Adèle enfonça la porte satinée d’un coup d’épaule, faisant grincer le chambranle. La salle d’opération tournait à plein régime, et sur les écrans de contrôle défilaient des colonnes de données qu’aucun des chercheurs présents ne regardait plus vraiment. Weber venait d’entrer mais Adèle le traversa sans un mot, happée par la chambre d’expérience numéro 2 autour de laquelle toute la salle semblait désormais graviter. Le directeur scientifique ne s’en formalisa pas. Il connaissait ces absences qui la prenaient parfois, tandis que son corps, lui, continuait d’agir. Chez Adèle, cela commençait toujours par les mains. L’index droit devint l’outil d’excavation du pouce voisin, grattant la peau jusqu’au sang par petites rafales mécaniques. Une manière de fouiller sa propre chair pour y retrouver un point d’appui. Le regard d’Adèle se fixa enfin sur la chambre.
« Hugo. État du Torsatron ?
Le doctorant releva les yeux de sa console.
— Pression sous dix puissance moins treize atmosphères.
— Le confinement magnétique ?
— Champ toroïdal stable. Bouclage poloïdal aussi.
Hugo évalua le trouble qui envahissait sa directrice de thèse à la vacuité des questions qu’elle posait. Elle connaissait chaque réponse avant même qu’il les prononce. Hugo sentit le malaise envahir la pièce et tenta une trouée pour le dissiper :
— Adèle… Tout fonctionne. Les Asthénies sont confinées correctement. Si elles n’ont pas fusionné, ça ne vient pas de la chambre. »
Deux sphères sombres faisaient face à l’équipe d’Adèle Selak. Leur surface happait la lumière, si bien que le regard dérapait immanquablement, avalé à son tour par cette obscurité compacte. Tentant encore d’esquiver l’évidence de leur échec, Adèle repensa aux deux prisonnières de ces sphères. Deux sœurs jumelles au cœur de l’adolescence, élancées, des cheveux blonds qui prenaient au soleil la couleur de paille brûlée des fins d’été. Étaient-elles en vie ? Pourrions-nous un jour les atteindre et percer le mystère de ces horizons impénétrables qu’elles nous opposent comme des centaines de millions de personnes ? Et puis, voulaient-elles seulement que nous les trouvions ? Cette dernière question fit vaciller Adèle, ouvrant une brèche par laquelle s'engouffrèrent les souvenirs de Wahbi. L’horizon de son mari avait atteint près de trois mètres en moins d’une heure, selon les témoignages recueillis. Un cas exceptionnel au regard des statistiques, bien qu'il existât çà et là quelques « monstres » dépassant les dix mètres. Adèle connaissait évidemment les tourments de Wahbi, son hypersensibilité aux conditions extérieures. « Ectostabilité », ironisait-il parfois pour se moquer de ses manies de physicienne, réduisant le monde à des modèles et des protocoles. Pourtant il connaissait mieux que quiconque la violence du dehors, qui le râpait vivant. Mais il tenait. Ou du moins, Adèle l’avait cru. Sa disparition fut un démenti brutal, une blessure narcissique plus terrible encore que celle ressentie face à ces deux sphères obstinément réfractaires à une coalescence pourtant promise par des mois de calculs.
« Bien, faisons une pause, déclara-t-elle d’un ton se voulant ferme, mais qui ne trompait personne. C’était moins à ses collègues qu’à elle-même qu’elle tentait d’imposer un répit. Hugo, organise les permanences pour la journée. Je dois réfléchir à la suite.
Elle se dirigeait déjà vers la sortie lorsque le doctorant la rappela :
— Adèle, attends ! Ne t’inquiète pas, on va travailler d’arrache-pied pour comprendre ce qu’il s’est passé. Tu sais ce qu’on dit… Quand on veut, on peut. »
Adèle esquissa un sourire fragile. Elle enviait cette candeur qu’elle-même avait perdue depuis longtemps. En quittant la salle, elle réalisa pourtant qu’elle ne croyait plus vraiment au retour des jumelles. Ni à celui de Wahbi.
***
Une lumière cuivrée coulait le long du couloir est du Synchrotron. Les fenêtres striées la découpaient en bandes poussiéreuses qui dérivaient lentement dans l’air. D’ordinaire, Adèle aimait cette lumière granuleuse. Elle ramenait avec elle les laboratoires d’optique de la banlieue lyonnaise où elle avait appris le métier, avec leurs paillasses bringuebalantes, les montures qu’il fallait réaligner sans cesse, les cartes électroniques s’accumulant dans les placards, sans oublier les vieux lasers dont la stabilité semblait dépendre davantage de l’humeur de l’opérateur que des lois de la physique. Mais aujourd’hui, Adèle avançait l’air hagard, aspirée vers la sortie nord ouvrant sur l’Isère. Le portique verrouillé la ramena brutalement au présent. Un claquement sourd. Puis une voix, sobre et désincarnée.
« Mademoiselle Adèle Selak, votre niveau d’anxiété dépasse les seuils recommandés. Souhaitez-vous bénéficier d’un accompagnement personnalisé pour le reste de la soirée ? Votre complémentaire premium vous donne accès à un large catalogue de divertissements personnalisés.
Adèle ferma les yeux quelques secondes.
— Non merci. Je ne m’ennuie pas, si c’est ce que vous insinuez.
Adèle s'étonnait toujours de vouvoyer ce qui n'était pourtant qu'un assemblage algorithmique savamment orchestré par le Département Scientifique d'État. Pourquoi se sentait-elle redevable d’une politesse révérencieuse qu’elle n’accordait même pas à ses supérieurs, bien humains ceux-là ?
— Je peux vous proposer une activité sportive dans ce cas. Les courts de tennis du technopole présentent actuellement un faible taux d’occupation. À moins que la piscine des Eaux-Claires ne vous tente, son taux d’activité n’est que de 63 %.
— Laissez-moi passer, s’agaça Adèle, passant et repassant son badge sur le portique dans l’espoir absurde qu’il finisse par céder à sa pugnacité. Je souhaite seulement prendre l’air. N’ayez crainte, j’étudie les Asthénies chaque jour que VOUS faites depuis 3 ans. Et puis, vos capteurs auraient déjà détecté l’émanation soufrée de mon horizon avant même que j’en hume la moindre odeur. »
Sa résistance était vaine, elle le savait. La survie de l'humanité justifiait le sacrifice de quelques menues libertés, répétait-on quotidiennement dans un discours devenu litanie. Adèle s’apprêtait déjà à céder et commander le visionnage d’une courte vidéo de lutte contre l’anxiété et la mélancolie, lorsqu’elle aperçut Weber traverser le couloir à grandes enjambées. D’un geste souple et assuré, le directeur déverrouilla l’inflexible fonctionnaire de silice.
« Eh bien dites-moi, mon cher Alexandre… Je vois que les huiles du Département n’ont pas mis fin aux privilèges, pesta-t-elle. »
Le sarcasme d’Adèle effleura à peine Weber. La lassitude qui pesait sur elle était devenue trop visible pour qu’il s’y arrête vraiment. Le flegme du directeur tenait bon en toute circonstance ; il en attribuait volontiers l’origine à une tradition paysanne alsacienne multiséculaire, une vieille discipline qui avait fini par passer dans sa façon de se tenir, et jusque dans ce visage aux traits encore juvéniles que le temps avait échoué à durcir. Seul le blanchissement discret de ses tempes, coupées court, fissurait un peu cette jeunesse tenace. Ses petits yeux bleu pâle ne quittaient pas Adèle. Elle détourna le regard, saisissant au vol le geste aérien de Weber l’invitant à quitter les lieux. Sur la défensive, incapable de trouver une entrée moins brutale, elle capitula :
« Écoutez, si vous venez me réclamer les 2 millions partis en fumée ce matin, je n’en ai pas la force. Pas maintenant.
— 2 millions 136 mille euros pour être précis », asséna Weber, enfilant soudainement sa posture d’austère bureaucrate avec une aisance déconcertante. Ils auraient des comptes à rendre, cela ne faisait aucun doute, mais, une fois n’est pas coutume, il remit les préoccupations financières à plus tard. Magnanime, il préférait s’enquérir des conclusions de sa chargée de recherche qui prenait place sur un banc bordant l’avenue des Martyrs. L’air frais descendait encore des reliefs alentours ; la rosée accrochée aux rambardes prenait sous le soleil levant des reflets pourpres. Weber balaya distraitement les gouttelettes du revers de la main avant de reprendre :
« Oubliez les questions budgétaires pour le moment. Dites-moi plutôt ce que vous pensez qu’il s’est passé… ou plutôt qu’il ne s’est pas passé ?
— Ce qu’il s’est passé ?! Nous avons poussé trop loin l’analogie avec les trous noirs. Foncé bille en tête sur l’unique piste un brin crédible que nous avions et que nous nous sommes plantés dans les grandes largeurs, voilà ce qu’il s’est passé ! Que dire de plus ?
— Il ne semble pas y avoir de coalescence entre Asthénies, acquiesça Weber. Mais pour autant que je sache, elles répondent à la métrique des trous noirs de Schwarzschild, vous avez même observé le redshift gravitationnel…
— Rien ne dit que le décalage spectral que l’on constate soit d’origine gravitationnelle, coupa sèchement Adèle. Au contraire même, les redshifts mesurés sont incompatibles avec le champ gravitationnel produit par les Asthénies. Voilà une des nombreuses anomalies qui nous échappent encore.
Adèle passa une main nerveuse sur son visage. Sa voix ralentit.
— Cela dit, ce n’est pas une surprise. Pourquoi avons-nous cru que ces sphères se comporteraient comme des trous noirs alors même qu’elles abritent en leur sein des femmes, des hommes et des enfants qui, pour ce que l’on en sait, sont la raison même de leur existence ? Et nous, malgré ça, on continue de parler d’horizons, de métriques…
Elle secoua lentement la tête.
— Pourquoi pensions-nous qu’il pourrait réellement exister des…des trous noirs d’ennui ? »
Des centaines de millions de personnes refusaient aussi de croire en l’existence de tels objets. Le simple fait d’y penser leur devenait insupportable. Pourtant, ils étaient bien là. Mais cela, Weber se garda bien de le rappeler à la jeune physicienne. Il laissa un instant répondre le tumulte des eaux de l’Isère et du Drac qui accomplissaient leur propre coalescence quelques centaines de mètres plus à l’ouest. Weber leva les yeux vers Chamechaude. La lumière gagnait lentement le point culminant du massif de la Chartreuse, qu'il avait arpenté des dizaines de fois au fil des saisons. Depuis son banc, il distinguait le profil caractéristique d'empilements de dalles calcaires s'achevant en un volet synclinal, sorte d’immense virgule minérale ouverte dans le ciel. Illuminé par un soleil rasant qui embrasait sa coiffe rocheuse, on eût dit que Chamechaude s’enorgueillissait de ce soudain privilège en toisant d’une fierté adolescente la vallée du Grésivaudan. Weber inspira profondément, tentant de prendre un peu de hauteur sur les événements :
« Il y a tout de même quelque chose de profondément révélateur dans le fait d'imaginer l'ennui que nous sommes amenés à ressentir, se déployer physiquement en un abîme qui emporte tout sur son passage, un maelström qui tourbillonne et s'effondre sur la personne qui lui donne naissance. Une personne terrassée par une mélancolie sans fin, incarnée dans ces sphères… Des sphères nourries par le spleen de millions de Baudelaire.
— Si seulement nous avions pris le temps pour de telles considérations, regretta Adèle. Nous sommes face à l’un des plus grands mystères de la science, si ce n’est de l’humanité. Et comment avons-nous réagi ? Par la peur, comme toujours. Le reste a suivi naturellement, restriction, surveillance, répression : un triptyque vieux comme le monde.
Adèle désigna vaguement le bâtiment derrière eux.
— Regardez ces portiques ridicules. Sous prétexte de divertissement, ils nous incitent à abandonner toute pensée critique. La démocratie par le nudge, une dictature éclairée, c’est ce que me répétait sans cesse… »
La phrase mourut avant son terme. Adèle fut surprise par sa soudaine facilité à confier ses états d’âme. À croire que Weber n’avait pas volé sa réputation de confesseur en chef, qui donnait de lui l’image d’une personne empathique autant qu’elle alimentait le mythe d’un homme tout-puissant. Si les mythes ont la fâcheuse tendance à rendre les faits malléables, il n’en restait pas moins vrai que Weber était au courant des activités d’Adèle. Pamphlets distribués sous le manteau, réunions clandestines, elle n'avait jamais cessé d'agiter discrètement les couloirs du laboratoire. L’article 4.7 du règlement du Département Scientifique d’État interdisait pourtant toute prise de position politique du personnel scientifique. Alors, lorsque Weber l’avait convoquée plusieurs mois auparavant, Adèle s’était attendue à un renvoi immédiat. Il s’était toutefois contenté de lui annoncer qu’il avait « égaré par inadvertance » certaines pages de son rapport mensuel destiné à l’antenne grenobloise du Département. Depuis ce jour, elle respectait autant qu’elle craignait l’homme à qui elle devait très certainement de continuer ses recherches.
« Un monde qui a peur du vide qu’il a lui-même créé. Oui, c’est très révélateur en effet, conclut-elle. »
Le directeur Weber voulut répondre, mais les mots se dérobaient. L’histoire du mari d’Adèle, il la connaissait déjà. Une disparition parmi des millions d’autres désormais, trop semblable aussi à celle de son propre fils. Il chassa vite ce soudain parallèle, étant peu enclin à faire grand cas de son histoire personnelle. Observant Adèle, manifestement plongée dans ses pensées, il capta son regard gris de lin découpant le paysage. Sa main droite portée au visage laissait apparaître un pouce rougi sous les assauts répétés d'un index cannibale qui le dépeçait avec l'assentiment de leur propriétaire commun.
« Écoutez Adèle, je suis persuadé que vous et votre équipe êtes les mieux placés pour approfondir notre compréhension des Asthénies. Il reste tant à découvrir. Mais en ne considérant ces sphères qu’à travers le seul prisme de la science, aussi perspicace soit-il, il me semble que nous passons à côté d’une partie fondamentale de leur réalité. Vous savez, Freud voyait dans la mélancolie une rupture avec le monde extérieur, une perte de la capacité d'aimer. Pour lui, elle était le symptôme d’une névrose narcissique. Si névrose il y a, je pense au contraire qu’elle se situe de ce côté du monde, perdue dans une maladive quête identitaire, une addiction à l’agir. Et tous nos Baudelaire cosmologiques nous le rappellent chaque jour.
Adèle releva légèrement la tête.
— Vous êtes en train de me dire que les Asthénies constituent une forme de résistance ? Faites attention Alexandre… Certains ont eu des problèmes pour beaucoup moins que ça.
— Oh non rassurez-vous, je ne suis qu’un administrateur après tout. »
Le directeur Weber eut un franc sourire, puis se leva brusquement. Son dos demeura parfaitement droit tandis que le reste de son buste suivait, droit comme un « i », rappelant la gestuelle des sportifs habitués à ne jamais dépenser d’énergie superflue. Il se tourna finalement vers Adèle.
« J’ai lu récemment qu’il fallait lutter contre toutes les formes de dérive autoritaire. Très belle formule d’ailleurs. Il manquait simplement une chose à la liste, le refus de plier sous les injonctions au bonheur, à l’absolutisme de la quête de sens. »
Une lueur de malice passa brièvement dans le regard de Weber. Adèle saisit immédiatement l’allusion à ses tracts, mais l’attitude du directeur l’intriguait. Où voulait-il en venir ? Ce n’était pas une tentative de déstabilisation, Weber avait déjà eu mille occasions de lui nuire. Il ne l’avait jamais fait. Alors quoi ? Une mise en garde ? Une invitation, peut-être. Mais une invitation à quoi ?
***
Adèle replia les jambes contre elle puis posa le menton sur ses genoux. Le banc semblait soudain trop vaste pour son corps recroquevillé. Elle restait là, absorbée par les paroles de Weber. Les Asthénies pouvaient-elles être désirées plutôt que subies ? Adèle poussa l’expérience de pensée plus loin. Si Weber avait raison, les Asthénies révélaient alors une volonté d’adaptation, si ce n’est de révolte. Mais, si l’analogie avec les trous noirs conservait une certaine validité, ne pouvait-on alors pas envisager ces sphères comme des ponts vers un monde alternatif, incarnation physique de l’altérité tant désirée par ces êtres que l’on disait inadaptés ? Un monde construit par les règles d’une nouvelle physique, une cosmologie à mésoéchelle ? « Quel bel oxymore », songea-t-elle en esquissant un léger sourire. À peine formulée, Adèle s'accrochait déjà à cette hypothèse, incapable de se résoudre à l'idée que Wahbi ait pu simplement abandonner, l'abandonner elle. Elle savait son mari pris dans l’abîme d’une angoisse existentielle, un vertige amplifié par ce monde devenu insoutenable. Wahbi répétait souvent que son infertilité venait des métropoles où il avait vécu. Pollution des sols, de l’eau, de l’air, des corps ; tout finissait par se payer. Pourtant, il n’avait jamais ressemblé à un révolutionnaire. Il encaissait davantage qu’il ne combattait. Du moins était-ce ainsi qu’Adèle l’avait toujours regardé. Peut-être s’était-elle trompée.
Un détail revint pourtant à Adèle. Une phrase jetée machinalement dans le laboratoire quelques heures plus tôt par Hugo : « Quand on veut, on peut. » La formule n’était pas sans lui rappeler une discussion qu’elle avait eue avec son mari quelques jours avant qu’il ne disparaisse. Ils réfléchissaient alors au sens de ce poncif insidieux. Quelques mots, en apparence innocents, assénés comme une vérité indépassable, aussi solide que les lois de la relativité générale ou de la thermodynamique. Une rengaine rabâchée à Whabi dès ses premiers pas dans la banlieue sud de Grenoble, puis à l’école, dans les bureaux de recrutements, sur les écrans. Une formalité pour qui s’en donnerait les moyens. « Mais ce que ne savent pas ces donneurs de leçon, ce qu’ils feignent d’ignorer dans leur condescendance débilitante, c’est qu’emprunter l’ascenseur social laisse des traces indélébiles. Quand tu as vécu 20 ans à la cave, tu sentiras toujours le renfermé une fois arrivé au rez-de-chaussée. Et plus tu monteras, plus les locataires des étages supérieurs te feront ostensiblement comprendre que tu souilles leur air si précieux ». Adèle se remémorait très précisément les mots de son mari, revoyant encore la colère froide qui tendait légèrement sa bouche lorsqu’il cessait enfin de plaisanter. « Quand on veut, on peut », répéta-t-elle. Comme si l’échec de notre système était le reflet du seul manque de volonté de ses innombrables victimes. Comme si Whabi n’avait pas assez voulu une autre vie, pas assez voulu être heureux. Adèle ressentit viscéralement l’agacement de Whabi envers ces personnes, ni vraiment coupables, ni vraiment innocentes, répétant en boucle un discours si profondément enraciné qu’il avait fini par définir les contours du réel. Les inadaptés, les désorientés, tout ce qui déborde rejoignait alors la catégorie des valeurs aberrantes, ces outliers humains que le système cherche instinctivement à expurger. Et si les Asthénies constituaient précisément cela ? Le refus de vivre parmi une civilisation exténuée, vidée de sa substance, continuant pourtant à imposer frénétiquement un bonheur vendu sur commande, mais distribué à la tête du client. Alors que ces pensées l’assaillaient, Adèle sentit ses narines s’emplir d’une odeur âcre. Son cœur s’emballa ; sa vue se brouilla. Elle se sentit happée, comme si le rideau de ce monde oppressant tombait, ne laissant derrière lui que cette odeur de soufre, une odeur d’œuf pourri, de putréfaction. Elle comprit alors que Whabi ne l’avait pas abandonnée. Non, il l’invitait. Ironiquement, elle ne le saisit vraiment que lorsque son propre directeur l’incita à abandonner, ou plutôt à dé-faire. Elle ne percerait peut-être jamais les secrets de l’Univers, mais quelle importance ? Elle était conviée à en bâtir un nouveau à partir de ce spleen immense que l’humanité avait pris pour une maladie. Et déjà, comme le trou blanc ressuscite la matière engloutie, refusant le nihilisme de son alter ego en lui opposant une création démiurgique, Adèle fut projetée dans un éther informe et fluide qui, petit à petit, s’éclaircissait. Ce qui n’était d’abord qu’un faible écho, un bruit de fond inintelligible, devint une infinité de visages emplissant l’espace, des millions de voix, étonnamment toutes discernables, l’accueillant et lui témoignant une fureur de vivre qui l’enveloppa toute entière. Lovée dans cette félicité légère, Adèle reconnut la voix de son mari, distinguant même sa cinglante ironie :
« Tu vois Adèle, quand on ne veut pas, on peut. »
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