Ma mère est morte un mardi.
Pendant plusieurs semaines, j’ai détesté les mardis.
Je sais que c’est idiot. Elle aurait pu mourir un lundi. Un samedi. N’importe quel autre jour. Ça n’aurait rien changé.
Mais c’était un mardi.
Et le mardi, chez moi, on sort le recyclage.
Le mardi suivant, j’ai descendu le bac jusqu’au trottoir.
Je me souviens d’avoir pensé que c’était obscène, cette façon qu’avaient les choses de continuer exactement comme avant.
Trois jours plus tard, une cousine éloignée de ma mère m’a écrit.
Elle voulait savoir si j’avais la recette du fameux gâteau aux pommes de ma mère.
Ma mère disait qu’il avait gagné deux prix. Personne n’a jamais su lesquels.
J’ai lu son message plusieurs fois avant de répondre :
— Non, désolée.
C’était faux.
Je savais très bien où elle était.
Deuxième tiroir de la cuisine.
Sous les torchons.
Ma mère pliait toujours les torchons en quatre. Même les petits. Ça faisait des paquets trop épais et le tiroir coinçait.
Je lui avais dit cent fois de les plier autrement.
Elle répondait qu’un torchon, une fois plié, était plié, et qu’on n’allait pas faire une réunion de famille pour ça.
La recette était sur une feuille de cahier quadrillée, tachée de beurre dans un coin.
En haut, au stylo bleu, elle avait écrit :
180°.
PAS PLUS.
Je n’étais pas prête à ouvrir ce tiroir.
Ça m’a pris six semaines.
Au début, quand j’allais chez elle, je ne touchais presque à rien.
J’ouvrais la porte.
Je restais dans l’entrée sans trop savoir pourquoi j’étais venue.
Puis je repartais.
Une ou deux fois, j’ai failli appeler :
Maman ?
Le mot montait tout seul.
Une habitude de la bouche.
Après, je restais là quelques secondes, gênée, comme si quelqu’un avait pu m’entendre.
J’ai commencé par la salle de bains.
Les médicaments périmés.
Les flacons presque vides.
Puis les vêtements.
Je les ai presque tous donnés.
La cuisine, j’ai attendu.
Peut-être parce qu’elle y passait beaucoup de temps.
Ou parce que les cuisines ressemblent trop à la vie normale.
Un manteau peut rester sur une chaise pendant des semaines.
Mais des légumes oubliés dans le bac, un citron moisi, une boîte de concentré de tomate entamée depuis trop longtemps, ça ne peut pas attendre éternellement.
Ma mère mettait toujours les tomates au réfrigérateur.
Je lui avais dit mille fois qu’elles se gardaient à température ambiante.
Elle répondait :
— Elles sont très bien là.
J’ai rangé les assiettes dans des cartons.
Puis les verres.
J’ai jeté des épices périmées depuis tellement longtemps que j’ai ri.
Vraiment ri. Toute seule.
Je me suis entendue et j’ai arrêté.
Après ça, il ne restait plus beaucoup d’excuses.
J’ai ouvert le deuxième tiroir.
Il a coincé.
Bien sûr.
J’ai tiré plus fort.
Les torchons étaient là.
La recette aussi.
Je l’ai prise.
Pommes.
Cannelle.
Trois œufs.
Cassonade.
Farine.
Poudre à pâte…
Bon, je m’arrête ici.
Certaines choses doivent rester dans la famille.
Je l’ai reposée.
Et dessous, une petite boîte beige.
Un coin était enfoncé.
Je ne l’avais jamais vue.
Je l’ai ouverte.
À l’intérieur, il y avait un objet qui tenait dans ma paume.
J’ai d’abord pensé à un presse-papier.
C’était translucide, mais pas vraiment en verre.
Quelque chose de plus mat.
Plus doux aussi.
Je l’ai pris.
Il était tiède.
Je l’ai reposé.
Puis je l’ai repris presque tout de suite.
Je me suis approchée de la fenêtre.
Quelque chose semblait bouger à l’intérieur.
Pas un mécanisme.
Pas un liquide non plus.
Un reflet, peut-être.
Sauf qu’il ne bougeait pas avec la lumière.
Je l’ai retourné.
Aucune inscription.
J’ai essayé de me rappeler si je l’avais déjà vu chez elle.
Impossible.
J’aurais juré que non.
Pourtant, il était bien là.
Sous l’objet, il y avait un petit morceau de papier.
Trois mots.
L’écriture de ma mère.
Une fois encore.
Ma mère ramenait régulièrement des choses improbables des brocantes et des marchés.
Une fois, elle avait acheté une pierre censée absorber les mauvaises énergies.
Deux semaines plus tard, elle s’en servait déjà pour bloquer la fenêtre de la cuisine.
Alors je n’ai pas cherché plus loin.
Je l’ai serré dans ma main.
La cuisine a semblé se décaler.
Pas bouger. Pas vraiment.
Comme si chaque chose avait glissé d’un centimètre hors de sa place.
Le bord de la table s’est brouillé.
La lumière aussi.
Puis tout a disparu.
— Tu vas finir par être en retard.
Ma mère était devant moi.
Elle coupait une pomme.
Je l’ai regardée.
Puis la cuisine.
Puis elle encore.
Elle avait cette grosse pince brune dans les cheveux.
Je détestais cette pince.
Je ne sais même plus pourquoi.
Elle portait aussi son vieux tablier à carreaux rouges et blancs.
— Tu m’écoutes ou pas ?
J’ai voulu répondre.
Rien n’est sorti.
Je regardais ses mains.
Ce sont ses mains qui m’ont fait pleurer.
Son pouce gauche partait légèrement de travers.
Elle avait une petite marque blanche près du poignet.
Ses ongles étaient courts.
Il y en avait un cassé.
J’avais oublié ses mains.
Pendant des semaines, j’avais essayé de retenir sa voix.
Son rire.
La façon qu’elle avait de prononcer mon prénom quand elle était énervée.
Ses mains, je n’y avais jamais pensé.
— Mais qu’est-ce que tu as ? a-t-elle demandé.
Je voulais dire :
Maman.
Juste ça.
Mais ma bouche a répondu :
— Rien.
Ma voix était différente.
Plus légère.
Plus jeune.
Je me suis tournée vers la fenêtre.
Dans la vitre, j’avais dix-sept ans.
Je connaissais cette cuisine.
Le vieux téléphone fixe était encore près du mur.
Il y avait l’ancienne table.
La nappe jaune que ma mère avait jetée bien plus tard parce que les taches ne partaient plus.
Mais ce jour-là ne me disait rien.
Ce n’était pas mon anniversaire.
Pas un jour de fête.
Il n’y avait pas eu de grande dispute.
Rien.
Ma mère coupait des pommes.
La radio parlait trop fort.
Une casserole chauffait.
Mon téléphone vibrait près de mon coude.
C’était juste une soirée ordinaire.
Ma mère me racontait encore quelque chose sur Nadia, la voisine, qui ouvrait sa fenêtre chaque fois qu’il se passait quelque chose dans la rue. Même quand il ne se passait rien.
Je me suis forcée à écouter.
— … et ensuite elle me dit que…
Le couteau a tapé contre la planche en bois.
Sa bouche a continué de bouger.
Mais les mots ont disparu.
À la place, j’ai entendu ma propre voix :
— Mmh.
Puis :
— Ah ouais ?
Et encore :
— Mmh.
Je n’étais pas revenue exactement dans le passé.
J’étais revenue dans ce qu’il m’en restait.
Mon téléphone a vibré.
J’ai pensé :
Ne regarde pas.
Regarde-la.
Mais mes yeux ont baissé quand même.
À dix-sept ans, je n’avais aucune raison de faire attention à une cuisine ordinaire.
Ma mère a ouvert un placard.
Elle a sorti un plat.
— Tu manges avec moi ?
Je connaissais ma réponse avant qu’elle arrive.
— Non. Je sors.
— Encore ?
J’ai levé les yeux au ciel.
Ça m’a fait mal de me voir faire ça.
Elle a posé le plat sur le comptoir.
Puis elle a demandé :
— Tu restes cinq minutes ?
Je me suis figée.
Cette phrase-là, je ne m’en souvenais pas.
Cinq minutes.
J’ai pensé :
Oui.
Bien sûr que oui.
Mais mon corps avait déjà bougé.
Ma main avait pris le téléphone.
— Je peux pas, maman. Je suis pressée.
Elle a souri.
Un sourire banal.
C’est ça qui m’a fait le plus mal.
Elle ne savait pas.
Pour elle, il y aurait d’autres soirs.
Et il y en a eu.
Des repas.
Des appels.
Des disputes pour rien.
Des dimanches où je suis passée.
D’autres où non.
Cette soirée-là n’avait rien de spécial.
Une fille mettait son manteau.
Sa mère coupait des pommes.
J’ai ouvert la porte.
Derrière moi, elle a dit :
— À tout à l’heure, ma chérie.
Je voulais me retourner.
J’ai attendu.
Rien.
À dix-sept ans, je ne m’étais pas retournée.
Alors maintenant non plus.
La porte s’est refermée.
Et j’étais de nouveau dans la cuisine.
Par terre.
L’objet avait roulé sous la table.
Je suis restée là longtemps.
J’ai pleuré pour ma mère.
Évidemment.
Mais je crois que j’ai surtout pleuré pour ces cinq minutes.
Cinq minutes vieilles de plus de dix ans.
C’était absurde.
Ces cinq minutes, je les avais eues.
Personne ne me les avait prises.
C’était moi qui les avais laissées passer.
Et maintenant, je savais exactement ce qu’elles valaient.
Quand j’ai fini par me relever, j’ai ramassé l’objet.
Il était froid.
À l’intérieur, plus rien ne bougeait.
Je l’ai remis dans la boîte.
Et c’est là que j’ai aperçu une feuille pliée au fond.
Mon prénom était écrit dessus.
Je me suis assise à la table.
J’ai ouvert.
Ma chérie,
si tu lis ça, c’est que tu as trouvé la boîte.
Je ne sais pas ce que c’est.
J’ai essayé de comprendre au début. Ensuite, j’ai arrêté. Tout n’a peut-être pas besoin d’être compris.
Je sais seulement qu’on ne choisit pas où ça nous emmène.
Moi, je suis retournée dans le jardin.
Tu avais sept ans.
Tu voulais absolument me montrer quelque chose derrière le cabanon.
J’étais occupée.
Je ne sais même plus à quoi.
Je t’ai dit : « Pas maintenant. »
Je me suis arrêtée.
Pas maintenant.
Depuis sa mort, je comptais beaucoup de choses.
Les appels auxquels je n’avais pas répondu.
Les dimanches où je n’étais pas passée.
Les déjeuners refusés parce que j’avais trop de travail.
Je gardais tout.
Comme si, à la fin, j’allais pouvoir décider si j’avais été assez là.
Je n’avais jamais pensé que ma mère pouvait avoir les mêmes souvenirs.
Mais avec moi dedans.
J’ai repris la lettre.
Quand je suis revenue, j’ai cherché derrière le cabanon ce que tu voulais me montrer.
Je n’ai rien trouvé.
C’était sans doute une bêtise.
Ou quelque chose de très important pour toi ce jour-là.
Je ne sais plus.
Puis, tout en bas :
Ne fais pas les comptes, ma chérie.
C’était tout.
J’ai retourné la feuille.
Rien.
Une partie de moi espérait une autre page.
Quelque chose qui arrangerait tout.
Mais ma mère n’était pas comme ça.
Quand quelque chose allait mal, elle faisait du café.
Ou un gâteau aux pommes.
Elle appelait le dimanche matin à neuf heures et disait :
— Je ne te réveille pas ?
Alors qu’elle savait parfaitement que si.
Elle me disait encore de prendre un manteau avant de sortir.
Je ne l’écoutais jamais.
Elle avait toujours raison.
Elle coupait les pommes trop épaisses et soutenait qu’elles étaient parfaitement normales.
C’était ça, ma mère.
J’ai replié la lettre.
Je l’ai remise dans la boîte.
Puis je suis restée assise.
Le réfrigérateur s’est mis à ronronner.
Une voiture est passée dans la rue.
Quelqu’un a claqué une portière.
Au-dessus, les voisins marchaient.
Pendant un moment, tout ça m’a agacée.
Puis j’ai eu faim.
J’ai ouvert un carton et sorti une assiette.
Puis une deuxième.
Je l’ai posée en face de moi.
J’ai failli la ranger.
Je ne l’ai pas fait.
J’ai repris la recette.
Il y avait encore presque tout dans les placards.
Il manquait seulement les œufs et les pommes.
Je suis descendue en acheter.
À l’épicerie, j’ai hésité entre deux variétés de pommes parce que j’avais oublié lesquelles elle utilisait.
Ça m’a contrariée.
J’ai pris les moins chères.
Quand je suis revenue, j’ai commencé à faire le gâteau.
Je n’avais pas fait cette recette depuis des années.
À un moment, mon téléphone a vibré sur la table.
J’ai tendu la main.
Puis je l’ai laissée retomber.
Je n’ai pas eu de grande révélation.
J’avais juste une pomme à moitié épluchée dans la main.
Alors j’ai continué.
La pelure s’est cassée à mi-chemin.
Je l’ai mise avec les autres.
Il n’y avait personne avec moi.
Personne à écouter.
Personne à regarder.
Je suis quand même restée dans la cuisine.
Un peu.
Puis encore un peu.
La recette était posée près du saladier.
Je la connaissais presque par cœur.
J’ai quand même relu chaque ligne.
À la fin, j’ai regardé le haut de la feuille.
L’écriture penchait légèrement vers la droite.
Et pendant une seconde, j’ai entendu sa voix.
180°.
PAS PLUS.
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