Chapitre 1

Le Miroir des Regrets

1679 mots · ⏱ 7 min

Le Miroir des Regrets La vie d'un écrivain a ceci de commun avec celle des acteurs qu'elle apparaît toujours chargée du même mythe. On l'imagine faite de rencontres extraordinaires, d'inspiration soudaine et de dîners mondains, discourant d'art dévoyé entre deux coupes de champagne ; d'interviews pince-sans-rire où l'artiste feint ne pas aimer se dévoiler avant d'entamer le récit d'une enfance à mi-chemin entre Mozart et Zola. Pire encore : la fausse modestie, condescendante à l'excès, qui passé un million de ventes devient une claque dans la figure des lecteurs, avides de savoir si leur coup de cœur de l'été navigue dans les mêmes pensées. Et quand l'on en vient au chanceux, couvert de lauriers par une presse sirupeuse, persuadé pourtant du drame de son existence maudite, la voix derrière les mots devient un poignard pour ceux que Dame Réussite boude depuis trop longtemps. Pour Albin, la question ne s'était jamais posée. Ses doigts n'avaient touché que des cheveux, puis les lettres rouillées d'une machine à écrire. Son appartement n'avait pas changé, mansarde insalubre dans une ville que l'Histoire disait sublime et l'actualité crasseuse. Et du salon de coiffure où il cancanait encore entre deux couleurs, il ne gardait que la rancœur d'une promesse jamais tenue : celle de ne plus y foutre les pieds. Il avait failli, pourtant, réaliser ce rêve insensé, que font tant d'entre nous, celui de rêver hors de sa condition. Un arrêt maladie, une dépression et quelques paquets de cigarettes avaient suffi pour ressortir d'une armoire cette vieille guimbarde inutile à l'ère de l'informatique. Un mot, puis un autre, enfin un chapitre, ensuite un roman. Quelques mois d'attente dans l'alcool et la chaleur étouffante d'un logis où il ne recevait plus personne, gêné des odeurs d'humidité et de tabac froid qui empoissaient les murs salis, solitude presque tangible au cœur d'un quartier jamais endormi. Jusqu'au jour d'un coup de fil, enthousiaste, nerveux. Ce roman qu'il avait presque oublié faisait écho jusque dans les bureaux-terrasses de l'éditeur, frémissant de rencontrer ce coiffeur anonyme promis – disait la voix bourgeoise au téléphone – à un avenir glorieux. Albin n'en croyait pas ses oreilles. Qu'avait-il obtenu en trente ans sur cette Terre, sinon quelques aléas de l'amour et ce poste précaire ? Son père ne lui avait-il pas dit, en termes moins choisis, que l'inverti de province devait s'estimer heureux à jouer des ciseaux dans la capitale ? Il lui fallut de nouveaux vêtements, un masque d'argile, un peu de sommeil, fumant plus encore qu'à l'accoutumée. Gargarisant un bain de bouche dans sa gorge malmenée, il se surprit même à jouer un rôle, le lavabo pour spectateur. Accueilli deux jours plus tard dans un immeuble haussmannien, acclamé de toutes parts, la vie rendait du rose à ses joues blafardes et ses traits tirés, quelques dorures dans ses yeux fatigués au vert jadis si intense. S'enchaînèrent les plateaux de télévision et la radio, les soirées chez untel sans savoir pourquoi l'on y est invité, et les ventes si acharnées que le papier vînt à manquer. Au détour d'un couloir, des demandes de tout et partout pour traduire son œuvre en anglais, espagnol, chinois. Les droits d'auteur, juteux comme une orange mûre offerte à l'affamé, s'annonçaient indécents ; et le petit salon sans envergure devint soudain l'antichambre du bottin mondain, triplant les prix pour un shampoing au seul motif de fréquenter le beau monde. Une signature chez le notaire, pour un superbe penthouse loin de la puanteur et du bruit, en attente de toucher l'or né sous ces doigts meurtris par l'eau brûlante et les produits chimiques. Mais trois mots, tirés d'un passage pourtant pas des plus intéressants, suffirent à ériger en forteresse le sommet tant espéré. Trois petits mots, déformés dans leur sens et leur but, par un pistonné de haute école, horrifié du succès qu'un roman « si nauséabond » pût prospérer à l'heure du progrès obligatoire et de la censure bienveillante. Et le rêve de virer au cauchemar quand ceux qui vous ont si goulûment acclamé deviennent vos bourreaux, prêts à mordre, voire à tuer, pour le seul crime de n'avoir su anticiper leur revirement. Coupables d'avoir lu, ils expiaient leur faute en vouant aux gémonies une carrière destinée dès lors à retourner au néant. Les prêtres de la pensée réclamèrent justice, les journalistes s'excusèrent et l'éditeur fit le dos rond ; les profits encaissés par les uns lors du procès, moqués par les seconds et regrettés par le troisième. Du penthouse dont il rêvait, Albin n'avait conservé que l'annonce, plus pauvre encore qu'avant ce coup de téléphone dont il maudissait le premier son. Elle était punaisée sur le mur, au croisement de tâches humides et vouée, comme lui, à s'effacer dans l'oubli. Trois mois s'étaient écoulés depuis que les médias, saisis d'un nouvel os à ronger, avaient cessé d'en parler. Le salon avait rapidement perdu ses nouvelles têtes et les anciennes, moins par loyauté que facilité, s'en revenaient une à une. La patronne n'avait plus, elle aussi, la force d'en rajouter ; et ce qui aurait pu être un formidable écrivain cachait sous le fond de teint les dernières traces d'une agression au sortir des courses, incapable de se défendre face à la meute déchaînée. Albin rasait les murs, rentrait chez lui sans rien voir, jeté dans un canapé si défoncé que des livres y tenaient lieu de pieds. Les larmes ne venaient pas, bloquées on ne sait où dans le labyrinthe des regrets que formait désormais son esprit tailladé. Le sommeil, infidèle comme le reste, le fuyait d'autant plus que le gin et la clope, mélangés dans un chaudron d'aigreur, s'associaient pour le tenir en demi-coma sans trêve ni fin. Ce fut l'une de ses nuits, son studio plongé dans le vacarme nocturne des ambulances, bagarres et autres scènes conjugales, que quelque chose lui apparut à la faveur de phares courant sur le plafond, ses prunelles vides suivant la lumière comme on le ferait d'une invitée indésirable. À l'endroit de l'annonce déchirée, en fait de penthouse à vendre, se trouvait un miroir. Un miroir quelconque, ovale sans autre bord que le papier peint moisi. Albin, qui savait la folie proche, crut d'abord à un songe éveillé, une paralysie délirante ou n'importe quoi que justifiât son sang surchargé. Il se redressa sur un coude, prêt à crier baliverne (ainsi l'aurait écrit Dickens), avant d'apercevoir cette fois un mouvement dans cette glace qui, pour l'instant, n'était que brouillard. Hallucination, sans doute. Il se leva péniblement, craquant de partout, le souffle d'un homme au double de son âge, pour allumer la vilaine lampe posée sur le buffet où s'étalaient factures et menaces de mort. Elle éclairait à peine, nimbant le salon minuscule d'une ambiance mordorée. C'était bien un miroir et son propre reflet, torse nu, les joues râpeuses, le regard presque mort. - Qu'est-ce que... Albin s'interrompit aussitôt. Car si l'original décuvait encore, les lèvres du reflet, pour sûr, n'avaient pas bougé. De longues secondes passèrent, puis il leva une main. Là encore, le reflet ne bougeait pas. Et le décor derrière lui, loin d'être un bouge sordide, renvoyait à la visite faite au penthouse quelques mois plus tôt. Une large baie vitrée ouverte sur le fleuve, un méridienne de cuir noir sur du marbre péruvien. Et son double vêtu, le temps d'un battement de cils, du costume qu'il avait gardé de sa gloire mort-née. Un sourire répondait à son angoisse d'être finalement devenu fou. Les nuits, dès lors, ne seraient plus les mêmes. À son travail se répandirent inquiétudes et railleries, à peine étouffées en sa présence. Albin parlait désormais tout seul, marmonnements incompréhensibles, sans perdre une once de précision. Il n'écoutait pas plus qu'il ne répondait, et ses yeux suivaient un point fixe. Le soir venu, l'écrivain déchu s'asseyait face au miroir qui ne devait pas exister. Et pourtant, il était bien là. Dans cet arceau de verre miroitait toujours plus de détails. Un homme qu'il n'avait jamais vu et enlaçait tendrement. Des amis jamais rencontrés, riant à ses blagues muettes. Des plats fins, servis par un chef en livrée, sur la terrasse illuminée du soleil couchant. Et partout de l'or, des pièces d'or là entassées dans un coin, ici en piles branlantes, tintant sans bruit sur les dalles nervurées. Elles tombaient même parfois des poches de son double, coulaient entre ses doigts. Plusieurs fois avait-il tenté de toucher le miroir pour sentir sa main se refermer sur le vide. Et le lendemain, des coupures apparaissaient sur ses phalanges, poisseuses sous les pansements. Alors ce fut la goutte d'eau, et sa patronne, lasse de parler en vain, le chassa jusqu'à ce qu'il reprenne ses esprits. N'avait-elle pas souffert, elle aussi ? Qu'importait à son employé, lequel retourna chez lui sans enlever son tablier, avide de nouvelles images pour tenir debout un jour de plus. Encore. Pourquoi ? La nuit venant, le double était seul, nu sur la méridienne, une cravate pour seul ornement, sa pudeur cachée d'or presque liquide sous les feux d'un crépuscule éternel. De son index chatoyant, il invitait Albin à le rejoindre. Ce fut la voisine qui, la première, se plaignit de l'odeur. Puis tout l'étage. Enfin, alarmée, et parce qu'elle était seule à y avoir pensé, sa patronne venue le visiter prévint la police. L'ambulance avec elle, cette dernière n'eut d'autre choix que de défoncer la porte. Elle hurla à pleins poumons, les jambes branlantes. Albin, à vingt centimètres du sol, pendait nu à sa cravate, la première qu'il s'était offerte, accrochée à la poutre apparente que son faible poids ne risquait pas de rompre. Sur le mur lacéré de griffes ensanglantées se dessinait un visage que nul ne connaissait. Et dans la flaque séchée sous ses pieds noircis brillait une pièce d'or, incongruité dans la misère des lieux. Dans tout le quartier se répandit la rumeur, toujours enflée, et les médias parlèrent de cet auteur sulfureux, mémoire que beaucoup souillaient déjà entre réseaux sociaux et rires sur un plateau policé. Seule sa patronne ne demanda pourquoi, pauvre comme Job, Albin n'avait choisi pour testament... qu'un écu sonnant et trébuchant. Félix Maubrais

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