Les deux jeunes femmes sont là ensemble, joyeuses. C’est le milieu de l’après midi et elles sont descendues des Hauts pour venir visiter la ville. Une des deux est une ”touriste” Pour elle, c’est la plus longue destination qu’elle ait parcourue, treize mille kilomètres, l’autre côte du globe. Pour l’autre, c’est sa terre d’origine, elle est à nouveau chez elle après ces cinq années en terre étrange, pas étrangère car c’est aussi son pays, la France. Ici on dit plutôt la métropole.
Nous sommes en 1980, une après midi du mois d’août dans ce pays de l’autre côté de la planète où c’est l’hiver. Patricia n’a jamais voyagé et aussi loin. Ce voyage là, c’est un cadeau qu’elle s’offre après ces années de travail intense entre université et métier.
Pourquoi cette destination choisie? Parce qu’elle est venue là, chez son amie, une amie des bancs de l’université. Une rencontre haute en couleurs dans un premier temps. Patricia ne supportait pas que cette étudiante bavarde autant dans les amphis alors qu’elle même essayait de ne pas perdre une miette de ce que le professeur disait. Elles s’étaient expliquées bruyamment d’abord et puis Lucile avait compris. Elle avait soutenu la démarche de Patricia. Elle se reconnaissait dans les efforts que Patricia s’imposait. Lucile, elle, s’était obligée de quitter son île. Elle décida de l’aider et elles devinrent amies. C’est comme si Patricia avait trouvé une soeur, une soeur de rigolades et une soeur d’assistance. Quand Patricia ne pouvait se rendre à la fac car elle était auprès de ses élèves à elle, Lucile lui prenait tous les cours à l’aide de papier carbone qu’elle glissait sous les feuilles de ses notes à elle rédigées au stylo. Un travail de fourmi juste pour aider une future collègue à arriver au bout de son rêve sans que le poison de la rivalité ne se distille.
Lucile avait accompli cette tâche pendant cinq années et elles avaient pleuré de joie toutes les deux quand le verdict de la réussite avait sonné. Patricia parce que dorénavant elle pourrait aider plus précisément les enfants individuellement. Elle avait étudié pour comprendre à la fois son histoire et aussi pour aider les autres enfants à sortir la tête de l’eau. Lucile, elle pleurait de joie car enfin, au bout de cinq ans, elle allait retrouver son pays, la Réunion après ces années d’exil obligatoire car ce département français ne comportait pas d’université de psychologie ou de médecine.
Ce voyage alors, c’était davantage qu’un voyage pour Patricia, c’était poursuivre l’aventure avec Lucile, mieux connaître son amie, sa famille, ses lieux. Tout était découverte pour Patricia dans cette contrée si différente du sud de la France dont elle était originaire. ”Végétation luxuriante”: elle avait lu cette expression dans les manuels de géographie, là, elle la vivait dans ses yeux, dans son nez, dans ses mains qui récoltaient des avocats tellement gros qu’on aurait dit des ballons de rugby.
Lucile lui racontait son île et cette après midi en ville, elle voulait lui montrer ce que représentait pour elle le nom de son île: La Réunion. Elle lui montrait les quartiers, l’architecture, les monuments religieux et comment toutes ces différences constituaient une unité.
Tout à coup, dans le brouhaha des motos, des klaxons et des voix fortes des passants, un son nouveau s’interposa, un son vraiment bizarre. L’effet fut immédiat. Patricia fut atteinte dans son corps par la force d’un objet sonore tombé à ses pieds. Elle ne bougeait plus, n’entendait plus que cette voix. Toute son attention se fixait car elle ne pouvait faire autrement. Plus le son entrait en elle, plus son ventre se nouait, se creusait. Elle se sentait envahie d’un halo de sonorités qui formait une enveloppe étrange et chaude à la fois. C’était une sorte de litanie, une récitation vocale à cappella. Pas d’instrument, uniquement des modulations sur les mêmes lettres et un son qui s’étendait sur la ville. Le temps ne s’écoulait plus, une éternité sonore. Lucile ne s’aperçut pas du trouble de Patricia occupée à lui raconter la ville. Personne ne semblait s’émouvoir de ce son et l’agitation de la ville se poursuivait. C’est en s’apercevant que patricia ne la suivait plus que Lucile s’inquiéta . Elle la vit statufiée, le regard vide et lui demanda si elle allait bien.
-”Qu’est-ce qu’on entend là?” interrogea Patricia.
-”Où ça là?” répondit Lucile.
-”Là , dans la rue, ce son, cette musique?”
-”C’est l’adhân, c’est l’appel à la prière pour les musulmans, c’est le muezzin qui chante depuis la mosquée, tu te rappelles, je te l’ai montrée tout à l’heure. Il n’y a pas ça en métropole, cinq fois par jour et je peux te dire que ça sert de réveil”, dit Lucile dans un éclat de rire.
Lucile, c’est une créole blanche, elle est catholique et sur cette île, elle m’explique la tolérance à toutes les religions et à leurs manifestations. Plus loin, Lucile m’accompagna devant un temple Tamoul dont les tours et les dômes brillaient de couleurs éclatantes tel un kitchissime gâteau de mariage.
Ces explications rationnelles ne suffirent pas à éponger mon émotion. Ma chair était parcourue de frissons. Pendant ces interminables minutes, mon corps était scindé en deux parties, celle qui était hypnotisée par le son qui durait, qui durait et enrobait toute la ville et celle qui écoutait le guide touristique qu’était Lucile. Je demandais à aller boire un verre et j’essayais de rassembler mes deux parties en une seule. Lucile ne perçut pas mon challenge intérieur.
Ce n’est que dans la pénombre de la nuit, seule dans mon lit et dans l’impossibilité de trouver le sommeil que ma raison reprit le dessus. Je découvris qu’il existait en moi quelque chose que je connaissais intimement et dont j’ignorais tout avant ce moment de dévoilement.
Je suis née à Casablanca et derrière ma maison , il y avait une mosquée. Tous les jours depuis ma naissance, et plusieurs fois par jour, mes berceuses ont été le chant du muezzin.
Ces deux années passées au Maroc, mes parents ne les évoquaient jamais. C’était après l’indépendance et cette période ne devait plus exister dans leur vécu. Ils avaient volontairement oublié, effacé de leurs mémoires ces souvenirs douloureux.
Ils ne pouvaient pas s’imaginer que dans le corps de leur bébé né dans cette époque, s’imprimerait irrémédiablement ces mélodies. Et que dans la femme d’aujourd’hui, il resterait un bébé en exil de l’adhân. Cet objet sonore, jamais parlé, cela suffirait à le faire disparaître. Et pourtant, il était là.
Ce moment de découverte, je l’ai approfondi. De retour en métropole, j’ai ouvert les albums photos, partagé avec mes parents des anecdotes de vécus et organisé un voyage en solo vers le pays de ma naissance. Ce fut une semaine très particulière dans ma vie, huit jours de pacification où tout mon corps renaissait à ce qui était enfoui, les parfums des orangers, les arômes des souks, les accents des voix marocaines, les odeurs d’océan…
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