Chapitre 1

LA GOURMETTE

2943 mots · ⏱ 12 min

Adeline frappa deux petits coups, poussa la porte du coude et manqua de faire tomber son paquet d’alèses. Elle s’arrêta devant le lit. — Vous l’avez encore fait. Madeleine Vidaille, assise près de la fenêtre, ne se retourna même pas. — Quoi ? — Le lit. — Il était défait. — Je sais. Je venais justement changer les draps. — Vous n’étiez pas là. — J’étais dans la chambre d’à côté. — Je ne pouvais pas le savoir. Adeline posa le linge sur la chaise. — Maintenant, je vais devoir tout défaire. — Ça vous occupera. Cette fois, Adeline sourit. À quatre-vingt-six ans, Madeleine n’avait rien perdu de son caractère. Huit mois plus tôt, lorsqu’elle était arrivée aux Tilleuls, elle avait refusé deux chambres. La première donnait sur l’entrée, la deuxième sur le parking. Pour la troisième, deux peupliers, un morceau de pré et, au loin, le clocher du village. — Celle-là. La directrice avait essayé de lui expliquer qu’on ne choisissait pas toujours. Madeleine avait montré le parking. — Je n’ai pas quitté ma maison pour regarder des bagnoles jusqu’à ma mort. Elle avait obtenu la chambre 27. Adeline commença à retirer la couverture. Catherine entra avec le chariot. — Bonjour, Madeleine. La vieille dame tourna la tête. — Laquelle ? — Pardon ? — Catherine la fille ou Catherine l’aide-soignante ? C’était devenu une plaisanterie entre elles. La fille de Madeleine s’appelait Catherine elle aussi. Les premiers temps, cela avait donné quelques malentendus. « Catherine vient cet après-midi. » « Je travaille cet après-midi. » « Pas vous, ma fille ! » Ce matin-là, pourtant, Madeleine ne poursuivit pas. Elle se contenta de retourner près de sa fenêtre. — Vous pouvez avancer un peu votre chaise ? demanda Catherine. On doit passer derrière. Elles devaient changer le matelas. Il était plus lourd que prévu. Adeline en attrapa un bout, Catherine l’autre. — Attends, comme ça on va se casser le dos. Elles le redressèrent, recommencèrent autrement. Le sommier bougea. Quelque chose tomba. Un petit bruit sec, métallique. — T’as entendu ? Adeline se baissa, passa la main sous le lit et ramena d’abord un mouton de poussière. — Formidable. Catherine rit. — Cadeau de la maison. Adeline replongea la main. Cette fois, ses doigts touchèrent quelque chose de froid. — Attends. Elle se releva. Une petite chaîne pendait entre ses doigts. — C’est quoi ? — Une gourmette. Elle était vieille, noircie, avec un fermoir tordu. Une gourmette d’enfant, à en juger par sa taille. Adeline frotta la plaque avec son pouce. Des lettres apparurent. — Laurent. Derrière elles, la chaise racla le sol. Madeleine s’était levée. — Faites voir. Adeline se retourna. Le visage de Madeleine avait changé. — Vous la connaissez ? — Faites voir. Adeline s’approcha et lui tendit la gourmette. Madeleine la saisit aussitôt. — Elle était sous le lit ? — Oui. — Depuis quand ? — Je n’en sais rien. Madeleine retourna la plaque. Ses mains tremblaient. — Madeleine ? Elle referma les doigts. — Sortez. Le cri les cloua sur place. Même Madeleine parut surprise de s’entendre. Catherine regarda Adeline. — On doit finir votre lit. À dix heures, elles prirent leur pause dans la petite tisanière du premier étage. Catherine trempait un biscuit dans son café. — Je te jure, elle m’a fait peur. Nicole, installée en face d’elles, leva les yeux. — Qui ? — Madeleine Vidaille. — Qu’est-ce qu’elle a encore fait ? — Rien. On a trouvé une gourmette sous son lit et elle nous a mises dehors. Nicole haussa les épaules. — Elle a peut-être appartenu à son mari. — Avec « Laurent » gravé ? Nicole cessa de remuer son café. Adeline le remarqua. — Quoi ? — Laurent comment ? — Il n’y avait que le prénom. Et une date. — Quelle date ? — Quatorze juin soixante-six. Nicole posa sa cuillère, resta un moment sans parler. — Il y avait un Laurent, ici. — Ici aux Tilleuls ? — Non. Au village. J’étais gamine. Il avait disparu. Adeline sentit quelque chose lui passer dans le ventre. — Quand ? — Soixante-treize. L’été, je crois. Oui... juillet. Il faisait une chaleur épouvantable. — Quel âge ? — Sept ans. Peut-être huit. Adeline calcula. Né en juin 1966. Sept ans. — Tu te souviens de son nom ? — Delaunay. Laurent Delaunay. — Ils l’ont retrouvé ? Nicole secoua la tête. — Jamais. Elle regarda sa tasse. — Il était parti avec son vélo. Mon père avait participé aux recherches. Tout le monde cherchait. Dans les bois, le long de la rivière, dans les fossés... Ma mère ne voulait plus qu’on sorte seules après ça. — Et rien ? — Rien. La pause se termina là-dessus. Pendant deux jours, Madeleine ne parla plus de la gourmette. Adeline ne posa aucune question. Elle avait aperçu la boîte verte dans le tiroir de la table de nuit. La gourmette était dedans. Le deuxième matin, elle préparait l’eau pour la toilette lorsque Madeleine dit : — Il s’appelait bien Laurent. Adeline continua de plier une chemise. — D’accord. — C’est tout ? — Quoi ? — Vous ne me demandez rien ? Adeline posa la chemise. — Vous savez très bien ce que j’ai envie de vous demander. Madeleine baissa les yeux vers son gant de toilette. — Alors demandez. — Qui était Laurent ? Silence. — Un petit garçon. — Je sais. — Non. Vous ne savez rien. Adeline attendit. Madeleine frotta longtemps le même endroit sur son avant-bras. Sa peau était déjà rouge. — Doucement. Elle arrêta. — C’était en soixante-treize. — En juillet ? Madeleine leva les yeux. — Comment vous savez ? — Nicole se souvient de sa disparition. Le gant retomba dans la bassine. — Nicole... — Elle était enfant. — Oui. Madeleine regarda vers la fenêtre. — Tout le monde cherchait. — Et vous ? Pas de réponse. — Madeleine ? — Mon frère s’appelait Gérard. Adeline attendit la suite. — Il faisait des conneries. Tout le temps. Pas des grosses... enfin, ça dépend ce qu’on appelle grosses. Elle se passa une main sur le front. — Il récupérait du cuivre dans la carrière des Ormes. Avec un autre. Je ne sais même plus comment il s’appelait. — La carrière était déjà fermée ? — Oui. Madeleine eut un petit rire sans joie. — C’est bien pour ça qu’ils y allaient. Elle reprit son gant, puis le reposa aussitôt. — Ce jour-là, Gérard est venu me chercher à la pharmacie. — Vous travailliez là-bas ? — Oui. Je rangeais les commandes, je servais les clients. Rien d’extraordinaire. Elle s’arrêta. — Il était blanc comme votre blouse. — Il vous a dit quoi ? — Qu’il y avait eu un accident. Madeleine avala difficilement sa salive. — Je lui ai demandé pourquoi il ne prévenait pas les pompiers. Il m’a dit de venir. — Et ? — J’y suis allée. Adeline s’assit. — Laurent était là ? Madeleine hocha la tête. — Il était tombé. — Où ? — Dans un ancien puits d’accès. Les gamins traînaient souvent dans le coin. On leur disait de ne pas y aller, évidemment. Comme si ça avait déjà empêché un gosse de faire quelque chose. Elle passa ses doigts sur ses lèvres. — Gérard l’avait remonté. — Il était vivant ? Madeleine ne répondit pas. — Madeleine. — Oui, il était vivant. Adeline ne bougea plus. — Il respirait mal. Il avait du sang là... Madeleine posa deux doigts contre sa tempe. — Il avait les yeux fermés. Puis il les a ouverts. Sa bouche trembla. — Il a dit « Maman ». Elle se tut. Adeline attendit. — Après ? — Rien. — Vous avez appelé les secours ? Madeleine la regarda. Et Adeline sut avant même qu’elle réponde. — Non. — Pourquoi ? — Parce qu’on était idiots ! La voix claqua dans la chambre. — Parce que Gérard avait peur. Parce qu’il volait du cuivre. Parce qu’il avait déjà eu des ennuis. Parce qu’il disait qu’on allait l’accuser, qu’il retournerait en prison... — Et vous l’avez écouté ? — J’avais vingt-six ans. — Ce n’est pas une réponse. — Je sais. Adeline se leva. Elle avait besoin de bouger. — Qu’est-ce que vous avez fait ? Madeleine regarda ses mains. — Rien. — Comment ça, rien ? — Je suis partie. Adeline resta debout devant elle. — Et Laurent ? Madeleine ne répondit pas. — Qu’est-ce que votre frère a fait de Laurent ? Sa mère l’a cherché pendant cinquante-trois ans. Madeleine releva brusquement la tête. — Vous croyez que je ne le sais pas ? — Alors dites-moi. Madeleine ferma les yeux. — Ils l’ont remis dans le puits. Adeline crut avoir mal entendu. — Quoi ? — Pas celui où il était tombé. Un autre. Elle porta une main à sa gorge. — Le trois. — Le puits numéro trois ? Madeleine acquiesça. — Plus profond. Gérard disait que personne n’irait jamais voir là-dedans. — Et le vélo ? — Je ne sais pas. — Vous ne savez pas ? — Ils l’ont jeté quelque part. Je ne sais plus. Je vous jure que je ne sais plus. Adeline se détourna. Deux peupliers remuaient derrière la vitre. Dans la chambre, on entendait seulement le petit bourdonnement du radiateur. — Cinquante-trois ans. — Ne commencez pas. — Je ne commence rien. — Vous croyez que je n’y ai pas pensé ? Adeline se retourna. — Je n’en sais rien. Madeleine ouvrit le tiroir de sa table de nuit. La boîte verte était là. — Pourquoi vous aviez ça ? Madeleine l’ouvrit. La gourmette reposait au fond. — Elle était accrochée à la couverture. — Quelle couverture ? — Celle sur laquelle ils l’avaient couché. — Et vous l’avez prise ? — Oui. — Pourquoi ? Madeleine fixa la petite chaîne. — Je ne sais pas. Puis elle secoua la tête. — Si. Je sais. Elle referma la boîte. — Je voulais la rendre à sa mère. Adeline ne dit rien. — Pas ce jour-là. Plus tard. Je me disais que j’irais la voir. Puis le lendemain, je ne l’ai pas fait. Après il y a eu les gendarmes, les recherches... Tout le village parlait de Laurent. Elle passa son pouce sur le couvercle. — Au bout d’une semaine, c’était déjà trop tard. — Non. Madeleine leva les yeux. — Quoi, non ? — Ce n’était pas trop tard. La vieille femme eut un mouvement d’humeur. — Vous n’étiez pas là. — Non. — Alors ne me dites pas ce que j’aurais dû faire. — Je peux quand même vous dire ce qu’il faut faire maintenant. Madeleine détourna la tête. — Sa mère est encore vivante. Adeline sentit son estomac se nouer. — Vous le savez ? — Hélène Delaunay. Elle habite toujours à Saint-Ange. — Alors dites-lui. — Pas aujourd’hui. — Pourquoi pas aujourd’hui ? — Parce que je n’en suis pas capable. Adeline resta encore quelques secondes. Puis elle prit la bassine. — Mais il faudra le faire. Madeleine ne répondit pas. Dans la nuit, elle fit un malaise. Adeline ne travaillait pas. Elle l’apprit le lendemain matin en arrivant. — Qu’est-ce qui s’est passé ? L’infirmière finissait ses transmissions. — Détresse respiratoire. Le SAMU l’a emmenée vers deux heures. — Elle va revenir ? L’infirmière fit une grimace. — Je ne sais pas. Madeleine ne revint pas. Elle mourut deux jours plus tard à l’hôpital. Sa fille Catherine vint vider la chambre le vendredi. Adeline l’aida. Elles parlaient peu. — Vous pouvez jeter ça. — Et ce gilet ? Catherine le prit et le porta un instant contre son visage. — Il était à mon père. Elle le plia soigneusement et le rangea dans un sac. Quand l’armoire fut vide, elles passèrent à la table de nuit. Deux mouchoirs en papier. Un vieux stylo. Un tube de crème presque terminé. Et une enveloppe. « Adeline » était écrit dessus. — C’est pour vous, dit Catherine. Adeline attendit d’être seule pour l’ouvrir. Quelques mots. Ne la jetez pas. Donnez-la à Hélène. Dites-lui pour le puits 3. Une adresse était notée dessous. La boîte verte se trouvait dans l’enveloppe. Adeline resta un moment assise sur le lit vide. Elle aurait dû appeler la gendarmerie. À dix-sept heures trente, pourtant, elle prit son sac et partit pour Saint-Ange. La maison avait des volets gris. Adeline resta dans sa voiture plusieurs minutes. Puis elle sonna. Une femme d’une soixantaine d’années ouvrit. — Bonjour. — Bonjour. Je cherche Madame Hélène Delaunay. — C’est ma mère. — Je travaille aux Tilleuls. La femme attendit. Adeline sortit la boîte dans son sac. — C’est à propos de Laurent. La femme ouvrit la porte. — Entrez. Hélène était dans la cuisine. Toute petite, perdue dans un fauteuil trop large. — Madame Delaunay ? — Oui. — Je m’appelle Adeline. Je travaille à la maison de retraite des Tilleuls. Hélène la regardait sans comprendre. — Une de nos résidentes est décédée cette semaine. Madeleine Vidaille. Aucune réaction. — Elle m’a demandé de vous donner quelque chose. Adeline posa la boîte verte sur la table. Elle l’ouvrit. Hélène cessa de bouger. Sa fille porta la main à sa bouche. La vieille femme tendit deux doigts. Elle ne toucha pas tout de suite la gourmette. Puis elle la prit. — C’est la sienne. Sa fille s’accroupit près d’elle. — Tu es sûre, maman ? Hélène la regarda presque avec colère. — Bien sûr que je suis sûre. Elle retourna la plaque. — Son père lui avait offerte pour ses sept ans. Adeline commença à raconter. Elle dut s’arrêter plusieurs fois. Hélène ne l’interrompit pas. Quand elle arriva au puits numéro trois, sa fille se leva. — J’appelle les gendarmes. Personne ne tenta de l’en empêcher. La carrière des Ormes était condamnée depuis des années. Il fallut retrouver les anciens plans, sécuriser le terrain, faire venir une équipe. Adeline n’assista à rien. Elle retourna travailler. Elle changea des lits. Elle servit des petits déjeuners. Trois jours passèrent. Le troisième après-midi, Adeline était dans le vestiaire lorsque son téléphone vibra. Elle reconnut le numéro de la fille d’Hélène. — Allô ? Au bout du fil, personne ne parla pendant quelques secondes. Puis : — Ils l’ont trouvé. Adeline s’assit sur le banc. — Où ? — Dans le puits. Un silence. — Le trois. Adeline ferma les yeux. Il était bien là. Sous les pierres, sous la terre, au fond de cette carrière où personne n’était allé chercher. Les gendarmes avaient retrouvé des ossements, des morceaux de tissu et quelques objets. Il faudrait des analyses. Il faudrait attendre pour mettre officiellement un nom sur les restes. Hélène avait attendu cinquante-trois ans. Cette fois, elle savait où était son fils. Le dimanche suivant, Hélène demanda à revoir Adeline. En entrant dans le salon, Adeline remarqua une photographie sur le buffet. Un garçon aux cheveux courts regardait l’objectif avec un sourire un peu de travers. — C’est Laurent ? Hélène hocha la tête. — Photo de classe. Sa fille servit le café parce que les mains de sa mère tremblaient trop. Elles parlèrent un peu des Tilleuls. De Madeleine aussi. Puis Hélène demanda : — Elle a souffert ? Adeline posa sa tasse. — Madeleine ? — Oui. — Je ne sais pas. Elle était à l’hôpital quand elle est morte. Hélène secoua la tête. — Je ne parle pas de ça. Adeline attendit. — Pendant toutes ces années. Est-ce qu’elle a souffert ? Adeline regarda la vieille femme. — Je crois que oui. Hélène acquiesça. — Tant mieux. — Maman... — Quoi ? Sa fille posa une main sur son bras. Hélène la repoussa doucement. — J’ai le droit. Personne ne répondit. La boîte verte était sur la table. Hélène l’ouvrit. — Les gendarmes me l’ont rendue. Elle la poussa vers Adeline. — Prenez-la. — Non. — Si. — Elle appartient à Laurent. — Justement. Hélène regarda la photographie. — J’ai attendu mon fils. Pas une gourmette. Elle eut un petit sourire. — Laurent, c’était ses genoux toujours sales. Son vélo qu’il laissait devant la maison alors qu’on lui répétait de le ranger. Il mangeait le chocolat sur ses tartines et laissait le pain. Elle secoua la tête. — Ça me rendait folle. Adeline sourit malgré elle. — Je n’ai pas besoin d’un bracelet pour me souvenir de lui. Elle poussa encore la boîte. Cette fois, Adeline la prit. Sur la route du retour, la boîte verte resta sur le siège passager. À la sortie de Saint-Ange, Adeline passa le petit pont. Elle continua. Puis ralentit. Elle fit demi-tour. Elle gara sa voiture sur le bas-côté, prit la boîte et descendit. La rivière était haute à cause des pluies des derniers jours. Adeline s’appuya contre la rambarde.Elle ouvrit la boîte. La gourmette avait été nettoyée. Le prénom se lisait parfaitement. Laurent. Au dos : 14.06.1966. Elle pensa au petit garçon de la photographie. À Madeleine. À Gérard. À Hélène. Adeline tendit la main au-dessus de l’eau. Il suffisait d’ouvrir les doigts. Elle resta ainsi quelques secondes. Puis ramena son bras. — Non. Elle remit la gourmette dans la boîte. Le lundi matin, une nouvelle résidente occupait déjà la chambre 27. Suzanne. Elle avait posé trois photographies sur la commode et un vase vide sur le rebord de la fenêtre. — Vous avez vu cette vue ? demanda-t-elle. Adeline regarda dehors. Les deux peupliers bougeaient à peine. — Oui. — C’est joli. On voit les arbres. — Oui. Adeline ouvrit la fenêtre quelques minutes. Puis elle se retourna. Le lit était défait. Cette fois, personne ne l’avait devancée.

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