Le cœur lourd je me garais sans doute pour la dernière fois, dans cette cour qui avait vu grandir plusieurs générations de ma famille. Partout où se posaient mes yeux, un souvenir me revenait en mémoire. Le garage, avec la malle remplie des vieux habits de ma grand-mère et de mon arrière-grand-mère qui nous servaient étant gosses à nous déguiser avec mes cousins. La petite grange où mon grand-père élevait des lapins et des furets...
Le vent soufflait fort ce jour-là. Mon regard fut attiré par la balançoire qui oscillait toute seule. Ces cordes usées en avaient vu passer, durant toutes ses années d’activité. Instinctivement, je me massais les mains en les voyant bouger comme je le faisais après y avoir passer de longues minutes. La corde dont mon grand-père s’était servi pour la fabriquer était une vieille corde couleur brun miel ; de petites fibres rebelles s’échappaient de la tresse et me piquaient les mains.
Je fus ramenée à la réalité par un oiseau qui se posa sur le capot de ma voiture.
-Allez Isabelle, arrête de rêver et sors de cette voiture. La maison ne va pas se vider toute seule, me dit une petite voix dans ma tête.
Une fois à l’intérieur, j’ouvris toutes les fenêtres pour laisser entrer le soleil. Il ne me restait qu’une partie de la cuisine à vider et à nettoyer. Heureusement, car j’étais épuisée mentalement et physiquement depuis la disparition de mon oncle. A sa mort, comme il était « vieux gars », il m’avait tout légué. Je m’étais retrouvée du jour au lendemain sans lui et propriétaire d’une maison renfermant plusieurs vies de souvenirs. Un héritage rempli d’amour et de confiance. Cependant, comme d’habitude, ce dernier avait suscité des jalousies du côté de ma mère.
Plusieurs cartons prêts à l’emploi à proximité, j’emballais la vaisselle que je n’avais pas encore triée. Une partie de cette dernière allait partir chez Emmaüs, mais je gardais précieusement les tasses à café de mon oncle et de ma grand-mère. Je pris quelques vieux journaux sous l’évier pour tout emballer correctement. En tournant la tête, je vis sous ce dernier une multitude de boîtes multicolores Miflex des années 1960. Certaines étaient encore en état pour y mettre du sucre, d’autres étaient bien trop poreuses pour servir à quoi que ce soit. Une fois tout débarrassé, mon regard se posa sur une vieille protection en polystyrène jaunie par le temps. Je me penchai sous l’évier pour l’en extirper.
Le poids m’étonna. Je me dépêchais de poser le colis sur la table pour en découvrir le contenu. Je l’ouvris avec précaution.
Lorsque je posais le regard sur le contenu de la boîte, je sentis le sol se dérober. Tout se mit à tourner. Je pris une chaise pour ne pas m’effondrer. Ce n’était pas possible, ma grand-mère devait l’avoir jeté. Pourtant, Il était bien là. Pourquoi ce gaufrier en fonte était là sous mes yeux, patiné par les années d’utilisation. En l’ouvrant tous les souvenirs remontèrent à la surface.
Mes parents tenant un bar, je passais toutes mes vacances chez ma grand-mère paternelle. Un petit bout de femme toujours coquette, un peu le reflet de l’après-guerre. Le matin, pour toutes les tâches ménagères, elle portait son éternelle blouse vichy blanche et bleue. Une fois le repas passé, elle s’enfermait dans la salle de bain et passait sa robe pour le reste de la journée. Avec mes yeux d’enfant, je la voyais comme une dame du monde. Souvent d’ailleurs, elle faisait salon avec ses amies l’après-midi. La maison était toujours pleine de vie.
Je me souviendrai toute ma vie de l’odeur permanente de cuisine chez elle. Avec les gens qui ont connu la guerre, l’amour passait aussi par la cuisine. Elle avait ses spécialités. Je ris encore de la purée au radiateur qui me semblait être un plat magique lorsque j’avais une dizaine d’années. Alors qu’au final c’était juste un moyen de maintenir au chaud. Il y avait aussi la tarte à la queurde, une courge ressemblant à un potiron, dont je ne connaîtrais jamais le secret, mais qui m’a réconforté lors de mes grossesses.
Mais le nec plus ultra c'était le jour des gaufres. Le simple bruit de la pâte qui entrait en contact avec la fonte nous faisait accourir mes cousins et moi. Quelques minutes plus tard une odeur de graisse et de sucre envahissait les environs. Puis, ma grand-mère ouvrait le gaufrier pour en sortir ses délices dorées sucrées à souhait en forme de cœur. La valse des accompagnements commençait. Confitures, sucre ou chocolat venaient enduire les gaufres encore chaudes.
Ce gaufrier n'était pas un simple ustensile de cuisine. C'était un véritable trésor de famille. Il était recouvert de bakélite blanche avec, sur deux des quatre coins, des fleurs des champs. Son cordon tressé était à l’épreuve du temps. Ma grand-mère l'avait reçu en cadeau de mariage. Elle y tenait comme à la prunelle de ses yeux. Après chaque utilisation, elle le nettoyait minutieusement, l’huilait légèrement et le rangeait dans sa boîte en polystyrène toujours au même endroit, dans l’armoire du garage. A cette époque, je ne comprenais pas pourquoi cet objet comptait autant pour elle. Aujourd’hui, je sais qu’il renfermait bien plus que des recettes.
Mon grand-père nous quitta en décembre 1997. Ma grand-mère vieillissait et le vieux gaufrier quittait de moins en moins son placard. Les dimanches gourmands se faisaient de plus en plus rares, jusqu’à disparaître complètement.
Elle qui avait toujours pris soin de tout le monde, devait laisser mon oncle s’occuper d’elle. Autant que je m’en souvienne c’est vers cette époque que ma mère a commencé à demander à ma grand-mère si elle pouvait récupérer le gaufrier vu que personne ne s’en servait. Ma grand-mère esquissait toujours un léger sourire avant de répondre :
-Oh non... Il ne fonctionne plus. Je l’ai jeté il y a longtemps.
Ma mère semblait déçue, mais n’insista pas. Pourtant, cette même scène se reproduisit plusieurs fois au fil des années. À chaque assaut, la réponse restait exactement la même, prononcée avec le même calme, les mêmes mots. Avec le recul, je comprends que ce n'était pas un simple refus.
Ma grand-mère avait ses raisons. Les relations entre elle et ma mère avaient toujours été compliquées. Elles se respectaient en apparence, mais une distance invisible les séparait. Le gaufrier n'était pas qu'un objet ancien : il représentait une partie de son histoire, de sa jeunesse, de son mariage et des souvenirs qu'elle voulait voir préserver. Alors elle préféra faire croire qu'il avait disparu, pour ne pas qu’une autre s’approprie son histoire.
Elle avait sans doute voulu le préserver. Inconsciemment, elle avait choisi qu'il soit retrouvé par quelqu'un qui verrait en lui bien plus qu'un simple objet ancien. Quelqu'un qui chercherait son histoire avant de chercher sa valeur. Quelqu’un qui avait été là du début à la fin. Mes yeux se remplirent de larmes. Pendant un bref instant, j'eus l'impression de sentir la main de ma grand-mère se poser doucement sur mon épaule.
Soudain, une odeur de gaufres chaudes sembla envahir la cuisine. Une odeur de graisse, et de sucre, exactement comme autrefois. Je fermais les yeux. En revenant à la réalité, je vis les réminiscences d’une vie passée. Mon père, mon oncle et mes grands-parents me souriaient en me voyant tenir le fameux gaufrier. J’en étais à présent la gardienne.
Il me fallut quelques minutes pour me relever. Je pris la boîte en polystyrène entre mes mains toutes tremblantes et la mis comme un trésor dans le coffre de ma voiture.
Quelques semaines plus tard, je réunis mes enfants et petits-enfants un dimanche après-midi pour un goûter. Tout le monde était autour de la table. Une profusion de délices sucrés la recouvrait. Au centre une montagne de gaufres en forme de cœur…
Dans la cuisine, le gaufrier était encore tiède. Il avait repris du service après toutes ces années… Cet objet ne devait pas être là, mais au final il réussit une fois de plus à réunir toute la famille.
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