Sphère d’influence
Le brouillard avait cette manière de faire se diluer les maisons dans sa nasse, sans les effacer tout à fait. Il les laissait flotter, comme des souvenirs qui refusent de mourir. Chaque matin, Gabriel traversait la vieille digue déserte avant l'aube. L’ancien adjudant-chef, formé aux techniques de la police scientifique, et membre de la cellule RCCI (recherche des causes et circonstances des incendies), aspirait désormais à un peu de tranquillité. Il avait démissionné à quelques encâblures de la retraite, pour devenir gardien d'un minuscule musée maritime où personne ne venait plus, sinon quelques touristes perdus et les fantômes qui n'avaient jamais payé leur billet. Il prétendait avoir quitté la police, mais la police ne l'avait jamais tout à fait quitté.
Une nuit de novembre, on pénétra dans le musée mais, étrangement, rien ne fut volé. Au contraire. Sur une table en chêne clair, juste à côté de l’aquarium à hippocampes, reposait une sphère gris-blanc, parfaitement lisse, de la taille d'une petite orange. Elle ne portait aucune inscription. Bien que d’aspect métallique, la matière qui la composait n’était pas clairement identifiable. La patine qui la recouvrait, semblait absorber la lumière au lieu de la refléter.
Gabriel fit plusieurs fois le tour du bâtiment, inspecta pièce par pièce, avec la plus méticuleuse attention. Il ne décela pas la moindre empreinte. Pas d’effraction, pas de vitre cassée, pas de porte fracturée, pas la trace du moindre passage. Personne n’avait pu entrer. L'objet n'avait pas pu entrer.
Pourtant, il était bien là. Sphérique, lisse, inconnu, énigmatique, de quoi vous faire tourner en rond. Fallait-il y voir un message ? Découvrir un sens ? Creuser du côté des différentes symboliques de la sphère : l’harmonie, l’infini, le mouvement cyclique de l’existence, ou le principe créateur ?
Gabriel se fit un devoir de prévenir son ancien collègue, Morel, désormais commissaire divisionnaire. L'homme arriva avec son scepticisme habituel, son air blasé et cette fatigue des policiers qui savent que les crimes finissent toujours par ressembler aux vivants.
Après l’avoir longuement écouté, et refait les mêmes observations que Gabriel, celui-ci déclara, laconique :
— Quelqu'un se moque de toi.
Et, il repartit ainsi, sans développer son point de vue, renfrogné, maugréant contre le destin et les emmerdements.
Morel se chargea, bon gré mal gré, de convoquer toute une flopée d’experts. Plus éminents les uns que les autres. Ils passèrent plus de six mois sur la sphère, sans aucun résultat. Ils ne purent déterminer sa matière. Pas d’alliage identifiable. On ne trouva pas d'ADN non plus. Les batteries de tests, les multiples protocoles n’aboutirent à rien. Pas de radioactivité, pas même une température mesurable : l'objet refusait les instruments comme la mer refuse les frontières.
Finalement, après ce fiasco scientifique, la sphère fut restituée au musée. Morel la remit à Gabriel, la mine conspiratrice, en lui recommandant la plus grande prudence. Dans ses yeux, on ne lisait plus le désenchantement, la lassitude, mais l’inquiétude de celui qui perçoit une menace, sans savoir d’où elle vient.
Le soir même, Gabriel remarqua par hasard quelque chose de troublant. Lorsqu'il serra ses doigts autour de la sphère, en la rapprochant de sa poitrine, celle-ci émit un faible bourdonnement. Comme l’écho lointain d’un essaim, ou comme le frémissement d’un cœur, à l’évocation d’un souvenir émouvant. Il se passa de longues minutes avant que le bourdonnement ne s’affaiblisse, puis ne cesse définitivement.
Le lendemain, Morel fut porté disparu. Sa voiture fut retrouvée près du phare, entièrement calcinée, la portière côté conducteur ouverte. À quelques mètres du véhicule encore fumant, dans une flaque, gisait son téléphone. La sphère, elle, avait disparu du musée. Aucun témoin dans les deux cas. Gabriel sentit revenir cette vieille sensation qu'il croyait enterrée : le moment où une enquête cesse d'obéir à la logique pour entrer dans quelque chose de plus ancien que la peur.
Trois jours plus tard, une enveloppe anonyme arriva chez lui. À l'intérieur, une simple feuille, soigneusement pliée. Une suite de coordonnées. Et une phrase, pour le moins obscure, pour ne pas dire ésotérique :
« Elle ne doit pas être ouverte deux fois. »
Quelle chose, quelle entité avait été ouverte ? La sphère ? Autre chose ?
Les coordonnées conduisaient à un bunker délabré, abandonné sous la falaise, vestige d'une guerre dont les pierres meurtries, noircies, semblaient avoir gardé le goût du sel. La porte était condamnée depuis des décennies. À l'intérieur pourtant, quelqu'un avait récemment marché. Il n’y avait qu’à suivre les traces. Au fond d'une salle humide, Gabriel retrouva Morel à terre, recroquevillé sur lui-même. Vivant, mais hébété, comme étranger à lui-même. Ils se regardèrent comme deux hommes amnésiques, qui avaient oublié la même partie de leur existence. Morel, hagard, apeuré, avait perdu tout son flegme et cet air désabusé qui le caractérisait.
— Tu ne dois surtout pas la toucher.
— Où est-elle ?
— Elle m'a montré...
Il s'interrompit.
Les mots ne sortaient pas. Inaccessibles. Comme lorsqu’un amoncellement de gravats obstrue un puits, un amoncellement de pudeur et de non-dits. La raison semblait avoir quitté son visage.
Puis, il trouva la force de murmurer :
— J'ai vu ma mère rire.
Tous les deux se connaissaient depuis bien longtemps déjà, et la promiscuité durant leurs nuits de planque, avait parfois facilité les confidences. Gabriel savait donc que la mère de son ancien collègue était morte en lui donnant naissance.
Après avoir déposé aux urgences un Morel farouche et toujours égaré, il était retourné au musée, avec le pressentiment que quelque chose l’attendait. La sphère était réapparue, sur la table en chêne clair, à côté des hippocampes, comme si elle n'avait jamais disparu. Cette fois, Gabriel l'enferma dans le coffre du musée.
Lorsqu’il revint le matin suivant, la sphère reposait sur sa table, avec un semblant d’arrogance Le coffre était toujours verrouillé, et vide bien sûr.
Les experts furent convoqués à nouveau. On eut beau croiser les hypothèses et les conjectures — car chacun y allait de la sienne — on ne parvint à aucun consensus valable. Alors, comme la rationalité ne venait pas à bout de l’énigme, les tenants du paranormal s’emparèrent de l’affaire, et l’on sombra dans le ridicule. On entendit parler d’hallucinations collectives, de réceptacle de forces occultes, et même de fécondation extraterrestre, car la sphère était devenue un œuf, qui ne demandait qu’à éclore pour permettre l’invasion tant redoutée, une sorte de grand remplacement par les congénères de Roswell.
L'administration laissa le feu s’éteindre par l’épuisement de ses propres excentricités, et ordonna la fermeture du musée. Les journaux continuèrent d’évoquer l’affaire de façon sporadique, par des entrefilets naviguant entre le pathétique et le putassier. On ne se priva pas de mentionner la dérive d’un ancien policier devenu fou.
On avait suggéré à Morel de prendre un peu de repos. Il ne se fit pas prier, et son congé maladie avait pris effet immédiat, validé à distance par la médecine du travail. Son congé fut reconduit gracieusement par l’administration et prolongé par un interminable séjour en maison de convalescence.
Gabriel comprit alors que quelqu'un voulait moins cacher l'objet que discréditer ceux qui le voyaient.
Une véritable enquête commence souvent lorsqu'on cesse de croire ce qu’on veut nous faire croire. Et on ne se déleste pas si facilement d’une énigme, et encore moins d’une nature curieuse, exacerbée tout au long d’une carrière dédiée aux investigations. Gabriel réenfila donc, virtuellement, son uniforme de policier, et replongea avec délice dans cet état psychique de l’enquêteur, où chaque atome de pensée gravite autour d’un seul et même sujet. Il regoûta avec plaisir à ce foisonnement neuronal. Il crut même ressentir d’agréables picotements dans son cortex préfrontal, et un surcroît de chaleur dans son hippocampe, siège d’une mémoire qu’il aimait tant solliciter.
En fouillant avec assiduité les archives départementales, il finit par découvrir une série d’apparitions et de disparitions remontant à plus d'un siècle. Toujours le même schéma. Un objet impossible. Une enquête sans conclusion. Puis le silence. À chaque époque, les témoignages parlaient d'un objet différent et pour le moins étonnant. Une pierre précieuse incandescente non encore inventoriée par les gemmologues. Une montre cadran solaire dont les aiguilles tournaient à l’envers. Un masque funéraire, de vague inspiration égyptienne, mais sur lequel les plus éminents spécialistes s’écharpèrent, sans réellement réussir à déterminer de quelle civilisation il pouvait bien provenir. L’objet ne prenait jamais la même apparence, ne pouvait être précisément identifié, mais était toujours accompagné par la même phrase :
« Il ne faut pas l'ouvrir deux fois. »
Quand ses observations, ses recherches et ses recoupements lui parurent sombrer dans des eaux stagnantes, en dépit des propres règles qu’il s’était lui-même fixées, il ne put résister à la tentation de se saisir à nouveau de la sphère. Gabriel attendit que la nuit se recouvre d’épaisses ténèbres pour pénétrer dans le musée par la porte de derrière. L’air y était saturé d’une poussière âcre, presque vinaigrée. Un peu tremblant, il sortit la sphère du coffre, où elle avait été consignée, malgré ses propriétés passe-muraille. Chaque craquement de meuble alentours lui paraissait suspect. On aurait dit un voyou débutant, en train de commettre son premier larcin. Quand il empoigna la rotondité gris-blanc, ce fut comme si le monde basculait. Il ne vit ni lumière flamboyante, ni apocalypse de feu, mais des êtres humains. Des milliers. Des enfants devenus adultes. Des vieillards redevenus enfants dans les souvenirs des autres. Il vit aussi des guerres évitées par une parole et des vies détruites par un silence. Tout cela se déroulait devant ses yeux en même temps, il pouvait consulter le tout et percevoir chaque détail de façon simultanée.
Gabriel eut l’intime conviction de réaliser soudain ce que l'objet contenait. La sphère, dans sa rondeur accueillante, renfermait toutes les vies qui auraient pu exister si, à certains instants, les hommes avaient choisi la bonté plutôt que la peur. Toutes. Le poids de ce qui n'avait jamais eu lieu, et qui réclamait malgré tout d'être pleuré.
Lorsqu'il rouvrit les yeux, Morel, livide, était devant lui, surgissant de nulle part tel un spectre.
— Alors ? demanda-t-il.
Gabriel regarda la sphère. Pour la première fois, elle paraissait fragile. Vulnérable. Presque triste.
— Ce n'est pas une arme.
— Alors pourquoi tant de morts ?
Gabriel répondit après un long silence.
— Parce qu'aucun homme ne supporte longtemps de contempler tout le bien qu'il aurait été capable de faire.
Le commissaire Morel leva lentement son arme. Gabriel crut qu'il allait mettre fin à ses jours. Mais l'inspecteur visa la sphère d’un geste solennel, comme un duelliste face à son adversaire Le coup partit, sec, terrifiant, et la sphère se fendit sous l’impact dans un bruit mat. Il n'y eut pas d’explosion tonitruante, mais simplement un souffle. Comme quelqu'un qui expire après une très longue attente. Puis plus rien. Morel s’était évaporé.
Le jour suivant, un incendie gigantesque d’origine inconnue se déclara au sous-sol des archives départementales. Le vieux bâtiment avait été entièrement détruit, dévoré par un feu virulent qui s’était propagé à une vitesse démentielle, si bien qu’il avait été impossible d’intervenir à temps pour en sauver une partie. Les informations concernant les objets n'existaient donc plus.
Plus surprenant, d’autres choses s’étaient envolées en fumée avec ce monstrueux incendie. Personne ne se souvenait du commissaire Morel. Même les photographies l'avaient oublié. Gabriel demeura le seul dépositaire d'une histoire devenue impossible.
Quelques mois plus tard, le musée rouvrit. Les visiteurs étaient toujours aussi rares. Un après-midi d'hiver, une petite fille s'arrêta devant la table en chêne vide, sans aquarium.
— Monsieur...
— Oui ?
— Pourquoi laissez-vous cette place sans rien ?
Gabriel sourit.
Il pensa à tous les objets que les hommes inventent pour prouver leur puissance. Puis à celui qui leur avait seulement rappelé leur capacité d'aimer.
— Parce que certaines choses ne doivent pas être exposées.
— Elles sont dangereuses ?
Il contempla l’étendue océane, de jade et d’argent, dont le chant maternel et réconfortant leur parvenait, malgré les fenêtres à double-vitrage. Les vagues continuaient leur patient travail, avec la fougue chaleureuse d’un animal qui vient se frotter à vous. Étaient-elles en train de creuser, ou de soigner les plaies de ces falaises, que les hommes croyaient éternelles ?
— Non. Certaines choses sont plus exigeantes que dangereuses. Elles nous obligent à devenir meilleurs que nous-mêmes.
La fillette réfléchit quelques secondes, puis lui prit simplement la main pour regarder l'horizon qui, sous la percée du soleil, étincelait d’une ligne d’ambre. Gabriel sentit alors qu'il existait peut-être une manière de vaincre les énigmes. Non pas en les résolvant. Mais en empêchant qu'elles nous empêchent d'aimer. Et, tandis que le brouillard recommençait à estomper les maisons une à une, il comprit que le véritable objet impossible n'avait jamais été cette sphère.
C'était l'espérance.
Cette chose absurde qui revient toujours, même après les hommes, même après leurs erreurs, et qui trouve encore le courage de frapper doucement à la porte du cœur humain.
***
L’infirmière entra dans la chambre, accompagnée de la nouvelle aide-soignante. Elles s’approchèrent toutes les deux du lit du patient, qui dormait encore.
— Je te présente Monsieur Gabriel Morel. Il vient à peine de sortir d’un coma qui a duré plus de six mois. Il faudra que tu prennes bien soin de lui, que tu fasses sa toilette avec douceur et surtout que tu ne cesses de communiquer avec lui. Tous les gestes et les mots comptent. Sa femme, Océane, et sa petite fille, Ambre, viennent le visiter régulièrement ; elles auront, elles aussi, besoin de ta présence et de ton réconfort. Pour l’instant, il ne souvient pas d’elles. Il ne se souvient d’ailleurs pas de grand-chose. Il a seulement de brèves réminiscences, plutôt floues, en lien avec son ancien métier. Et parfois, ses moments de confusion sont proches de la schizophrénie.
— Que lui est-il arrivé ? Que faisait-il ?
— Le malheureux était pompier. Il est intervenu pendant les émeutes de juin quand le quartier de Caucriauville s’est embrasé. La malchance a voulu qu’il perde son casque en pleine action et, il a reçu sur le crâne, jetée du haut d’un immeuble, une boule de pétanque…
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