Assise à la grande table en bois qui trône au milieu de la salle à manger, je placarde un sourire plastique qui se veut sincère. Il ne l’est pas assez pour tromper ma mère, qui affiche une moue boudeuse, déçue. Mais c’est typique de ma mère, d’être déçue des apparences. Elle ne se soucie pas de savoir si je suis vraiment heureuse, mais plutôt de comment ma tante ou ma grand-mère vont interpréter mon humeur. C’est comme ça, avec elle, tout est une question de façade. Rien que la grande table familiale, celle-même où je pose mes coudes et où j’agis comme si j’étais la future miss France est un leurre. C’est une table de famille, faite pour manger ensemble. Mais quand avons-nous manger ensemble pour la dernière fois, maman ? Quand papa est-il venu prendre son repas avec nous sans que cela finisse en engueulade, et que je sois obligée de dévorer les restes froids dans ma chambre ? Cette table est une illusion, un simple objet de décoration qui n’a qu’une seule fonction ; celle de nous faire passer pour la famille que nous ne sommes pas. Parce que nous ne sommes pas une famille.
Maman m’indique alors d’un geste discret l’ordre de me redresser, avec un coup de tête élégant que je suis la seule à savoir déchiffrer. J’ai toujours su deviner ce qu’elle voulait. La pensée de ne jamais être assez bien pour elle résonne en moi, mais le flash de l’appareil photo de mon oncle m’aveugle instantanément. Le monde devient flou, et tourbillonne autour de moi. La musique trop forte, les cris de joie, l’agitation et l’exaltation presque palpable des convives me donnent envie de vomir. Tout est faux. Artificiel.
Un gâteau en mousse - du genre de ceux que je déteste - est placé devant moi, avec des bougies marquant mon âge. Cette affreuse petite chanson démarre et je dois rester immobile comme une poupée pendant qu’une foule observe la moindre de mes micros-réactions. Ma mère prend note des agissements de chacun - dans quelques heures, elle viendra m’en faire part, pour que je puisse m'améliorer. “Tu sais que je ne veux que ton bien” susurra-t-elle. C’est sa phrase préférée. Elle la dit si souvent que je me demande si elle n’aurait pas installer une sorte de programme d’intelligence artificielle qui contrôlerait ses faits et gestes. Mais non, c’est juste ma mère. Prévisible. Vide. Binaire.
J’ai déjà rêvé de devenir elle, d’enfiler sa peau comme on enfilerait un collant. Dans ce rêve, je fuyais de la maison puis je lui coupais ses longs cheveux, j’enlevais son maquillage, je détruisait tout sur mon passage. Je jetais sa bague de mariage, je hurlais sur mon père. Puis je regardais un miroir qui continuait à ne refléter que son visage parfait, ses cheveux longs méticuleusement coiffés en chignon serré. Peu importe ce que je faisais, elle restait à la fin du rêve exactement telle qu’on la percevait. Parfaite.
Oh, la chanson se termine déjà.
Je baisse la tête quelques millisecondes, pour la relever avec une mine qui se veut joyeuse - une direction artistique signée par ma mère. Le suis-je assez ? Joyeuse ? Je ne sais pas. Je ne sais pas si j’ai déjà été joyeuse. Ma mère me répétait que j’étais le genre de petite fille lumineuse qui voulait faire rire son prochain, mais je n’ai jamais eu la sensation d’être de près ou de loin cette petite fille. J’ai toujours eu l’impression de jouer imparfaitement le rôle de la petite fille que toute mère désire avoir. Silencieuse, mignonne, arrangeante. Et j’en suis tout bonnement fatiguée. Je n’ai qu’une hâte, que la soirée se termine pour redevenir cette horrible adolescente à la mauvaise posture et au visage plein d’acné, qui passe trop de temps sur son téléphone à essayer d’oublier qu’elle est en vie. Mais je n’y aurais droit seulement si la pièce de théâtre est un franc succès, et si le metteur en scène n’a pas de consignes à nous donner.
Alors, je me concentre à nouveau, et je joue avec mes cheveux, comme si j’étais nerveuse. On m’encourage et on me pousse - allez, allez, me souffle-t-on dans les oreilles. Alors je prends une grande inspiration, et je souffle, souffle souffle sur les bougies, avec la foule qui s’extasie de ce geste. Ridicule. Je ne suis pas exceptionnelle parce que j’ai soufflé sur des bougies. Je regarde ma mère, toujours en souriant. Sa moue n’est plus aussi mécontente, j’ai donc bien agi. Peut-être suis-je finalement exceptionnelle.
Heureuse de lui avoir plu, j’accueille à bras ouvert une dizaine de cadeaux, tous plus farfelus et inutiles les uns et les autres. Une tante m’offre une palette de maquillage que j’ai déjà acheté avec l’argent de poche que me donne mon père chaque mois. Je prétends être ravie, et l’embrasse avec ferveur. Ma grand-mère m'offre une carte, avec une liasse de billets. Mon cousin m’offre un portefeuille rose en faux-cuir acheté en ligne. Il me demande si je le déteste, et je passe les cinq prochaines minutes à le convaincre que non, j’adore cet affreux objet acheté au rabais ! Comment pourrai-je ne pas l’aimer ?
Puis, c’est au tour de ma mère de m’offrir un cadeau. Sur le papier, c’est un cadeau qu’elle fait avec mon père mais je sais bien qu’il n’a pas contribué du tout. Il fait figurant dans ma vie depuis ma puberté. J’ai des amies qui me disent que c’est pareil pour elle, que les pères ne sont vraiment que des pères pour leurs filles quand elles ont moins de dix ans, et qu’après ils changent - en pire. Ils deviennent gardien de prison, détective privé ou pire, ils disparaissent. Mon père est du genre à disparaître. On ne dirait pas, mais lui qui se cache derrière sa grille de barbecue n’attend qu’une chose ; partir ailleurs. Je ne sais pas où - je suspecte une affaire - mais j’ai arrêté de m’en soucier. La place qu’il a choisi de laisser, ma mère l’a prise. Elle prend toute la place, mais elle est là au moins.
Je prends le cadeau en tremblant. L’emballage est de couleur orange et de taille impoante, même si étrangement plat. Je l’ouvre avec appréhension, pour découvrir une large peinture à l'acrylique.
Le tableau me montre avec ma mère, les bras l’une dans l’autre. Dans la scène, je suis très jeune, et nous sommes toutes deux dans un paysage enneigé. J’effleure du bout des doigts la toile, sans comprendre. Ce tableau, il ravive un souvenir qui me paraissait n’être qu’un rêve… Je revois le sourire de ma mère, bien différent de celui d’aujourd’hui. Chaleureux, avenant. N’était-ce pas pendant un voyage à la montagne ?
Un mal de tête commence à poindre, et je relève la tête pour observer ma mère avec un regard presque déformé, irréel. Je repose le tableau et reprend mon rôle avec vitesse. Elle attend de moi quelque chose, sinon, elle ne prendrait pas le risque d’afficher un tel visage. Je la remercie, en la prenant dans mes bras. “C’est uniquement le cadeau de ton père, ne me remercie pas” chuchote-elle avec une colère à peine dissimulée.
Je m’éloigne d’elle rapidement. Quand le gâteau mousse, les cupcakes, les crêpes, les cafés, ont été mangés ou bus, mon père disparaît et ma mère se met à ranger, en fracassant les restes dans la poubelle. Ses gestes sont mécaniques, articulés.
Silencieusement, j’emprunte le long couloir ténébreux qui mène à ma chambre. J’ai appris que le bruit la dérangeait, et j’ai aussi appris à ne pas la déranger. Le tableau m’attend dans ma chambre. Il ne devrait pas être là, il ne devrait même pas exister. Pourtant, il était là. Sur mon lit, à m’attendre.
Malgré mon mal de tête, je me force à le regarder. Je n’arrive plus à détourner mon regard. Il reproduit, je pense, une photo du dernier voyage en montagne. Le dernier, car après celui-ci, nous ne sommes plus jamais partis. C’était le début du voyage. Nous étions arrivés et mon père avait pris son appareil photo, qu’il a depuis donné à mon oncle. Il prenait tout et rien, avec passion. Il avait réussi à nous prendre maman et moi, quand nous étions descendus pour la première fois sans tomber, et où nous avions sauté de joie dans les bras de l’autre, fières de nous.
Je crois que c’est mon dernier souvenir joyeux de nous, en tant que famille.
Après, nous étions rentrés dans le châlet, et ma mère avait fait du chocolat chaud pendant que mon père partait à la douche… Le mal de tête revient avec intensité mais je ne lâche pas le tableau, je ne détourne pas les yeux. Je dois me souvenir.
Ma mère avait… Elle avait pris l’appareil photo, pour regarder les photos du voyage et son visage, d’abord joyeux, avait commencé à se déformer de plus en plus, jusqu’à paraître inhumain. Elle était rentrée dans la douche, avec quelque chose dans la main, un objet argenté. Elle s’était mise à hurler sur mon père, et il hurlait aussi, c’était le chaos. J’avais regardé l’appareil photo, et j’y avais vu l’amie de maman, en maillot de bain.
Ma mère continuait à hurler, fort. Trop fort. Mon père aussi. J’ai entendu le bruit de l’eau, le bruit de coups étouffés, une lutte. Soudain, était venu le silence. Ma mère était ressortie de la salle de bain, sans plus rien dans les mains et trempée. Elle s’était écroulée sur une table, une table en bois, et elle m’avait regardé. Puis d’un coup de tête elle m’avait montré ma chambre. Je m’étais levée, et j’y étais allée, en pleurant. Alors elle m’avait hurlé de se taire, qu’elle ne voulait plus m’entendre.
J’avais couru jusque dans la chambre, et j’avais fermé la porte.
Le lendemain, j’avais mes règles et un père qui ne me regardait plus, qui ne prenait plus de photos. Un père qui s’occupait du barbecue, et souriait aux invités mais qui dormait dans le garage avec la voiture électrique et qui obéissait à ma mère en tout point.
Je lâche le tableau avec horreur, et m’en éloigne.
J’entends ma mère toquer à la porte, et je le fourre sous mon lit. Puis, je lui dit qu’elle peut rentrer, en affichant le sourire qu’elle aime. Il faut que j’agisse comme d’habitude, que je reste calme. Je ne sais pas si j’y arriverais mais…
Tout ce que je veux, c’est être une adolescente normale.
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