Chapitre 1

La part des autres

3407 mots · ⏱ 14 min

Tel un amant qui se cacherait dans un placard à claire-voie, je planque mon téléphone entre ma cuisse et le bois de ma chaise. Ma mère vient de franchir le seuil de la salle à manger traînant avec elle l’odeur familière du samedi midi, le poulet rôti. Une seule règle pendant cette réunion familiale hebdomadaire, aucun portable autorisé.  - Pauline.  La moue désabusée de ma mère, tenant son bras tendu, me force à lui donner l’objet coupable, tiédi. Une seule question tourne en boucle dans ma tête : comment vais-je arriver à tenir le plat principal et le dessert. J’étais à deux cartes de doubler ma mise. J’improvise un trou normand à ma façon, je me faufile, entre le plat et le dessert, vers la cachette de ma mère. Depuis mon adolescence rien n’a changé, elle garde toujours mon téléphone prisonnier entre deux bouquins de Victor Hugo, sur le meuble d’entrée. Elle ne sait pas que je sais. Assise sur l’abattant, je commence une partie, une seule. Perdue. Je tire la chasse et repose mon téléphone discrètement, contre les Misérables. Je m’assois et essaye d’attraper une discussion en route. Les seules qui m’intéressent sont celle entre mon cousin et ma tante.  - Ah notre infirmière est là,  Pauline, éclaire moi. Pierre me dit qu’on ne doit plus faire de bouche à bouche quand quelqu’un fait un arrêt cardiaque c’est vrai ça ?  - Disons qu’il faut privilégier les compressions thoraciques tante Diane. Et tu n’es pas obligée de me demander confirmation, il est en quatrième année de médecine. Il sait ce qu’il dit. Je regarde complice mon cousin, compatissante de ne pas être jugé à sa juste valeur mais bien heureuse que le sujet ne soit pas « Pauline trente six ans et toujours célibataire ».  Sur le chemin du retour je peux enfin jouir de mon bien sans pression parentale. Dans le métro, sur la ligne huit, j’épie l’heure. Le doigt sur l’authentification biométrique de mon application bancaire, j’attends. Chaque fin de mois c’est le même rituel : les mains moites et le coeur qui s’emballe. Seize heures dix, ma paie est arrivée. Je me sens soulagée, mes heures supplémentaires ont pu combler la moitié de mon découvert. J’ai un peu de temps pour miser quelques sous et essayer de combler l’autre moitié. Arrivée à Felix Faure je me dépêche de rejoindre mon vingt mètres carré. Affalée sur mon canapé côtelé, j’allume la télévision par réflexe. Je finis, comme tous les soirs, par plonger mon attention sur mon écran de téléphone alternant réseaux sociaux et casino. Deux parties seulement. J’ai fini par m’endormir au milieu d’une rediffusion d’épisode de New York unité spéciale. Les rayons du soleil qui traversent les persiennes me réveillent avant le son strident de l’alarme. Mon départ pour l’hôpital ne devrait tarder. Je reste quelques minutes, le regard dans le vide repensant à mes six parties perdues. J’ai failli gagner la deuxième et la cinquième. Mon regard se pose sur le plateau télé à moitié vide, mes vêtements de la veille jonchant le sol et mon canapé que je n’ai même pas pris la peine d’ouvrir en lit. Mon mal de dos et moi nous mettons en route. A peine les portes de l’hôpital franchies, je me dirige vers le bureau afin d'observer le planning, à la recherche d’heures à pourvoir -- les cent euros perdus la veille m’y obligeant. Une voix aiguë m’attire jusqu’à la salle de soins, traduisant le moment des transmissions.  Tous attablés, une feuille pour chacun d’entre nous, avec le nom de chaque patient et leur numéro de chambre collés à leurs pathologies. La feuille semble légèrement modifiée depuis que je suis partie, avant-hier.  - Où se trouve Mr Chabot ? Je ne le vois pas inscrit, vous l’avez oublié.  L’infirmière de nuit me regarde peinée.  - Il est décédé hier, un arrêt cardio-respiratoire. L’anesthésiste de garde n’a pas réussi à le réanimer.   Depuis son arrivée, Mr Chabot égayait mes journées. Des blagues, des sourires, une légèreté qui me faisait du bien. J’appréciais passer mes pauses avec lui, à boire un café devant la fin du journal télévisé, à commenter toutes les phrases qui pouvaient sortir du présentateur. Je suis très attristée par cette nouvelle.  - Je ferai sa chambre moi-même.  Comme à chaque départ, la chambre doit être nettoyée à fond, afin d’accueillir le prochain martyr.  Mon tour des médicaments n’a jamais été aussi efficient. Je saute ma pause café du matin pour m’atteler à la chambre quatre-cent-six. Je m’avance devant la porte bleue, fermée. J’appuie sur la poignée et à peine la porte poussée, une odeur d’eau de Cologne envahit mes narines. C’était son rituel du matin une moitié de bouteille pour « attirer les dames » disait-il. Je m’avance, observe la pièce et remarque toutes les affaires qu’il possédait. Personne ne les réclamera, personne ne viendra. Une larme coule malgré moi. J’attrape une veste posée sur la chaise pour humer cette odeur qui m’était devenue familière : la cigarette froide accouplée à l’odeur boisée et fleurie de son eau de Cologne. Une image refait surface, celle où un soir de pluie, je pestais de devoir prendre la route. J’ai finalement passé une moitié de soirée à jouer au poker et à partager son plateau repas. Soirée qui m’a value un avertissement mais qui sera à jamais gravée. Je plonge les draps dans un sac en tissus pour le lavage, rassemble ses affaires dans un sac en plastique. Je m’avance pour ouvrir le tiroir de la commode, dernier meuble à vider. J’attrape un vieux carnet en cuir, je le sais à l’odeur, les sacs de maman sentent la même chose. La pulpe de mes doigts caresse la gravure de son prénom que je dessine « Éric ». Avant d’aller plus loin je jette un coup d’oeil derrière moi, seule, je décide de lever le rabat. A l’intérieur du carnet des chiffres sont inscrits. Certains raturés, d’autres précédés d’un plus ou d’un moins. J’en déduis qu’il s’agit d’un carnet de compte qui finit dans le sac plastique avec le reste de ses affaires personnelles. Je reste devant le seuil de la porte une dernière fois. Je prends une grande inspiration avant de retourner dans l’océan des couloirs. Je n’avais qu’une hâte, retourner chez moi et m’emmitoufler sous ma couette. Avant ça, je gère les visites des médecins, les injections de thérapeutiques, les entretiens d’écoute improvisés, les soins d’hygiène et la pression de la direction pour faire l’équivalent de trois journées en une. Le trajet du retour me semble bien long. Pour une fois je prends le temps de regarder les gens qui m’entourent et m’amuse à leur inventer des vies que j’envie et d’autres dont je prie pour ne pas les vivre. Arrivée devant mon immeuble, je compte le nombre de marches qui me reste à gravir avant la délivrance. Je jette mon sac à l’entrée, me déshabille en les laissant sur ceux de la veille -- les oeuvres artistiques commencent toujours comme ça après tout. Douchée, peignée, habillée de mon pyjama hello Kitty, je m’avachis sur mon canapé prête à commander à manger. En attrapant mon téléphone, mon regard a balayé un objet. Un objet qui ressemblait fortement à un objet familier mais qui n’a rien à faire ici. Les yeux fermés, je compte jusqu’à cinq. Toujours dans mon champ de vision. Je choisis de poser mon regard plus précisément, à cet endroit. Je l’attrape, le porte à mon nez : c’est bien lui, le cuir vieilli et les coins abîmés. Je le repose. Je l’avais posé dans ses affaires j'en suis certaine. Pourtant, il était bien là. Posé sur ma table basse, à côté des cadavres de canettes de coca zéro. C’est la fatigue, c’est ça. Sans m’en rendre compte j’ai dû le glisser dans ma poche, je le ramène demain dans le service c’est décidé. Je ne peux pas garder quelque chose qui ne m’appartient pas et si la direction le sait.. olala je vais être virée et comment je vais payer mon loyer, mes dettes, mon découvert, mes factures ? Ma mère va me tuer. Stop. Il faut que je me ressaisisse. Personne ne le sait, si je le ramène on va me poser des questions. C’est tranché, je le garde. Je le pose sur mon meuble d’entrée, à côté des factures empilées. Ce sera mon souvenir. Un souvenir qui hante mes pensées, allongées dans mon canapé, la télé en fond. Je me lève direction mon frigo, mon ventre vide crie famine. A part un yaourt je n’ai pas grand chose et il est désormais bien trop tard pour que je puisse commander. Sur le retour, yaourt brassé nature dans ma main gauche, cuillère déjà en bouche, j’attrape le carnet qui me fait de l’oeil triomphant sur mon meuble d’entrée. Installée en tailleur sur le tapis face à ma table basse je commence à déguster mon tiers de repas. La première cuillère en bouche est recrachée sans attendre. J’ai l’impression d’être dans un rêve lucide. J’avais vu sur les réseaux sociaux une vidéo qui disait de regarder l’heure ou de se pincer. Je m’exécute. Rien n’y fait. Je suis toujours assise face à ce carnet dont j’effleure la devanture et la courbure de mes doigts dessine le prénom gravé : mon prénom. Comment le prénom d’ « Éric » a pu devenir le mien. Je prends mon téléphone et envoie un message à ma mère.  - Tu m’as offert un carnet en cuir récemment ?  Minuit, elle doit déjà dormir. Peu importe, j’ouvre le carnet devenu vierge de chiffres. Seules trois colonnes apparaissent : « solde », « montant voulu » et « donateur ». Je le feuillette à plusieurs reprises me questionnant encore sur le comment du pourquoi j’ai ce carnet entre mes mains. Je le referme, me concentre sur le programme télévisé, je finis mon yaourt mais c’est plus fort que moi. J’ai besoin de réponse je l’ouvre et la stupeur m’envahit. Un montant s’est inscrit dans « solde » : mille trois cent vingt-huit . Je reste figée quelques secondes, je dois être vraiment fatiguée. Je décide de dormir, j’attrape mon téléphone, dépose vingt euros dans le caissier du casino en ligne pour rendre hommage à Monsieur Chabot, je lance un poker. Stimulateur d’endorphine. A mon réveil, j’ai l’impression d’avoir fait un cauchemar. Je me redresse et regarde sur la table. Il est là, vraiment là, toujours là. Je l’ouvre et je remarque que le montant a changé : mille-trois-cent soixante-huit. Quarante euros de différence. Montant qui ne m’est pas inconnu car c’est ce que j’ai gagné hier soir, j’ai doublé ma mise. Je vais sur mon application bancaire, je comprends alors que le montant affiché correspond au montant de mon solde bancaire. Mes pensées se font interrompre par la sonnerie de mon téléphone. Le jour fatidique est arrivé : après avoir repoussé maintes fois des repas entre copines, je leur ai proposé en début de mois et nous nous étions fixés sur lundi, jour de repos commun à toutes. Mais maintenant que l’échéance est là, j’ai envie d’annuler. Je préfère rester chez moi. J’hésite sur ce que je vais dire. Tant pis j’improvise, je décroche. - Hey Pauline, comment vas-tu ? Tu peux passer me chercher pour midi ? Ma voiture est au garage. - Ah oui midi... On va où déjà ? - Dans une brasserie dans le douzième, on l’a choisi ensemble je te le rappelle. - Oui c’est vrai. - T’es sûre que ça va ? Tu ne vas pas encore nous lâcher. Coincée, je n’ai pas le choix. - Absolument pas, tu rigoles. Je passe te chercher pour onze heures trente. - Parfait, je file me préparer. Dix heures trente, j’ai quarante-cinq minutes pour me préparer, sachant que la préparation inclut trente minutes de procrastination, il ne me reste que quinze minutes. Avant de partir je consulte mon compte en banque, je dois me fixer un budget pour midi. Impossible, il doit y avoir une fraude. Mon solde arrive presque dans le négatif. Prête à partir je me précipite vers ce foutu carnet. Je l’observe de fond en comble suspectant un de ces nouveaux objets connectés. Je déchire même une page. Rien, il semble banal. Je regarde de nouveau mon application bancaire et je comprends mieux. Loyer, charge et électricité sont tombés. Le carnet en main je le glisse dans mon sac et franchis la porte d’entrée. Dans la voiture, je n’arrive pas à me concentrer sur ce que me raconte mon amie coté passager. - Tu m’écoutes ? Je me réinstalle dans mon siège. - Oui évidemment, tu me parlais de ta collègue qui a osé venir avec la même chemise que toi alors que vous vous étiez mis d’accord sur quand la porter. Elle continue à déblatérer sur le sujet encore et encore après avoir compris qu’elle était écoutée. Mon esprit entend ce qu’elle dit mais je n’arrive pas à interagir parce que ce carnet prend toutes mes pensées. Et si c’était l’occasion de faire enfin mes comptes. Après tout, c’est à la portée d’une femme de trente six ans, je manie les chiffres toute la journée avec la préparation de traitement, je peux m’y tenir. Arrivées à la brasserie, installées et rejoint par deux autres amies, le moment du choix du menu est arrivé. Je suis la seule autour de cette table sans enfant et je suis la seule qui apparemment doit choisir les plats en fonction des prix. Comment font-elles ? - J’avais une question, vous écrivez vos dépenses ? Vous gérez comment votre budget ? Toutes les trois me regardent comme si j’avais posé une question indiscrète. - Toi, Pauline Maillard, tu poses une question sur la gestion d’argent ? Mais je vais commander une bouteille de Champagne pour fêter ça. 
 Elle me regarde en souriant et me chuchote « t’inquiète, c’est pour moi ». Je suis partagée entre deux émotions : la honte et la fierté. Je n’arrive pas à déceler si l’ironie était le sujet principal dans sa question. Sans importance, je vais apprécier mon verre de champagne quoi qu’il arrive. Je profite que l’attention ne soit pas portée sur moi pour m’éclipser aux toilettes. La double porte battante me fait sentir comme un cow-boy qui entre dans un saloon. Je fouille dans mon sac et y sort mon carnet et un stylo. Je le pose sur le rebord de l’évier imitation marbre. J’ai calculé, un steak à cheval avec des frites et un dessert j’en ai pour environ une quarantaine d’euros. J’inscris le nombre quarante dans la colonne «  montant voulu », après tout je veux ce montant donc il se soustraira à mon solde actuel. C’est décidé, aujourd’hui est le départ de ma nouvelle vie, je vais devenir une adulte responsable. Je laisse mon regard se perdre quelques instants sur les chiffres, avec l’espoir de pouvoir observer un changement. Je fabule, c’est la réalité pas la fiction. Je referme le carnet et retourne m’asseoir à la tablée, profitant de mon repas. En attendant le dessert je décide de regarder mon compte en banque et je remarque « plus quarante euros » accolé à « virement Lucie ». Je ne connais pas de Lucie. J’ouvre le carnet, Lucie apparaît dans les donateurs. J'essaye de tracer le virement, pourquoi ce prénom ? J'ai le sentiment de prendre ce qui ne m'appartient pas. Je m'en préoccuperai plus tard, à tête reposée. A la fin du repas, je m'extirpe en douce de la tablée pour régler l’addition complète -- y compris la bouteille de champagne. Tous ces remerciements m’ont fait chaud au coeur. Je n’ai jamais reçu autant d’accolades et de gratitude. En sortant, je décide de faire les magasins. Je refais toute ma garde robe. J’ai adopté un nouveau réflexe. Certains disent qu’il faut vingt et un jours pour intégrer une habitude, il m’a fallu deux heures pour avoir la mienne. Jamais je n’aurais pensé que d’écrire me plairait autant. J’ai usé l’encre, à tel point que les sacs de boutiques cognent contre les murs des escaliers. Je ne prends pas la peine de les déballer. Je les pose à l’entrée et pratique ma deuxième activité préférée, m’affaisser sur le canapé. J’inspire et expire quelques fois, me remémorant cette journée parfaite. Tellement parfaite que, de retour dans mon studio je me questionne sur la véracité de mes souvenirs, j’ai vraiment vécu ça ? Je me lève, cherchant le carnet. Je l’ouvre et décide de mesurer l’ampleur de mes dépenses. A côté de chaque montant voulu, se trouve un nom. Jamais le même. J’ai du mal à comprendre le fonctionnement, est-ce que ces prénoms sont rattachés à un corps physique ou alors est-ce que ce sont des prénoms donnés au hasard. L’important est là malgré tout, désormais je n’ai plus à m’inquiéter pour l’argent. La vie semble plus douce. Les jours qui ont suivi, ont été exceptionnels. Ma mère a pensé que j’avais gagné au loto, je lui ai simplement dit que j’étais devenue responsable et que désormais je dépensais intelligemment, ce qui n’est pas faux, je dépense ce dont j’ai besoin et parfois quelques plaisirs mais que serait la vie sans plaisir ? Je mange à ma faim, revois mes amies avec entrain et j’en viens à les envier d’avoir une vie de famille. Tous les soirs je regarde les prénoms inscrits sur ce carnet. Il a suffi d’un soir pour que toute cette mécanique me questionne réellement. Ce jour là, je venais de m’acheter une nouvelle télévision et c’est le prénom de ma mère qui est apparu : Gisèle. J’ai eu un moment d’arrêt, de recul avec une sensation de culpabilité. Je l’imagine paniquant de voir une somme inconnue se retirer de sa retraite, j’en ai une boule à l’estomac d’imaginer cette détresse. Je sais que ce n’est pas elle. Je me persuade de la bénédiction d’être tombée sur ce carnet, j’ai une vie parfaite. Je peux miser sans craindre le lendemain tout en payant mes factures et en offrant des présents à mes proches. Je suis une bonne personne. Je décide à ce moment là d’avoir une pensée pour Monsieur Chabot en le remerciant de m’avoir mis ce carnet sur ma route. Je me résous également à remercier chaque prénom qui apparait sur mon carnet, je n’ai aucune idée de qui sont ces gens mais s’ils apparaissent sur ce carnet, c’est forcément qu’ils ont les fonds nécessaires pour pouvoir les partager. Le partage est la base de la vie. Les jours avancent et finissent par se ressembler. L’enthousiasme d’acheter, de posséder est retombé. Un voyage me ferait du bien, j’en suis persuadée. Je choisis une compagnie low cost pour au final réserver la première classe, je le mérite. Le nom de Grégoire apparaît. Je ferme le carnet, fière de moi et le balance sur ma table basse. Une feuille pliée en tombe. Elle semble plus vieille que les pages attachées. Je la déplie et cette fois des noms apparaissent à côté des prénoms. Je les parcours pour au final m’arrêter sur le dernier : « Chabot Éric » avec un chiffre « zéro » inscrit, le même pour toute la liste. L’émotion qui m’envahit à cet instant est différente de celle que j’ai pu ressentir dernièrement : j’ai peur. J’ai l’impression d’avoir un message de la faucheuse. J’ai même quelques instants cru voir mon nom inscrit en bas, et si ce carnet était maudit ? Et s’il allait moi aussi me tuer ? J’essaye de me rassurer en me disant qu’un carnet ne peut pas commettre de crime, sans bras, sans jambe la probabilité que dans un journal apparaisse un article avec un tel titre « une jeune femme tuée par un carnet » est extrêmement faible, voire nulle. Je n’ai pas envie d’avoir ça sous mes yeux. Je déchire le petit papier en mille morceaux. Je n’ai rien à perdre mais tout à gagner. Je m’instaure une nouvelle règle : je dépense raisonnablement et désormais je ferai abstraction des prénoms qui apparaissent. Je ne vole pas, on me donne, je ne vais pas mourir, je vais vivre et bien. Les jours passent dont un jeudi, jour de mon départ. C’était sans compter sur cette voiture que je n’ai pas vue arriver. Une voiture rouge roulant à vive allure dans ma direction alors que je sortais du parking de l’aéroport pour rejoindre le terminal. C'est cette même voiture qui a blanchi mes pages du carnet en cuir.

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