Mes mains s’activent à la préparation de la pâte brisée, la maison est calme. Le gazouillis printanier des oiseaux insouciants et heureux me ravit.
— Maman, tu peux m’aider à attacher mes lacets ?
— Ah… attends un peu, j’ai les mains dans la farine. Essaie encore, tu peux y arriver.
Capucine, notre trésor de six ans, se bagarre depuis quelques mois avec l’apprentissage du nouage des lacets. Nous n’avons pas choisi la facilité d’acheter des chaussures systématiquement à scratch, pourtant si pratiques pour l’autonomie des petits. Son père et moi sommes attachés aux apprentissages de base ; non par refus d’évoluer mais parce-que ces gestes transmis depuis des siècles, représentent à nos yeux une conquête de plusieurs stratégies à mettre en place et à ancrer dans la mémoire et le geste. Après être passée par le stade de la reconnaissance droite et gauche en posant des gommettes coupées en deux sur ses chaussures et en s’amusant au jeu classique du « touche ton bras droit », « lève ta jambe gauche », Capucine distingue désormais ses deux côtés sans jamais trop se tromper. Une étape franchie, une porte ouverte vers le geste suivant : nouer ses lacets. Ce n’est pas seulement un geste technique : c’est un rituel de croissance, un moment où le corps, la mémoire et la volonté se coordonnent. Dans ce petit nœud qui tient le pied, il y a un gain réel d’indépendance, une fierté discrète mais grande quand on arrive à l’âge de raison ! Le scratch est trop simple pour être valorisant.
— J’y arrive pas !
Je sens que ma Capucine s’énerve. Je dois aller à son secours.
— Tu as fait « les oreilles de lapin » ?
— Ben oui… mais regarde, c’est pas bon !
En effet, les lacets sont bien emmêlés et ça pendouille des deux côtés. Un gros effort a été fait mais l’enchaînement des étapes est vraiment à revoir.
— Allez ma chérie, on y va tranquillement. Le lapin doit d’abord… ?
— Se cacher dans son terrier ! crie Capucine, heureuse de connaître la suite. Elle accomplit le geste de façon sûre et poursuit :
— Maintenant je dois faire les deux oreilles du lapin et comme le lapin écoute de partout, les oreilles se croisent.
Jusque-là, tout est bon. Je demande :
— Et maintenant ?
— Il a une oreille qui doit sauter dans le terrier.
— Oui et regarde, je te montre : tu fais passer une boucle sous l’autre… et hop les 2 oreilles se resserrent !
— Et maintenant, il a les oreilles bien droites. Merci maman.
— Je reste avec toi pendant que tu fais l’autre pied.
Capucine est d’une bonne volonté touchante et cela me réjouit chaque jour. Elle ne rechigne jamais, ni devant une nouveauté ni devant une tâche du quotidien. Enfant facile, délicate, elle prend soin de ses affaires avec une maturité étonnante. J’admire sa façon d’écouter, d’observer les grands et cette persévérance douce mais tenace qui la conduit toujours au bout de ses intentions.
— Bravo ma chérie, c’est très bien.
Je retouche à peine les boucles, juste pour les resserrer, tant son geste était juste. Capucine m’offre un sourire radieux avant de s’élancer vers le jardin. Toute attendrie par ce progrès si infime et pourtant si précieux, je retourne à la préparation de ma tarte en lui lançant de loin :
— Il a beaucoup plu cette nuit et il doit y avoir de la boue et des flaques un peu partout. Fais attention de ne pas salir tes souliers tout neufs !
Je me surprends à juger de l’étrangeté de cette phrase connaissant le côté « petite fille modèle » de Capucine. Réflexe ancestral de toute mère sans doute…
La tarte aux pommes mise au four, je commence le déjeuner. Les pommes de terre épluchées cuisent déjà. Je jette un œil vers le jardin : pas de Capucine. Je l’appelle, aucune réponse. Le jardin est clos, elle ne peut pas être loin. Je retourne à sa chambre.
— Ah ma Cinette, tu es rentrée finalement. Je ne t’ai pas vue passer…
— Je sais. Tu étais occupée…
Je la vois de dos, assise en tailleur sur sa descente de lit. Autour d’elle, c’est l’atelier de travaux manuels : ciseaux, colle, scotch, agrafeuse, ficelle, bouts de toiles cirées éparpillés partout. En m’approchant, je découvre ses deux souliers : le dessus, percé en plein milieu, est recouvert d’un plastique à motifs “agrumes” laissant filer une glue débordant joyeusement. Capucine s’acharne à enfoncer dans le trou un bâton de sucette, au bout duquel elle a fixé un petit morceau de nappe à carreaux rouges et blancs. Je me retiens d’exploser et serre les dents. Capucine se retourne et contente de cet exploit créatif, annonce :
— Regarde maman ! Comme ça, mes souliers ne se saliront pas et ne seront pas abîmés par la pluie !
Je suis muette. Que dire, que faire ? Je ne m’attendais pas à un tel carnage ! Sa préciosité, si touchante d’habitude, l’a menée à ce bricolage dévastateur… Je reste un instant immobile, et un souvenir d’enfance remonte : Les malheurs de Sophie. Je me revois, petite, fascinée par cette héroïne qui voulait tellement bien faire qu’elle enchaînait les catastrophes. Et je comprends soudain ma fille : elle a voulu protéger ce qu’elle aime, comme Sophie protégeait ses trésors. Je souris malgré moi. Ma Capucine n’est pas si différente et vient de m’offrir la version mise à jour d’un chapitre.
C’est l’inconscience joyeuse de l’enfance : drôle, inattendue, et si loin du réel, où quelques limites doivent malgré tout être posées pour éviter que l’imaginaire ne devienne une réalisation au goût incertain. Je souffle, un peu dépassée, mais je m’assieds à côté d’elle.
— Ma chérie, tu as voulu protéger tes nouvelles chaussures mais te rends tu comptes qu’à présent, l’eau va passer par le trou que tu as fait dessus ?
— Ah bah, non ! regarde, j’ai fait un parapluie avec le bâton de sucette !
— Ma Cinette… tu as mis tout ton cœur dans ce bricolage, hein ?
Je prends le soulier, j’observe le bâton de sucette.
— C’est étonnant, c’est inventif… mais les chaussures n’ont pas besoin de parapluie, ni d’imperméable. Tu vois, en les perçant et en collant tout ça dessus… elles sont abîmées pour de vrai. Tu ne pourras plus les mettre. Elles sont faites pour marcher dehors et si elles se salissent, on les nettoie.
— Oui, mais tu m’as dit quand je suis sortie de faire attention à ne pas les salir.
Je lui caresse la joue, consciente de l’impact des consignes dans le monde de l’enfance.
— Je n’aurais pas dû… Tu as raison. Les grandes personnes disent parfois des choses trop vite, sans penser à la manière dont vous, les enfants, allez les comprendre. On croit vous protéger et on oublie que vous prenez nos mots pour des vérités.
Je l’attire contre moi et l’enlace.
— Ce n’est pas toi qui as commis une erreur, ma Cinette. C’est moi qui ai mal expliqué. J’apprends aussi, tu sais.
Je réfléchis.
— Si tu veux, on peut les garder comme “souliers de bricolage”, pour jouer, inventer, créer. Et on ira choisir ensemble une nouvelle paire faite pour marcher dehors par tous les temps.
Ma fille affiche une moue bien triste et dit :
— Je suis désolée, maman. Je le ferai plus…
— Il n’y a rien de très grave. Dis moi… est ce qu’on ne prendrait pas une photo de tout ce bazar, histoire d’avoir un souvenir de cette grande invention avant qu’on ne range tout ça ?
— Ouiii ! Attends, je me mets au milieu et tu prends la photo ?
— Mmmm, on pourrait être toutes les deux dessus, tu veux ? C’est un travail de groupe, non ?
Je prends mon téléphone. On se place comme deux complices devant le chaos de la chambre, chacune tenant une chaussure du bout des doigts. Je cherche le meilleur angle, nos visages se rapprochent et d’un petit clic, j’immortalise le chef d’œuvre.
— Maman, tu peux retourner à ta cuisine, je vais bien tout ranger, c’est promis.
— Très bien ma Belle ! Je t’appellerai quand ce sera prêt.
Je file arrêter la casserole où les pommes de terre ont cuit au-delà du raisonnable et la tarte échappe de peu au brûlé. Je prépare la purée en vitesse. C’est samedi, et mon mari termine à midi. J’aimerais que le repas soit prêt pour que nous puissions commencer tranquillement le week-end. Capucine revient vers moi et sereinement nous dressons la table. Au bruit de la porte du garage qui se referme, elle court rejoindre son père. Je les vois revenir main dans la main et cette image me fait chaud au cœur. Juste avant le dessert, je demande :
— Capucine, tu n’aurais pas une petite histoire à raconter à Papa ?
Elle comprend immédiatement que je veux parler de son exploit de la matinée. Après un instant d’hésitation, elle nous raconte sa version.
— Tu sais Papa, j’ai voulu protéger mes souliers… mais Maman m’a dit qu’ils étaient foutus… Montre la photo Maman !
Je passe mon téléphone à mon mari qui éclate de rire. Je le suis car même si je pense au prix de ces chaussures neuves, la bonne humeur est au rendez-vous. Elle poursuit :
— Ce n’est pas ma faute. Je sais que c’est possible de faire ça !
Son sérieux est désarmant, comme si un conseiller secret en bricolage catastrophique l’avait guidée. Intriguée, je creuse :
— Comment ça, tu sais que c’est possible ?
— C’est Papa qui m’a donné le livre !
— Quel livre ? demande mon mari
— Bah, tu sais bien ! L’autre jour, tu as mis dans ma chambre des livres avec plein d’images sur le Japon !
Mon mari, un peu embarrassé, hoche la tête et ajoute :
— Ah oui… et je t’ai dit que maintenant, tu étais assez grande pour regarder de beaux livres dont il faut prendre soin… mais, je ne vois pas où tu as pu trouver une pareille idée !
— Attends, je vais le chercher !
Elle détale et revient triomphante, serrant l’ouvrage contre elle. Nous nous précipitons pour lire le titre : « 101 inventions japonaises inutiles et farfelues : l’art japonais du Chindogu – Auteur : Kenji Kawakami »
Mon mari pousse un grand soupir, puis un large sourire lui échappe — le sourire typique du père qui réalise qu’il a, sans le vouloir, ouvert une porte vers le chaos créatif.
— Allez, montre-nous ta trouvaille, dit-il.
Capucine ouvre le livre avec une assurance déconcertante. On sent qu’elle a bien étudié la chose.
Nous restons figés… Pourtant, il était bien là… le parapluie à chaussures ! En pleine page. Majestueux. Absurde. Nous découvrons que notre enfant a tenté de copier une invention sortie tout droit d’un cerveau en pleine surchauffe. Nous, les parents, passons nos journées à encourager nos enfants à devenir autonomes… mais nous n’avions pas prévu l’autonomie version « ingénierie japonaise délirante ». Aujourd’hui, Capucine nous a prouvé qu’elle avait un sens de l’initiative redoutable.
Évidemment, elle avait pris ce parapluie à chaussures pour argent comptant. Quand on ne sait pas encore bien lire, les images sont des exemples officiels. Et puis Papa lui avait donné le feu vert. Donc, pour elle, c’était du sérieux.
— Tu vois, Capucine, dans tout le livre, il n’y a que des inventions un peu stupides. Jolies, oui comme ce parapluie à chaussures ou ces pantoufles plumeau pour chat, mais ce n’est pas vraiment utiles. Le monsieur qui les a inventées avait beaucoup d’idées… surtout pour rigoler.
Très sérieuse, Capucine semble encore happée par toutes les images, comme si elle évaluait la faisabilité d’un nouveau prototype. Mon mari, d’un ton un peu sec, lui lance :
— Ce livre, on le regarde. On ne le reproduit pas. Compris ma fille ?
Elle acquiesce. Je sais qu’elle a compris.
Et pourtant, une petite fierté mêlée de crainte me traverse : l’idée que nous avons peut être créé une future inventrice géniale… ou bien un Gaston Lagaffe au féminin.
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