Chapitre 1

LE livre

4631 mots · ⏱ 19 min

Ma grand-mère est partie, aussi discrètement qu’elle a vécu. Elle a rejoint mon grand-père au cimetière de Longeville-sur-Mer. Ma mère étant fille unique est donc l’unique héritière des biens de mes grands-parents. Il n’y a pas grand-chose : une maison et son petit jardin. Nous avons décidé de faire du tri dans les affaires de mes grands-parents. Je suis en vacances et cela ne me dérange pas de m’y rendre seule pour commencer. Je sais déjà par où commencer : le grenier. J’y ai quelques souvenirs. Lorsque j’étais enfant, j’adorais y monter car il y avait plein de vieilleries, de décorations hors du temps, de vieux vêtements, d’anciens jouets … je m’imaginais des vies d’autrefois … tout cela m’a mené à ma carrière de décoratrice, de créatrice d’univers intérieurs. Arrivée devant la maison, j’ai une vague de nostalgie qui m’envahit. Ma mère a l’intention de vendre la propriété. C’est toujours un déchirement de se séparer de choses riches de souvenirs. Dans le grenier, je commence à regrouper les objets trop abîmés qui seront jetés. Je rassemble également les choses que nous pourrons vendre ou conserver. Je mets alors la main sur un livre minuscule que je n’avais encore jamais vu. Il semble très ancien au regard de la couverture toute élimée. Je le manipule avec précaution et enlève doucement le peu de poussière qui s’y trouve. Le titre « Le temps est venu » est écrit à l’encre bordeaux. Aucun nom d’auteur ne figure sur la couverture, ni sur les premières pages. Férue de lecture, je m’installe et commence à feuilleter l’ouvrage. Le texte débute ainsi : « Cela fait longtemps maintenant que tu vis seule. Ta vie a été plutôt heureuse. Cependant, l’absence de l’être aimé est douloureuse. Tu dois laisser la place à la nouvelle génération. C’est ainsi. Ta famille sera certainement triste, mais elle s’en remettra. C’est la suite logique des choses. La mort fait partie de la vie. » Je me dis que ce livre n’est pas très gai. Je poursuivrai peut-être ma lecture plus tard. Je trie ainsi pendant près de deux heures des objets divers et variés. Ma mère m’a envoyé un message. Elle arrive dans 10 minutes pour me prêter main forte. Je décide de descendre les premiers cartons. Je n’oublie pas d’y mettre le petit livre bordeaux que j’ai trouvé tout à l’heure. Ma mère arrive toujours aussi dynamique que d’habitude. Ses 60 ans n’ont aucun impact sur elle. Sa silhouette est toujours aussi svelte, et elle a une telle énergie que je me dis que ce doit être génétique. Ma grand-mère avait 85 ans ; elle avait encore un visage très beau et un certain dynamisme. C’est d’ailleurs pour cela que nous ne nous attendions pas à son décès. Elle semblait aller si bien … Je montre à ma mère le fruit de mon travail solitaire. Elle me fait confiance quant au tri effectué. Je charge dans le coffre de sa voiture un premier carton d’objets à jeter. Ma mère me propose de conserver ce que je veux dans les autres cartons. Je me souviens alors du livre ; je le cherche car j’aimerais bien le garder. J’ouvre le carton où je l’ai déposé. Je ne le trouve pas. Pourtant, il était bien là. Je continuerai à chercher plus tard. Pour le moment, il faut que j’aide ma mère à faire l’inventaire de la vaisselle, je devrais dire de la nombreuse vaisselle, présente dans la cuisine et la salle à manger. Une heure plus tard, nous faisons une pause. Je me remets à la recherche du fameux livre. Et là, je le trouve immédiatement dans le carton … c’est inexplicable, mais bon … Je le prends en main. Et quelle n’est pas ma surprise en découvrant que le titre n’est plus le même sur la couverture. « Le temps est venu » est devenu « La chute » !!! J’ouvre alors le livre et le texte n’est plus le même non plus. « L’accident est inéluctable. Une bonne forme physique n’empêche pas les chutes. Tu dois l’accepter. Cela te donnera le temps de réfléchir. » Je n’en reviens pas. Comment est-ce possible ? Le titre et le texte ont changé. Je deviens folle !! Je me lève et je me dis qu’il faut que j’en parle à ma mère. C’est trop fou ! Elle est retournée au grenier. Je commence à monter l’escalier escamotable, quand je sens mon pied droit glisser et rater la marche suivante. Je me retrouve alors par terre avec une douleur à la cheville. Ma mère apparaît en haut de l’escalier ; j’ai dû crier en tombant. Elle descend très vite et se penche vers moi. Elle est inquiète mais je la rassure. J’ai juste mal à la cheville. Elle m’aide à me relever, et va chercher de la glace. Le livre bordeaux gît près de moi. Je m’en empare, décidée à en parler à ma mère. C’est alors que je m’aperçois que le titre a encore changé : « L’inquiétude d’une mère ». J’ouvre immédiatement l’ouvrage. « Une mère s’inquiète toujours pour son enfant. Est-ce une raison pour en ajouter ? Elle a suffisamment de tracas, et de peine aujourd’hui. Tu dois la protéger. Tu dois la préserver. Tu es adulte et tu peux gérer cela toute seule. » Cette fois-ci, j’ai vraiment l’impression que le livre s’adresse à moi. C’est comme s’il ne voulait pas que je divulgue son existence. Instinctivement, quand ma mère revient avec de la glace dans un torchon, je range discrètement le minuscule livre dans la poche de mon jean. Finalement, je parviens à me remettre debout sans trop de difficulté. Ma cheville n’a pas grand-chose, elle a dû simplement tourner un peu. Cette histoire de livre me trotte dans la tête. Il faut pourtant que j’aide ma mère à trier, ranger, stocker … Je me concentre davantage sur mes tâches. Pendant près de deux heures, ma mère et moi avons enlevé divers objets à jeter ; nous avons également fait bon nombre de cartons avec de la vaisselle, des vêtements, du linge de maison. Il reste encore les pièces de l’étage à ranger. Nous décidons que nous en avons fait assez pour la journée. Les choses à jeter sont mises dans mon coffre et à l’arrière de ma voiture. J’irai à la déchetterie demain. Ma mère s’occupe quant à elle de faire des paquets de linge de maison afin de les déposer à la Croix Rouge. Elle a tout mis dans sa voiture. Nous quittons la maison de ma grand-mère en même temps. Mon père doit nous attendre pour le dîner. Une fois seule au volant de ma voiture, je ne résiste pas à l’envie de reprendre le livre minuscule. Je n’ose à peine regarder la couverture, mais la curiosité l’emporte. « La dispute ». C’est le nouveau titre du livre. Il faut que je lise le texte. De quelle dispute s’agit-il ? Est-ce moi qui vais me disputer avec quelqu’un ? Quel est le sujet de la dispute ? En lisant les premiers mots du texte, je comprends qu’il s’adresse de nouveau à moi, mais la dispute concerne des « personnes qui me sont proches ». « La dispute est nécessaire quand le désaccord persiste. Les mots ont une portée conséquente. Deux êtres peuvent vivre ensemble longtemps sans avoir la même vision de la vie. La fracture est évidente. Le motif est futile mais la rancœur réelle. Tu assisteras forcément impuissante au déchirement. » Le titre et le contenu changent. Cependant, les thèmes sont toujours tristes : un départ, une chute, l’inquiétude, une dispute. Et pourtant, c’est addictif … Je finis par démarrer. Je ne veux pas arriver trop tard chez mes parents. Et si j’arrive suffisamment tôt pour éviter une dispute. Car je crois comprendre dans le livre que la dispute concerne mes parents. Comme je m’en doutais mon père était impatient que l’on rentre pour pouvoir dîner. Il a toujours été très à cheval sur les horaires, et surtout sur les horaires des repas. Ma mère a déposé toutes les affaires provenant de chez ma grand-mère dans le bureau. Elle m’a dit qu’elle passerait une bonne partie de la soirée à faire des lessives. A table, nous parlons de choses et d’autres. Cela me fait un peu bizarre d’être entre mes parents, comme quand j’étais enfant. La télévision est allumée, mais personne ne la regarde. L’ambiance est chaleureuse. Mes parents semblent heureux. A la fin du repas, j’aide ma mère à débarrasser et faire la vaisselle. Mon père, comme à son habitude, s’enferme dans le bureau pour s’adonner à sa passion : les maquettes de bateaux. Puis je me rends dans ma chambre. Je m’allonge un peu, consulte mon portable ; j’ai quelques messages d’amis me présentant leurs condoléances pour le décès de ma grand-mère. Je leur réponds ; c’est un principe chez moi de toujours répondre au moindre message. C’est alors que j’entends des cris, des voix fortes provenant du rez-de-chaussée. Cela me fait sursauter car tout est calme dans la maison en général. Je reconnais la voix de mon père. Il a l’air très en colère. Je n’arrive pas à distinguer les paroles, ni à comprendre ce qu’il se passe. Je me lève et m’apprête à descendre, quand j’aperçois mon père sortir du bureau, ouvrir la porte de la maison et s’engouffrer dans l’obscurité de ce début de soirée. Je me précipite en bas, et je trouve ma mère au sol dans le bureau, en larmes, entourée de toutes sortes de tissus, vêtements enchevêtrés. Quand elle me voit, elle tourne la tête et sort un mouchoir de sa poche. Je m’approche d’elle. Son chemisier est déchiré au niveau du col et sa joue est toute rouge. « Ne lui en veux pas », me dit-elle, « c’est ma faute. J’ai posé les cartons là où il range sa réserve de colle à bois. Cela n’est pas très grave. Ne t’inquiète pas ma chérie. » Je suis un peu déboussolée. Je ne sais pas quoi faire, ni comment réagir. Ma mère s’est déjà relevée, et range le bureau comme si de rien n’était. J’entends mon père rentrer ; il se dirige vers la cuisine. Je me dis qu’il faut que j’aille le voir, tirer tout ça au clair. Je le trouve assis avec un verre d’eau devant lui. Il a un air sombre et le regard fixe. Je m’approche et m’assois à mon tour. C’est alors qu’il me prend la main, et murmure « Désolé ». Je retire ma main et m’exclame « Tu n’as pas le droit de faire ça ! ». Il se lève et monte à l’étage. J’entends la porte de leur chambre. Il n’a rien dit. Je n’en reviens pas, je viens d’assister à une scène de violences conjugales au sein du foyer familial … J’éprouve le besoin d’appeler Nicolas. Il saura me réconforter, en tout cas, je l’espère. Mais il ne répond pas. Je sais qu’il est un peu tard, mais quand même … C’est alors que mon regard se porte sur le fameux livre trouvé dans le grenier de ma grand-mère. Ma curiosité me pousse à le prendre pour voir quel est son titre en ce moment. « La séparation ». Ce n’est tout de même pas de mes parents dont il est question. Ils sont mariés depuis 30 ans ! Je suis tellement chamboulée que je ne trouve même pas anormale, ou du moins irrationnelle cette histoire de roman dont le titre change à tout moment. Et le titre semble en plus être en lien avec les événements de la journée, de MA journée … J’ouvre le livre afin d’en lire quelques lignes. « Deux personnes qui se séparent, c’est le signe que la vie est faite de changements. Et il faut les accepter. Rien n’est simple. Tu dois vivre avec cela. Ou si tu n’en es pas capable, alors il te faut prendre les bonnes décisions … ». C’est étrange comme j’ai l’impression que ces mots me parlent. Je réessaie d’avoir Nicolas au téléphone. J’ai besoin de parler avec quelqu’un. Cette fois-ci, il répond. Il me raconte qu’il était avec Boris et Pierre, et qu’il n’a pas entendu son portable sonner. Je lui raconte alors tout ce qui s’est passé depuis ce matin : le rangement de la maison de mes grands-parents, le livre et bien sûr la dispute entre mes parents. Il a une réaction inattendue à mon sens. Il me demande si j’ai bien pris mes anxiolytiques. En effet, je suis un traitement depuis 6 mois, depuis mon burn-out professionnel. Je lui demande quel est le rapport. Il m’explique que je suis bouleversée suite au décès de ma grand-mère et que mes épisodes d’angoisse et d’anxiété peuvent brouiller mon discernement. Je n’en reviens pas, il pense que j’ai halluciné, mais je n’ai pas imaginé l’altercation entre mes parents, et je n’ai pas rêvé les changements de titre du livre. J’abrège notre conversation. Au lieu de m’apaiser, Nicolas m’a juste agacée. Je me couche furieuse et agitée. Le sommeil met du temps à arriver. Finalement, je parviens à m’endormir, non sans peine, et avec la sensation que demain ne sera pas plus paisible. C’est le bruit de la cafetière qui me réveille. Je me demande encore si j’ai rêvé tous les événements qui me trottent dans la tête. Arrivée dans la cuisine, j’aperçois mes parents assis en face l’un de l’autre. Mon père lit son journal, et ma mère beurre quelques tartines. Ils me disent bonjour presqu’en même temps avec le sourire. La dramaturgie d’hier soir a disparu. Ils sont comme d’habitude, souriants et tranquilles. Je me dis qu’il ne vaut mieux pas aborder la dispute d’hier. Ce n’était peut-être qu’une dispute isolée provoquée par la fatigue, le décès, les tracas de la succession … Il faut pourtant que je leur parle du livre. Je me lance alors dans un récit que moi-même je trouve difficile à croire : le titre qui change, le texte aussi, et cette impression que ça raconte les événements des heures à venir … Mon père me regarde comme si j’étais devenue folle. En revanche, ma mère perd son sourire. « Où est le livre ? » me demande-t-elle. « Dans ma chambre, pourquoi ? », je réponds. « Je veux que tu le descendes. On doit s’en débarrasser immédiatement », me dit alors ma mère. Elle a l’air à la fois furieuse et terrorisée. Elle n’a pas paru étonnée par mon récit. Elle doit connaître le livre. « Tu l’as déjà vu et lu ? », je lui demande. « Ce n’est pas le problème. Il faut le faire disparaître, je te l’ordonne ». Je n’en reviens pas, elle ne m’a jamais parlé sur ce ton. Je monte à l’étage pour chercher le livre. Arrivée dans ma chambre, je me dirige vers le lit et la table de chevet. Et là, rien, il n’y a rien sur ma table de chevet. Pourtant, il était bien là ! Je l’y ai laissé avant de descendre pour le petit déjeuner. Ma mère qui m’a suivie entre à son tour dans ma chambre. « Alors, il est où ? » me demande-t-elle. « Je ne sais pas, je ne comprends pas, il était sur ma table de chevet et il n’y est plus », je lui réponds. « Tu aurais dû m’en parler dès que tu l’as trouvé », me dit ma mère. Elle redescend et j’entends la porte d’entrée s’ouvrir. Je la vois par la fenêtre entrer dans sa voiture et partir très vite. Que se passe-t-il ? Pourquoi réagit-elle comme ça ? Mon père est en bas de l’escalier, il me regarde complètement perdu. « Qu’est-ce qu’il se passe ? Où ta mère est-elle partie ? », me demande-t-il. Je lui réponds que je ne comprends rien et que je ne sais pas où est partie ma mère. Il me reparle de mon histoire de livre « bizarre ». Je lui raconte de nouveau ce qui s’est passé avec ce livre depuis hier. Il m’écoute et n’a pas la même réaction que tout à l’heure. Il me demande des précisions. Nous sommes persuadés tous les deux que c’est ce livre qui a provoqué le départ de ma mère en voiture. Mais où a-t-elle bien pu aller ? Mon père décide de passer quelques coups de fil pour tenter de savoir où elle est. Je prends moi aussi mon portable pour rappeler Nicolas. Je ne me sens pas très bien. J’ai besoin de l’entendre. Il prend mon appel, mais sa voix n’est pas très enjouée. Je lui explique ce qui vient de se passer avec ma mère. « Hier elle pleurait à cause de ton père. Aujourd’hui, elle pique une crise pour une histoire de livre. Tu sais bien qu’elle a toujours été lunatique. Elle n’est pas étrangère à ton état d’angoissée et de stressée de la vie », me dit-il d’un ton très neutre. Cela me fait exploser. Je lui raconte des choses bouleversantes, et lui, me rétorque que ma mère a des troubles de l’humeur et que mes angoisses sont héréditaires ! Quand je lui fais part de ma colère, il me répond simplement que nos visions sont divergentes depuis quelques temps, qu’il ne me comprend pas, qu’il vaut mieux s’éloigner. « La séparation », le titre me revient en pleine face. La voilà la séparation ! Je raccroche toujours aussi énervée. Je retourne dans ma chambre. J’ai besoin de me calmer. Et là, sur mon lit, je vois LE livre ! Je deviens folle. Tout à l’heure, il n’y avait rien sur mon lit. Je m’approche, un peu terrifiée. Quel titre vais-je lire sur la couverture ? « La disparition ». Est-ce de ma mère dont il est question ? C’est possible. Les premières lignes du livre me confortent dans cette idée. « Un parent qui disparaît, c’est souvent vécu comme un abandon. La vie ne sera plus la même. Il n’est pas toujours bon de vouloir à tout prix le ou la retrouver ou rejoindre d’une manière ou d’une autre. Le départ a ses raisons. Parfois, c’est pour fuir mais cela peut aussi être une façon de protéger ceux qui restent. » Ce livre est en train de me rendre dingue. Et j’ai comme l’impression qu’il a rendu folle ma mère aussi, à en croire sa réaction. Mon père m’appelle. Il a trouvé où est ma mère. Elle est chez sa cousine Jeanne dont elle a toujours été proche. Celle-ci a dit à mon père qu’il valait mieux la laisser un peu tranquille ; elle semblait inquiète. Mon père n’a pas l’intention de rester attendre le retour hypothétique de ma mère. Il m’annonce qu’il va la chercher et part au volant de sa voiture. Je me retrouve seule dans la maison de mes parents. Je me dis que je devrais peut-être faire ce que m’a demandé ma mère : me débarrasser du livre. Cependant, j’aimerais bien savoir pourquoi ma mère a réagi aussi violemment. Elle connaissait probablement l’existence du livre. Elle l’a peut-être même eu en mains. Après tout, c’est chez sa propre mère que je l’ai trouvé. Je décide finalement d’aller remettre le livre là où je l’ai trouvé. J’avais commencé à remplir un carton avec des vieilleries à jeter dans le grenier de ma grand-mère. Je pourrai l’y déposer. Le livre a encore changé de couverture. Cette fois-ci, il est nettement plus inquiétant : « Un meurtre ». Je n’ose même pas l’ouvrir pour le feuilleter. Mes doigts tremblent. Mes oreilles bourdonnent. Ma vue se trouble. Je suis en train de faire une crise d’angoisse. Tout devient noir et puis plus rien. Lorsque je reviens à moi, je me demande combien de temps j’ai perdu connaissance. Je n’ai plus le livre dans les mains. Il est au sol, retourné, couverture cachée. Je ne veux pas voir de nouveau le mot « meurtre » apparaître. Je laisse le livre par terre. Je retourne à la cuisine. Le petit déjeuner est resté en l’état. Je me dis que je devrais manger quelque chose. J’ai besoin de prendre des forces. Je me sers un café et commence à mordre dans des tartines beurrées. Il faut aussi que je sache où en sont mes parents, et s’ils vont bientôt rentrer. Je décide d’appeler Jeanne, la cousine de ma mère. Celle-ci décroche très vite. J’ai peur de ce qu’elle va me dire sur mes parents. Et pourtant, elle a une voix plutôt enjouée, ce qui est rassurant. Elle me dit combien elle est contente de m’entendre. Mes parents sont à l’extérieur de sa maison en grande discussion. Je ne sais pas si je dois lui parler du livre et de son titre. Elle me demande si je veux que mes parents me rappellent, car elle ne veut pas les déranger maintenant. Elle préfère les laisser seuls encore. Ils ont besoin de se parler d’après elle. Je lui demande de dire à ma mère de m’appeler dès qu’elle le peut. J’ai vraiment besoin de parler avec elle, de ses relations avec mon père et surtout du livre. Ma mère m’envoie simplement un SMS m’indiquant qu’ils rentrent tous les deux, mon père et elle. Ils ont beaucoup discuté. Tout est rentré dans l’ordre. Elle a hâte de me retrouver pour m’expliquer ce qu’il faut savoir du livre. J’ai donc la preuve que ma mère connaissait l’existence du livre. Je n’ai plus qu’à les attendre tranquillement. Je m’installe devant la télé pour passer le temps. Ma mère arrive la première à la maison. Elle entre et vient me serrer dans ses bras comme si elle en avait besoin et que sa vie en dépendait. On s’assoit toutes les deux sur le canapé. Elle commence à me raconter. Le livre appartenait à ma grand-mère. Il l’a guidée au début de sa vie d’adulte d’après ma mère. C’est par ce livre, que ma grand-mère a pris beaucoup de décisions. Ainsi, c’est ce livre qui lui a conseillé de pousser ma mère à épouser mon père. D’après ma mère, elle ne le voulait pas spécialement. Il n’y avait pas vraiment d’amour entre eux. Mais elle a fait ce que sa mère lui a demandé : elle a épousé mon père. Il s'ensuivit une vie plutôt simple qui finalement lui convenait. Et puis, je suis née, ce qui a rempli sa vie de joie et de bonheur. Après le décès de mon grand-père, ma mère et sa cousine Jeanne, qu’elle considère un peu comme sa sœur, ont eu des doutes sur les circonstances de la mort. Ma grand-mère, leur a alors parlé du titre du livre « Le poison », et elles ont compris. Elles ont supplié ma grand-mère de se débarrasser de ce livre qui n’allait probablement leur apporté que des malheurs. Elles ont cru qu’elle avait jeté le livre. Et aujourd’hui, j’annonce à ma mère que je l’ai trouvé. C’est ce qui l’a rendu folle d’inquiétude et elle a éprouvé le besoin d’en parler avec sa cousine, qui en connaissait les dangers tout comme elle. Je lui raconte alors les différents titres que le livre a pris ces dernières heures. Le premier était « Le temps est venu », et je lui cite les quelques phrases dont je me souviens. Elle dit alors qu’elle se doutait que ma grand-mère avait délibérément oublié de prendre ses médicaments, et qu’elle avait tout simplement décidé de mettre fin à ses jours. Elle avait encore suivi le livre. Quand je mentionne le dernier titre, « Le meurtre », elle ne comprend pas. Elle ne voit pas ce qui peut se passer. C’est alors que le téléphone fixe de la maison se met à sonner. Ma mère se dirige dans le salon et décroche. Elle dit quelques mots et se met à crier « Oh non, non, mon dieu, ce n’est pas vrai ? ». J’accours vers elle. Elle raccroche et me regarde les yeux baignés de larmes. Mon père a eu un accident de la route, il est aux urgences de Luçon dans un état très grave. Je prends mes clés de voiture et nous fonçons toutes les deux vers l’hôpital. Nous ne parlons pas dans la voiture, trop choquées par ce qui nous arrive. Une fois arrivées, nous demandons à voir mon père. L’infirmière à la réception nous demande de la suivre. Elle nous conduit au médecin qui a examiné mon père. Celui-ci nous explique que ce sont les pompiers qui ont amené mon père. Puis des gendarmes sont arrivés. Ils ont expliqué que mon père avait été percuté de plein fouet par un autre automobiliste qui conduisait en état d’ébriété et sans permis de conduire. L’homme, légèrement blessé, a été admis en service de médecine générale. Il est actuellement entendu par les gendarmes. Nous demandons alors au médecin des nouvelles de mon père. Il n’est guère rassurant. Mon père a de multiples fractures, il est dans le coma, plusieurs organes sont touchés. Il ne peut pas se prononcer, mais les quelques heures qui viennent seront décisives. Nous n’avons plus qu’à attendre. C’est alors que je me souviens du titre « Le meurtre », et si c’était ça ? Je n’en parle pas à ma mère. Elle est déjà assez bouleversée, je ne veux pas lui faire perdre l’espoir que mon père se réveille. Près d’une heure s’est écoulée. Le médecin revient vers nous le visage sombre. Nous comprenons immédiatement. Nous tombons dans les bras l’une de l’autre. Et ma mère me chuchote « le livre avait encore raison ». Le temps que ma mère se charge des formalités à l’hôpital, je me rends à la maison. J’ai pris une décision : je vais me débarrasser une bonne fois pour toutes de ce livre. Je monte à ma chambre. IL est là au sol, là où je l’avais laissé, couverture cachée. Je m’en saisis. Dois-je regarder une dernière fois le titre ? ou dois-je résister pour me protéger ? Ma curiosité l’emporte. Je retourne le livre. Le titre « La fin d’une histoire » n’est pas terrifiant mais presque rassurant. Je vais jeter le livre et ce sera la fin de l’histoire. Je passe chez ma grand-mère récupérer le carton de vieilleries à jeter. J’y mets le livre. Je me rends à la déchetterie. Je dépose le carton près de la benne du « tout-venant » car il y a divers objets faits de différents matériaux. Je remonte en voiture et retourne près de ma mère à l’hôpital. Elle est toujours là et semble avoir pris les choses en main. Elle m’explique que le conducteur de l’autre véhicule va être inculpé d’homicide volontaire du fait de circonstances aggravantes. Je lui indique que j’ai jeté le livre à la déchetterie. Cela l’apaise également. Nous rentrons à la maison toutes les deux. Nous avons vécu le décès de deux êtres chers en quelques jours. Mais nous sommes ensemble toutes les deux prêtes à affronter la vie sans dépendre d’un livre ! Quand j’ai déposé le carton à la déchetterie, je n’ai pas vu le jeune garçon qui se tenait près de son père, le gardien. Il m’observait et a attendu que je sois partie pour aller voir le carton en question. Il avait repéré une maquette d’avion qui l’intéressait. C’est celle que mon père avait offert à ma grand-mère pour ses 80 ans. En fouillant dans le carton, le garçon s’est aperçu qu’il y avait un livre ancien. Fou de lecture, il s’est emparé du livre. Le titre « Le livre idéal pour les jeunes lecteurs » lui a donné tout de suite envie de le feuilleter. Il a alors commencé à le lire : « La lecture aide à grandir. Elle forge les personnalités. Elle alimente l’imagination. Et surtout, elle fait découvrir de belles histoires comme celle qui va suivre » …

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