Les rires explosaient autour de moi. J’étais entourée de toute ma famille et le notaire venait de lire le testament de mamy. J’étais passée en toute dernière et j’avais bel et bien hérité de la vieille batterie de cuisine de ma grand-mère.
C’était une vieille blague récurrente dans mon entourage. J’étais en effet capable de rater la cuisson d’un simple œuf dur, même en programmant un chronomètre et en restant plantée devant la cuisinière. C’était pratiquement un talent d’être aussi mauvaise. Mamy, comme les autres, en rigolait toujours. Mais d’un œil bienveillant. Et voilà qu’elle me léguait, à moi, toutes ses casseroles, ses pots, ses couteaux, ses ustensiles. La bonne blague. Je gardais fermement un sourire de connivence sur mon visage, mais au fond de moi, je bouillais de rage. Je ne trouvais pas cela drôle du tout.
Quelques jours plus tard j’embarquai néanmoins trois grosses boîtes dans ma voiture. Il y avait toute une batterie Le Creuset dans le lot, peut-être que je pourrais en récupérer un peu d’argent sur internet. J’inspectai mon tout nouvel inventaire en rentrant chez moi. De guerre lasse, j’attrapai une casserole au hasard et tentai de me cuire des pâtes. Une heure plus tard, dans mon assiette, j’avais une bouillie infâme et molle, mixée avec des spaghettis tout durs. Sur la cuisinière, la casserole était carbonisée, inutilisable. Bonne pour la poubelle. Je soupirai.
Quelques semaines plus tard, tout était vendu à part une cruche ébréchée et une spatule en bois qui avait vécu de meilleurs jours. Machinalement je les rangeai dans mes armoires et les oubliai.
Deux ans plus tard. J’avais vingt-cinq ans. Depuis quelques semaines, de neuf à cinq, je bossais dans une petite start-up en marketing et je m’éclatais. Je m’étais fait de très bons amis, et le travail m’intéressait énormément. Un soir, mes collègues s’invitèrent chez moi. C’était mon tour de les recevoir et comme toujours, quand il était question de préparer à manger, je trainais les pieds. Je finis par accepter et les prévins qu’on commanderait des pizzas. Ils arrivèrent à dix-neuf heures pétantes avec des ingrédients pour préparer un spaghet’ bolo. C’était la règle de nos rassemblements du vendredi soir : celui ou celle qui accueillait, cuisinait, et je ne dérogerais pas à la règle. Je les avais pourtant prévenus de ma complète inaptitude, mais il s’en fichaient : une règle, c’est une règle! Ils s’installèrent dans mon salon avec l’apéro et je me retrouvai toute seule devant le plan de travail, une page culinaire ouverte sur mon smartphone. Je fouillai mes armoires et tombai sur la spatule en bois antique de mamy. Bon… je me mis à l’ouvrage. Je nettoyai, coupai, hachai, cuisis, je mélangeai. Et miraculeusement, quarante-cinq minutes plus tard, j’avais un repas tout prêt. J’hallucinais. J’avais pourtant à peine lancé un œil vers la recette. Et malgré tout, j’avais tout préparé correctement. J’étais concentrée, presque en transe. Je sortis une petite cuiller du tiroir et, dubitative, je goûtai la sauce que je venais de préparer, m’attendant à une explosion de dégout. Tout au contraire. Jamais je n’avais goûté à quelque chose d’aussi savoureux. Je regardai le plat de pâtes et attrapai un spaghetti du bout des doigts. Al dente. Perfection. Mes collègues n’en revinrent pas. Tout le monde était installé autour de ma table et dégustait ma création avec un silence quasi-religieux. Je les regardais avec appréhension, et je voyais leurs visages extatiques, les yeux à moitié fermés, leurs mâchoires broyer lentement chaque bouchée avec la déférence que l’on accorde habituellement aux établissements haut de gamme, puis ils avalèrent et soupirèrent d’aise, en analysant chaque saveur, chaque épice.
Quelques jours plus tard, je m’achetai quelques ustensiles neufs et je me postai à nouveau devant mon plan de travail pour tenter de réitérer l’expérience, mais rien ne se passa comme je le voulais. La magie n’opérait plus. Mes mains n’obéissaient pas, mes mélanges d’ingrédients étaient foireux. Que c’était-il passé ce soir-là ? N’était-ce qu’une folle anomalie ? Un bref passage de génie ? Une incursion soudaine dans un univers parallèle ?
Mes yeux se posèrent sur la vieille spatule de mamy que j’avais mise de côté près de la poubelle pour faire de la place aux nouveaux instruments. J’hésitai.
Nooooooon ça ne pouvait pas être ça…. Et pourtant. Je m’emparai de l’objet et le rapprochai de mes ingrédients. Je la posai à côté de moi et soudain, je me retrouvai à nouveau dans la « zone ». Mes gestes maladroits se transformèrent en procédures savantes. Comme la dernière fois, je me retrouvais dans un état second et j’observais mes mains travailler malgré moi. En quelques minutes, une odeur alléchante flottait dans l’atmosphère. Quelques minutes encore et j’étais assise à table, une assiette fumante magnifiquement présentée devant moi. J’y plongeai ma fourchette et c’est comme si les Dieux m’avaient transportée jusqu’à l’Olympe. Je terminai mon plat lentement et langoureusement puis me retournai vers la spatule, craignant qu’elle ait disparu. Pourtant, elle était bien là. Mamy était une cuisinière hors pair. Savait-elle ce qu’elle possédait vraiment ? Peu probable qu’elle l’ait ignoré. Est-ce pour cela qu’elle me l’avait léguée ? Pour me donner ma chance ? Avait-elle été aussi peu douée que moi dans sa jeunesse, héritant de la même spatule avant moi ?
C’est maintenant mon bien le plus précieux. J’ai quitté la start-up il y a de cela une bonne dizaine d’années, et, malgré les ricanements et les quolibets de ma famille, j’ai ouvert mon propre restaurant. Ils ont finit par ravaler leurs moqueries en goûtant à tous mes plats. Certains m’ont regardée d’un air suspicieux au début mais ils ont dû se rendre à l’évidence. Oui, aussi étonnant que cela puisse paraitre, soudain, je savais vraiment cuisiner.
Armée de ma vieille spatule fermement attachée à la ceinture de mon tablier, chaque jour, je cours dans tous les sens, je coupe, je hache, je cuis, je mélange.
Une étoile, puis deux, puis trois. Mon ascension a été fulgurante et je suis à la tête du restaurant le plus prisé de tout Paris. La presse se masse à ma porte et tente de capturer les visages de mes plus célèbres clients. Mon établissement ne désemplit pas, on m’appelle des mois en avance pour réserver. Je suis riche. Je suis célèbre. La vie est belle.
Puis il est arrivé. Le jour le plus important de ma carrière.
- Je veux que vous me privatisiez votre restaurant pour une soirée. Un repas pour huit personnes.
Je ne vous dirai pas de qui il s’agissait ni qui étaient les sept invités. Sachez juste qu’ils étaient et sont toujours les gens les plus influents de cette planète. J’ai fait nettoyer le restaurant de fond en combles. J’ai choisi sur le volet le meilleur Maître d’hôtel, les serveurs et serveuses les plus distingués, j’ai sélectionné les meilleurs ingrédients, les vins les plus fins.
Et cet après-midi, j’attache mon fidèle tablier, plus blanc que blanc, visse ma toque sur ma tête et ouvre avec ma clé le tiroir que je suis la seule autorisée à ouvrir dans la cuisine, afin d’en sortir ma spatule magique.
Je vacille. A l’intérieur, que des ustensiles flambants neufs. Je ne comprends pas. Derrière moi, ma mère, venue me souhaiter bonne chance, explose de joie :
- Surpriiiiiiise !!!!! Rien n’est plus beau pour ma grande fille ! Je t’ai emprunté ta clé la nuit dernière pour te faire la surprise. Tu es contente ?
Je déglutis, mon front se couvre de sueur moite et ma vue se trouble.
- Maman… où est la spatule de mamy ?
Ma mère, inquiète de ma réaction, se rapproche.
- Ce vieux truc dégueulasse avec lequel tu touilles ta marmite ? Ma grande, il était grand temps que tu t’en débarrasse. Si un inspecteur était entré un jour en te voyant mélanger quoi que ce soit avec ce truc, tu aurais eu de sacré soucis. Tu peux me remerc….
- MAMAN. OÙ. EST. LA. SPATULE ?
- Je… je…. Ne t’énerve pas ma belle. Je…. Je l’ai jetée avec les ordures hier soir…
Je me précipite vers la cour arrière mais mon cœur sait qu’il est déjà trop tard. Le camion poubelle passe extrêmement tôt le matin. Je suis foutue.
Comme une folle, je m’engouffre dans ma voiture, ignorant les supplications de ma mère derrière moi, et je me mets à rouler en direction de l’incinérateur à déchets. Je me précipite à l’intérieur et force l’entrée, sous les cris indignés des employés. J’arrive tant bien que mal à trouver la pièce où sont rassemblés tous les déchets de la ville. Je me mets à éventrer les sacs sur mon passage, essayant vainement de me frayer un chemin dans la montagne d’ordures ménagères. Autour de moi, des travailleurs en masque me regardent atterrés. L’odeur est pestilentielle mais je me roule dans la fange, à la recherche de ma spatule. C’est dans cet état que les policiers viennent me chercher, hurlante et déchevelée. Je me débats de toutes mes forces et je pousse des cris insensés. Après de longues minutes, je sens quelque chose d’acéré s’enfoncer dans ma peau et un liquide glacé s’immiscer dans mes veines. Je lève les yeux et aperçois un homme en blouse blanche qui retire l’aiguille d’une grosse seringue de ma jambe. J’essaie de protester encore plus fort, mais déjà, je sens que je m’endors.
Tout au loin j’aperçois un travailleur embarquer un sac déchiré duquel un manche en bois aux formes familières dépasse d’un trou. Je tente de crier mais seul un gémissement s’échappe de mes lèvres. Mes yeux sont en train de se fermer malgré moi mais je lutte juste assez longtemps pour voir l’homme jeter le sac dans les flammes.
La spatule n’est plus. Mon rêve est détruit. Je m’endors.
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