hauteur. La bande d’herbe aussi. Les trois rayons de mon morceau entrent exactement dans l’axe du soleil. Tout continue. Rien ne s’emboîte. D’un côté, un bord coupé au cordeau. De l’autre, le mien, arraché, les fibres levées.
Deux moitiés. Aucune déchirure au monde ne produit ça.
Je retourne le téléphone, écran contre le bois. Je laisse la lampe allumée.
Le vendredi, le réveil sonne. Je range le studio comme si quelqu’un devait venir, mais personne ne devait venir. Les fiches restent sur mon bureau, empilées, à jour. Le sac à dos sur l’épaule. Le dessin plié en deux, dans la poche de la chemise, on le voit dépasser.
Sur le quai, il fait froid. Les haut-parleurs crachent le nom des villes que les trains desservent. Le train entre en gare, long, tout trempé. Je monte. Place côté fenêtre, dans le sens de la marche.
Le train part. Les immeubles s’espacent, s’abaissent, lâchent prise.
Je sors le dessin et je le déplie contre la vitre. Le verre est froid, il tremble un peu, je couche les fibres levées, une par une, dans le sens de la marche.
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