Chapitre 1

L’ombre sur le mur

4792 mots · ⏱ 20 min

« J’ai réussi ! Venez vite ! » C’était en substance le contenu du télégramme qui m’attendait chez moi en cette fin de matinée du 19 mai 1890. Je vivais encore à Paris, en ce temps-là, et hésitais entre continuer à donner des cours privés à des fils de bourgeois fortunés, ou retourner à la Faculté des Sciences, comme professeur cette fois. Ayant commis l’erreur de prendre ma canne plutôt que mon parapluie, je quittais à grands pas le 8e arrondissement pour rejoindre mon modeste appartement, sous une forte averse. Ma chère épouse prit bien soin à me sécher, puis, une fois satisfaite de m’avoir rendu présentable, me remit la missive expédiée par son frère quelques heures plus tôt. Je n’avais guère eu de nouvelles de Philbert Macleary depuis près d’un an. D’origine anglaise, d’une famille ayant fui Albion au XVIIIe siècle pour des raisons que j’ignore, nous nous connûmes sur les bancs de la Sorbonne environ dix ans avant qu’adviennent les événements extraordinaires cités plus bas. Nous étions tous deux excellents en physique, chimie et mathématiques, moins en astronomie ou biologie, et nos caractères s’accordèrent plus qu’on en attendrait de deux étudiants enthousiastes, jusqu’à devenir de véritables amis. Il me présenta la ravissante Mathilde, avec qui je m’entendis si bien qu’elle devint, par la grâce de Dieu, mon épouse quatre ans plus tard. Lors de nos travaux pratiques à la Faculté, nous nous intéressâmes en particulier aux possibilités nouvelles des champs électro-magnétiques ; non point ceux créés par la sphère terrestre, mais des modèles artificiels, expérimentaux, produits par de coûteux appareils de laboratoire. Plus théoricien qu’ingénieur, je me tournai naturellement vers le domaine abstrait de la discipline, alors que mon ami continuait d’en explorer les hypothétiques limites physiques, tout en progressant de concert en géométrie. Nos emplois du temps s’éloignèrent quelque peu, cependant toujours avec grand plaisir nous nous retrouvions en fin de semaine, dans un bar aussi célèbre qu’agréable, pour nous raconter et comparer nos découvertes. Mathilde n’hésitait jamais à nous rejoindre, et je dois avouer que, au bout de quelques rendez-vous, c'était elle que j’attendais au détriment de mon malheureux camarade. Il n’en fut point fâché, et à l’annonce de notre mariage, sut s’en réjouir au-delà de toute mesure. J’ai toujours apprécié cet enthousiasme débordant, presqu’enfantin qui le caractérisait et lui interdisait toute limite, malgré une grande intelligence, et c’est hélas ce trait de caractère qui m’amène aujourd’hui à vous conter ces faits d’une gravité extrême. Comme vous le savez, la vie de couple, puis de famille, bouleverse l’emploi du temps de l’autrefois célibataire. Arrivé au terme de mes études et ayant besoin d’un véritable salaire remplaçant la pension familiale, je m’établis comme professeur de mathématiques indépendant, et, ma foi, n’eut jamais à m’en plaindre. Ce fut à peu près à cette période que des rumeurs inquiétantes concernant Philbert me parvinrent aux oreilles. On le disait en conflit avec les plus éminentes autorités de la Sorbonne, et fréquentant certains soirs de curieux cercles hermétiques versés dans la parapsychologie et l’occultisme bien loin de l’océan de raison pure sur lequel nous naviguions de concert encore quelques mois plus tôt. Je m’en inquiétai, et l’entretins à ce propos. Il fit tout pour me rassurer, désolé de mon émoi, et me rappela que le plus grand des grands, Isaac Newton en personne, s’était en son temps entiché d’alchimie et d’astrologie, y trouvant parfois matière à confirmer ses recherches plus prosaïques. J’étais peu convaincu par ce dernier argument, mais, accordant confiance en son jugement, ne cherchai pas plus loin. Peu de temps après, mon fils naquit avec difficultés et se montra de santé fragile, détournant mon attention des lubies de mon fantasque beau-frère. Ce dernier revint dans mon existence plus vite que je ne l’imaginais. J’appris avec stupeur son renvoi de la Faculté ! Les journaux parlaient d’un accident, d’une explosion suivie d’un incendie dans un laboratoire, d’un blessé et d’une machine infernale ! Ayant gardé de bons contacts dans le prestigieux établissement, j’obtins bientôt une version plus raisonnable de ces événements dramatiques : une machine de son invention, sorte de mélange entre un four à verre et un générateur, avait éclaté, provoquant quelques flammes alentour ; un secrétaire qui passait dans un couloir à proximité, surpris par le bruit, s’était foulé la cheville. Le reste n’était bien entendu qu’élucubrations journalistiques juste bonnes à vendre du papier de mauvaise qualité. Néanmoins, tout ceci avait servi de prétexte pour se débarrasser d’un élève devenu fort encombrant, n’hésitant pas à contester en public ou en cours les théories géométriques et physiques les plus établies. Certains parmi les sages doutaient même de son intégrité mentale, et le Doyen avait en personne pris cette décision aussi pénible que regrettable. Abasourdi, j’invitai Philbert le soir même en notre foyer. Il me parut hagard, désespéré, tout à la fois abattu et très agité. Il conspua professeurs et administrateurs de noms d’oiseaux que je ne saurais reproduire ici, tenta sans succès de m’expliquer ses théories mêlant magnétisme, dimensions, électricité et Euclide dans un brouet indigeste, pleura dans les bras de sa sœur (affligée de le voir dans un tel état), puis se dressa et en appela à Newton, Franklin, Euler et bien d’autres ! Nous réussîmes à le calmer, puis, à la grâce d’un bon repas, il accepta de prendre un calmant et dormit sur le canapé. Le lendemain matin, il se confondit en excuses bien vite acceptées et, me promettant de donner des nouvelles, s’en fut dans le Paris agité de cette fin de siècle. Quelques semaines plus tard, il nous informa par lettre avoir quitté la capitale pour se retrancher dans une maison familiale au bord de l’abandon près du village de Boulay-les-Barres, à une dizaine de kilomètres d’Orléans. Il désirait retrouver un peu de sérénité grâce au bon air de la campagne, oublier ses malheurs en réparant la bâtisse et se créer une activité rémunératrice. Je voyais mal ce qu’il pourrait dégotter là-bas en rapport avec ses compétences, mais un peu de bricolage et d’activité physique dans la nature ne sauraient lui faire de mal, et au pire la revente du bâtiment refait à neuf pourrait lui rapporter un joli petit pécule. Bien sûr, il promit de nous inviter dès le lieu habitable. Et il tint parole ! Au bout de six mois, nous reçûmes un télégramme en ce sens et le rejoignîmes dans son petit paradis, à une heure de calèche de la gare. C’était un endroit charmant, isolé du village, constitué d’une belle maison à deux étages, d’un jardin exigeant encore bien des soins, et d’un petit pavillon annexe dans lequel il comptait se constituer un nouveau laboratoire. Son précédent occupant était un vilain chat du nom d’Hector, au regard aussi rusé qu’il était asocial, et seul mon ami pouvait l’approcher. Nous passâmes là une paire de jours délicieux, puis mes cours me rappelèrent en la capitale. Ainsi s’écoula la vie jusqu’à récemment. Mon fils grandissait, sous l’œil attentif et sévère des médecins ; Mathilde s’adonnait à la reliure d’ouvrages précieux avec une habileté certaine ; je donnais des cours privés à des élèves plus ou moins prometteurs, surveillant néanmoins les propositions de la Faculté. De son côté, Philbert avait élaboré des sortes d’engrais chimiques très appréciés des agriculteurs l’environnant et leur vendait à bon prix, se constituant un patrimoine dont il n’aurait pu que rêver en restant à Paris. Il poursuivait tout de même ses curieuses recherches, et à chacune de nos visites me montrait des appareils de son invention tous plus extravagants les uns que les autres. De nouveau il travaillait sur les champs électro-magnétiques, et prétendait savoir comment les courber de manière non-euclidienne ! Je lui avouai mon scepticisme, et il m’en félicita, me jugeant fort sage de ne pas le croire sur parole ou sur la foi de notre amitié. Il n’avait aucun résultat concret à me proposer, et jura, une fois arrivé à ses fins, de m’en tenir le premier informé. Le temps faisant, nos visites s’espacèrent, le contact se gardant par le truchement de la voie postale. Mon dernier voyage à Boulay fut solitaire. Mon fils ayant contracté une infection mal définie, en dernière minute nous dûmes annuler l’invitation. Mon épouse insista pour que je m’y rende tout de même, car elle trouvait son frère bien isolé et craignait pour sa santé. Ses lettres se faisaient plus décousues, bizarres parfois, et elle tenait à ce que j’aille le rencontrer pour m’enquérir de son état, étant le seul qu’il écouterait, même l’esprit altéré. J’acceptais, pour une journée. Arrivé sur place, Philbert me parut en excellente forme, bien loin de l’inquiétante impression laissée par ses missives. Comme d’habitude nous dinâmes d’excellents produits, issus de sa clientèle, et Hector m’évita comme la peste. Je fus cependant surpris qu’il n’aie point embauché de personnel, au moins une gouvernante et un jardinier, mais il m’expliqua que ses expériences, parfois bruyantes ou spectaculaires, effrayaient les esprits superstitieux des gens du cru. Il me montra un puissant générateur électrique à vapeur de son invention, situé à l’extérieur de son laboratoire, et dans ce dernier la place qu’il réservait à un four à verre expérimental qu’il souhaitait construire. Je lui fis promettre avant de partir de ne plus jamais tout faire exploser, et en riant, il me le jura avec ironie sur la Bible, avant de fermer la portière du coche qui devait me déposer à la gare. Oublierai-je un jour cette image ? Et nous voici revenu en cette funeste matinée du 19, presque un an jour pour jour après notre dernière rencontre, où je reçus ce maudit télégramme. Une fois de plus ma progéniture était souffrante, et je dus envisager un trajet solitaire. Jamais je ne remercierai assez la providence de m’avoir forcé à m’y rendre seul ! Je n’ose imaginer les épouvantables conséquences d’une arrivée en famille dans cette maison oubliée de Dieu ! Après réflexion, je proposai par télégramme-retour un déplacement pour le vendredi 23, et Philbert s’en réjouit par un énigmatique « Je prépare tout ! », arrivant dès le lendemain matin par le même moyen. La semaine se déroula sans autre incident, mon esprit restant tout de même assez perturbé par cette histoire. « J’ai réussi ! » s’enthousiasmait-il. Mais quoi donc ? Il m’avait bombardé de tant de choses, d’idées, de projets, d’hypothèses, que j’en restai perplexe. Et surtout, je ne pouvais me départir d’une certaine inquiétude, comme une angoisse insidieuse, générée par mon inconscient qui aurait relié entre elles certaines pièces de ce puzzle invisible à mes yeux, et y aurait découvert un sombre avertissement. L’après-midi du vendredi, je préparais une petite mallette d’affaires, mes manteau et chapeau de voyage, une solide canne adaptée à la marche comme au combat, et mon indispensable petit révolver bulldog bien caché dans sa poche dédiée. Peut-être serez-vous surpris par de telles précautions pour un simple déplacement à Orléans, mais une très mauvaise rencontre avec des fâcheux au cœur de Paris quinze ans plus tôt m’avait appris à me méfier de tout déplacement inhabituel. J’avais expédié mon heure d’arrivée estimée, sachant qu’une calèche m’attendrait à la gare. J’embrassai ma femme, mon fils, et m’en fus. Je ne puis rien dire que de très banal sur ce voyage. La pluie, encore et toujours ; un compartiment empli de lecteurs bien silencieux ; le premier télégramme, glissé dans ma poche, que je relisais de temps à autre, comme pour y découvrir quelque symbole caché. Les trains n’étant plus guère perturbés par les restes de la grande grève générale, j’arrivai à l’heure prévue et un coche m’attendait sur place. C’était une belle voiture, bien confortable par ce mauvais temps, et son conducteur se montra plus courtois qu’on ne les rencontre à Paris. Je lui en fit le compliment dès l’arrivée. Nous traversâmes une triste campagne, grise et morne sous les trombes d’eau, l’invisible soleil s’éclipsant pour laisser place à la nuit. Enfin, au bout d’un peu moins d’une heure, la propriété familière apparut. Le brave homme m’abandonna devant le portail en fer forgé avec une certaine hâte. Il semblait peu apprécier l’endroit, et même son cheval était nerveux. Je traversai le jardin, étonné par un son régulier que je ne reconnus pas tout de suite, avant d’identifier le fameux générateur à vapeur. Ce dernier tournait au ralenti, son imposante silhouette de gros insecte rajoutant un certain cachet à l’ambiance lugubre se dégageant de l’ensemble. Jamais encore je ne l’avais perçu ainsi, et, si j’avais été un simple étranger, j’aurais sans doute tourné les talons et quitté les lieux sans plus attendre. La maison, à peine éclairée, se découpait telle une silhouette fantomatique sur le ciel presque noir, et je fus fort surpris de ne pas découvrir Philbert debout sur le perron, comme il avait l’habitude d’y venir en entendant grincer la porte. Sans manières, j’entrai, augmentai la puissance de l’applique dans l’entrée et, tout en posant canne et bagage, l’appelai sans résultat. J’attendis quelques instants puis, inquiet, m’avançais à pas feutrés dans la demeure. Le salon, servant aussi de bibliothèque, souffrait d’un certain désordre. Canapés et chaises avaient été déplacés pour encercler une tablette en bois de facture modeste renversée au milieu de la pièce. Une légère odeur d’ozone y flottait, comme si la foudre était tombée dans la cheminée quelques jours plus tôt. Je trouvai une lampe à huile et l’allumai pour mieux voir. On aurait dit qu’une démonstration de quelque tour, ou expérience, avait été prévue là pour un petit aréopage d’initiés et que le sujet, de mauvaise humeur, s’en était allé en renversant la table. J’appelai de nouveau et, dans l’attente d’une réponse qui ne vint jamais, étudiai la salle, lampe en main. Je ne trouvai rien d’utile à la compréhension des évènements, pas la moindre note ou croquis, ni le plus petit instrument de mesure. Je redressai la tablette et la remarquai brûlée sur le dessus, en particulier son carré de cuir. Sa surface était même encore un peu tiède, comme si on y avait renversé du thé ! Interdit, je me retournai vers l’entrée, et découvrit alors une chose singulière. Au pied d’un mur se trouvait un vieux coussin sans forme, plein de poils de chat et de griffures, et juste derrière, sur la paroi, se découpait une tache sombre des plus étranges. Je m’approchai, yeux écarquillés, pour reconnaitre une sorte de peinture murale anthracite, représentant l’ombre d’un chat furibond faisant le gros dos ! C’était à coup sûr Hector, son embonpoint et ses courtes pattes ne laissant planer aucun doute, mais l’œuvre était si précise qu’elle me fit de suite penser à l’une de ces plaques de verre négatives comme j’en avais vu autrefois dans l’atelier de monsieur Nadar. Il ne s’agissait cependant pas ici de photographie, mais de peinture, car il était impossible de glisser un mur dans une chambre de prise de vue. Néanmoins, le réalisme de la scène me mit mal à l’aise, et sur le moment je regrettai que le coche soit parti si vite. Évacuant de mon esprit cette puérile impulsion, je visitai la maison tout entière sans y trouver personne. Elle était en ordre, ma chambre préparée avec soin, la cuisine emplie de victuailles. Philbert avait prévu mon arrivée, et, à part l’ombre du chat sur le mur, rien n’y paraissait anormal ou inquiétant. Il ne me restai donc qu’à me rendre au laboratoire, où je le trouverais à coup sûr penché sur une expérience, ayant oublié l’heure ainsi que ma venue. Je sortis et m’engageai dans le jardin. Désormais seule la lampe guidait mes pas, et je faillis trébucher plusieurs fois dans quelques petites clôtures de fer forgé rampant sournoisement au sol. Le générateur continuait à pomper dans le vide, alimentant en électricité le laboratoire pourtant éteint. La pluie avait cessé, attendant avec impatience une faiblesse de la brise pour de nouveau s’abattre sur la lande. Une fois de plus, je me reprochai de percevoir cet endroit, charmant de jour, d’aussi sinistre manière. Arrivé devant la porte en bois, je frappai quelques coups et m’annonçai. Rien. Le bâtiment était aussi silencieux que la maison, à l’exception de la machine à vapeur. J’acceptai alors de céder à mes craintes : il s’était passé ici quelque chose d’anormal, et peut-être mon ami était-il en danger ! Je poussai le battant qui n’offrit aucune résistance. À l’intérieur, le noir. Ou presque. J’entrai, et découvris les lieux en grand désordre. Des tabourets étaient renversés, des ouvrages empilés en vrac ou jetés au sol, des tubes et des éprouvettes cassés, des morceaux dans tous les coins, des feuilles de notes traînaient sous mes pieds et même certains établis semblaient avoir été poussés. Une forte odeur d’ozone emplissait l’atmosphère. L’ampoule électrique du plafonnier, de sa fabrication, avait éclaté. Tout laissait à penser qu’un mouvement de panique s’était produit ici. Le seul éclairage, hormis ma lampe, provenait du fameux four à verre à la bouche encore rougeoyante, cerclé de bras métalliques supportant des électrodes compliquées d’un modèle inconnu, artisanal, projetant des reflets diaboliques sur toutes les surfaces un tant soit peu lisses. Je me baissai pour ramasser les feuillets manuscrits, puis, les déposant sur une table, remarquai l’objet. Il était au centre de la salle, à proximité du four. Posé sur un établi métallique, c’était un simple cube de verre d’une dizaine de centimètres de côté. Banal, pas même décoratif, je ne l’aurai pas vu sans la lueur d’enfer se reflétant dans ses entrailles transparentes. Curieux, je m’approchai… Et il bougea ! Je me figeai sur l’instant ! Quel était ce prodige ? J’avançai de nouveau, et… Je ne sais trop comment décrire ce phénomène… Le cube ne bougeait pas vraiment. C’étaient ses perspectives qui ne se déplaçaient pas de concert avec la pièce ! Abasourdi, j’arrivai à portée de main de cet artefact qui, vu de haut, me paraissait tourner sur lui-même tout en restant immobile. J’y posais un doigt, puis tentai de le saisir. Il était lisse et glissait comme un savon mouillé, son toucher ne correspondant pas à l’image qu’il me rendait ! Le serrant fermement, je le soulevai, et tout de suite il s’échauffa, comme s’il frottait contre les parois invisibles de la réalité. Sursautant, je le lâchai et il tomba sur l’établi avec un bruit sourd bien supérieur à celui que sa masse aurait dû produire. Un peu effrayé par l’expérience, je dois l’avouer, je reculai et retournai étudier les notes que j’avais rassemblées et déposées près de l’entrée. Je constatai alors que ma main droite, celle qui avait saisi la curiosité, démangeait comme si j’y avais versé par mégarde un acide de très faible puissance, toutefois actif. Une bouteille d’eau vint à mon secours et je la versai toute entière sur mes doigts endoloris, les essuyant avec un chiffon. Puis, préoccupé par mes découvertes, je reportai mon attention sur les documents. Il s’agissait de notes crayonnées de deux types : les premières formaient un exposé technique cohérent, destiné sans doute à être plus tard transcrit au propre pour publication ; les secondes un simple journal, qui allait m’en apprendre beaucoup sur le déroulement de ces derniers jours. J’allais m’intéresser à cette chronique lorsque j’aperçus le titre de la théorie scientifique rédigée par Philbert, et, pardonnez-moi cette expression triviale, je sentis mes cheveux se dresser sur la tête ! Il était écrit : Méthode pratique de création d’un Hypercube dans notre monde cartésien. Un hypercube ! Sans entrer dans des détails scientifiques n’ayant d’autre résultat que compliquer ma description des faits, cet objet purement théorique est un cube se déployant dans quatre dimensions au lieu des trois régulant notre réalité ! Construction mathématique remarquable, expérience de pensée des plus passionnantes, l’hypercube reste néanmoins du domaine de la chimère géométrique, et nul esprit censé n’aurait espéré un jour en faire jaillir un dans notre bon vieux XIXe siècle. Incrédule, je levai le regard vers l’aberration lumineuse posée devant le four, tel un objet des plus communs. Rien ni personne, autrefois, n’aurait pu me faire croire à son existence. Pourtant, il était bien là ! Je lus en diagonale l’incroyable procédé, porte ouverte sur l’impossible, perfectionné sans relâche cette dernière année. Mêlant science physique et parapsychologie, verrerie et alchimie, Philbert avait réussi à tordre de puissants champs magnétiques selon des formes inconnues de notre univers et s’en servir comme moule, pour y couler une pâte incandescente de sa composition et obtenir des formes contre-nature aussi prodigieuses qu’instables. Ces singularités n’avaient, semble-t-il, qu’une durée de vie très limitée, peut-être conscientes de l’incongruité blasphématoire de leur présence dans notre pauvre monde. De plus, leur contact agressif avec toute forme de matière vivante semblait présager d’une menace latente, que mon ami trop exalté n’avait pas estimé à sa juste mesure. Je délaissai ces séries d’équations et de schémas pour me tourner vers les dernières pages du journal. Elles étaient rédigées en style télégraphique, alignant dates et faits sans recherche de syntaxe, et je me sentis coupable d’ainsi entrer dans la sphère privée d’une personne qui m’était chère. Toutefois, les circonstances exceptionnelles dans lesquelles je me trouvai n’offraient pas d’autre choix. Mercredi 14 : le cube a tenu quelques secondes avant d’imploser. Frustrant, mais preuve que la composition et surtout la densité du verre vont dans le bon sens. Jeudi 15 : Encore un échec ! Une saute dans le circuit a détruit le moule au pire moment ! Je dois revoir les câblages. J’y suis pourtant presque ! Vendredi 16 : deux heures ! Le cube a survécu deux heures ! J’avais raison : c’est dans le dosage de l’antimoine qu’est le secret ! Dès demain matin, je multiplie la dose d’un facteur d’un virgule quatre. Suivait une série de tableaux incompréhensibles, griffonnés sous l’effet d’une excitation intense. Je reconnaissais à peine l’écriture de Philbert, et n’osais imaginer dans quel état il se trouvait à ce moment de son récit. En parallèle, un élément venait de changer dans mon environnement, mais, absorbé par la lecture, je ne m’en étais pas rendu compte. J’allais bientôt le regretter. Lundi 19 : Extraordinaire ! L’Hypercube, créé samedi dernier, a disparu seulement ce matin à l’aube ! Pas implosé, disparu ! Il s’est effacé avec discrétion de notre réalité, comme un voyageur rentrant chez lui après un long périple ! Il était plus lumineux que les autres, pulsait un peu, et se montrait très agressif au toucher. Je puis donc désormais stabiliser cette forme durant deux bons jours et l’exposer sans risque. Eurêka ! J’ai réussi ! Mardi 20 : Dormi toute la journée d’hier, sauf pour poster le télégramme. Mon presque frère sera là vendredi, et j’organiserai avec lui une répétition destinée aux officiels de la région, en attendant Paris. Que ne donnerais-je pour voir la tête du Doyen et de ses sbires lorsque ma révélation éclatera au grand jour, bousculant des siècles de science poussiéreuse et leurs certitudes obsolètes ! J’ai encore besoin de repos, cependant. J’ai l’impression d’avoir passé la semaine dernière à grimper une montagne en courant, et la prodigieuse lumière émise par les cubes n’y est peut-être pas étrangère. Plus d’essais jusqu’à vendredi, mais beaucoup, beaucoup de vérifications. Encore une liste de choses à faire, de produits à préparer, d’appareils à modifier. Si j’avais été là, j’aurais pu lui conseiller la prudence, de moins se hâter. Maudite soit la distance qui nous séparait ! Vendredi 23 : 5 heures du soir. L’Hypercube est de retour, plus resplendissant que jamais. Je l’ai posé sur une tablette dans le salon, tourné les fauteuils autour. Il est moins brûlant que ses prédécesseurs, plus simple à manipuler, mais aussi bien plus lumineux, et suffira à éclairer la pièce. Quelle démonstration ce sera là, et j’ai peine à croire en être l’auteur ! Avec sagesse, Hector se lèche sur son coussin, n’accordant pas plus d’attention à mon œuvre qu’il ne le juge nécessaire. Le calme de cet animal me rassure. Les bêtes, aux sens aiguisés, savent bien mieux que les hommes repérer un danger, et je ne saurais trouver ici meilleur assistant. Je vais me changer, et préparer une belle réception pour mon invité d’honneur. Je saute de joie à l’idée de tout lui raconter. La feuille suivante est tachée, froissée. Elle a été rédigée en catastrophe sur un établi humide, dans ce laboratoire selon toute vraisemblance. L’écriture, à peine lisible, fut produite par une main nerveuse. J’ignore ce qui s’est passé. J’ai entendu le chat souffler comme jamais, et vu une lumière incandescente sortir du salon, alors que j’étais à la cuisine. J’ai couru, mais le brave animal avait disparu. Une odeur d’ozone empuantissait la pièce, et son ombre était comme décalquée sur le mur ! Je n’ose imaginer la puissance de lumière émise pour accomplir un tel prodige ! Hector a dû s’enfuir malgré la pluie, et je le retrouverai au fond du jardin demain matin, dans son petit coin habituel. Cependant, le cube est brûlant et a grillé la table, y adhérant tant que je l’ai renversée en le ramassant. J’ai estimé plus prudent de le ramener ici, au laboratoire, le risque d’incendie étant moindre eu égard aux matériaux robustes employés pour en construire les meubles. J’ai quand même bousculé pas mal de choses pour arriver à le tenir. Vive les gants ignifuges ! Puis ces dernières lignes, où le trait devient anxieux, et pour une meilleure compréhension, je vous épargnerai les fautes d’orthographe ou de grammaire. Il pulse de nouveau. J’ai peine à le regarder sans les lunettes de protection. On dirait un petit soleil, une étoile venue d’un autre univers et qui fait une pause ici, chez moi, avant de reprendre sa course vers l’infini. Sa lumière augmente sans cesse, sans cesse, comme s’il voulait… Je dois… Cet arrêt brutal de la narration me terrifia, moins cependant que la suite des événements. Que lui était-il arrivé à l’issue de cette dernière phrase ? C’est alors que je remarquai la facilité nouvelle avec laquelle je déchiffrai ce terrible témoignage, et réalisai le niveau de luminosité anormal de la pièce. Alarmé, je levai la tête. Le cube brillait comme jamais, empli d’une énergie monstrueuse toute prête à se libérer ! Avec une certaine stupidité issue de la panique, je cherchai du regard une boîte, un coffre, n’importe quoi qui m’aurait permis d’enfermer la terrible chose et de protéger mes yeux de son néfaste rayonnement. Je me tournai en direction de la porte… … et je vis ! Toute pensée cohérente disparut sur le champ de mon esprit, remplacée par l’effroi le plus glacial qu’il m’ait été donné de subir dans toute mon existence. Par miracle, un sursaut de raison subsista et sut me décrire le désespoir de ma situation : mon espérance de vie se comptait désormais en secondes, et jamais celles-ci ne seraient assez nombreuses pour me laisser atteindre la porte et fuir cet enfer ! L’abomination déployait sa meurtrière lumière tout autour de moi, désireuse de se venger d’avoir été arrachée à son impensable macrocosme. J’étais devenu la proie d’une entité mathématique aux buts et motivations à jamais incompréhensibles, à moins que toute cette horreur ne fut qu’une simple réaction au télescopage interdit entre un objet ailleurs inoffensif et nos dimensions incompatibles. Quelque soit la vérité, mon sort était scellé ! Alors, par pur réflexe, je sortis mon révolver et tirais trois balles sur la chose impie ! L’hypercube éclata, explosa, puis implosa, ravalant les éclats de verre meurtriers qu’il avait projeté dans ma direction. Un souffle dément me projeta au sol et dévasta ce qui restait du laboratoire, éparpillant en tout sens le moindre élément non fermement attaché ou rangé. Par chance, la lampe à huile d’excellente qualité se renversa sans se briser, évitant ainsi de répandre son liquide enflammé. Je restai prostré, hagard, effrayé à la simple idée d’ouvrir les yeux. L’odeur d’ozone, insupportable, me brûlait les poumons. Je ne devais pas rester ici. Péniblement, je me levai, repoussant un tabouret qui m’était tombé dessus, et braquai la lampe vers le centre de la pièce. Le cube, disparu, était détruit ou retourné dans son univers, l’établi le supportant en partie fondu. Le four ayant été soufflé comme une bougie, seule ma lampe désormais perçait les ténèbres. Il n’y avait plus rien à faire. Je devais récupérer mes affaires et marcher quelques kilomètres jusqu’au village pour prévenir la gendarmerie. Peut-être serais-je trempé par la pluie, mais tout valait mieux que rester un instant de plus dans ce lieu maudit. Avant de sortir, je dirigeai une dernière fois le faisceau lumineux vers l’épouvantable vision qui m’avait tout révélé : l’ombre sur le mur, à côté de la porte. La silhouette négative, photographique de Philbert Macleary cueillie en pleine fuite pour sa survie, dernier témoignage à jamais imprimé sur la pierre comme épitaphe de son existence. La dernière image de mon ami, une fraction de seconde avant sa désintégration !

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