Chapitre 1

La seconde alliance

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La deuxième alliance Après l’enterrement, Antoine mit trois jours à ouvrir le sac de Claire. Il était resté sur la chaise de leur chambre, près de la fenêtre, exactement là où sa sœur l’avait posé en revenant de l’hôpital, un sac en toile bleu marine avec le nom de l’établissement imprimé dessus, deux anses trop courtes et une petite tache brunâtre dans un coin qu’Antoine évitait de regarder. À l’intérieur, il y avait ce qui restait d’une femme après vingt-cinq ans de mariage : une paire de lunettes, un chargeur soigneusement enroulé, un paquet de mouchoirs entamé, un livre dont le marque-page restera coincé à la page cent quarante-sept, son portefeuille, quelques pièces de monnaie, un tube de crème pour les mains et l’alliance qu’une infirmière avait retirée de son doigt quelques heures avant sa mort. Antoine vida tout sur le lit sans cérémonie et contempla cet inventaire dérisoire, surpris une nouvelle fois par la capacité de la mort à réduire une existence à des choses qu’on pouvait tenir dans une poche. Il avait découvert depuis une semaine que le chagrin était beaucoup moins noble qu’on ne le racontait. Il fallait téléphoner aux assurances, retrouver des mots de passe, rendre un appareil médical, choisir des fleurs, vider le bac à légumes, prévenir des gens dont on ignorait parfois jusqu’au nom de famille, répondre à ceux qui disaient si tu as besoin de quoi que ce soit avec cette expression inquiète de ceux qui espéraient surtout qu’on ne leur demanderait rien. Au milieu de tout cela, il fallait continuer à se nourrir, sortir les poubelles et penser à mettre de l’essence dans la voiture. La mort de Claire avait été immense pendant quelques heures. Ensuite elle était devenue immense et administrative. Antoine prit l’alliance entre le pouce et l’index. Elle était légèrement ternie par les années, rayée sur un côté, avec une petite marque près du bord qu’il reconnaissait . Claire ne l’enlevait presque jamais. Même pendant sa maladie, lorsque ses doigts avaient maigri et que l’anneau menaçait de glisser, elle avait refusé de le faire ajuster ; elle avait simplement pris l’habitude de fermer le poing lorsqu’elle marchait. Il retourna la bague et lut l’inscription qu’il connaissait sans avoir besoin de la regarder : ANTOINE & CLAIRE :17.06.2001. Un sourire passa sur son visage, bref et douloureux. Il revit la mairie, la chaleur étouffante de ce samedi de juin, son costume trop épais choisi sur les conseils de son père qui soutenait qu’un mariage exigeait de la laine quelle que soit la saison, et Claire qui riait en lui essuyant le front avant les photographies. Elle avait vingt-sept ans. Lui vingt-six. Ils étaient persuadés que vingt-cinq années constituaient une durée abstraite réservée aux autres, aux parents, aux gens dont les photographies jaunissaient dans des albums. Il murmura « vingt-cinq ans » sans savoir à qui il parlait, puis déposa l’alliance dans la petite boîte en bois que Claire conservait dans sa table de nuit. Les jours suivants, la maison se remplit de silence. Pas celui du dimanche matin lorsque Claire dormait encore et qu’Antoine descendait préparer le café, ni celui des soirées où chacun lisait de son côté et où leurs pieds se touchaient parfois sous la table sans qu’aucun des deux n’y prête attention. Celui-ci avait une épaisseur différente. Il occupait les pièces avant lui, attendait derrière les portes, transformait le craquement du parquet ou le déclenchement du réfrigérateur en événements perturbateurs. Antoine laissait souvent la télévision allumée sans la regarder uniquement pour entendre des voix dans le salon et, deux fois, il se surprit à baisser le volume parce qu’il croyait avoir entendu Claire l’appeler depuis l’étage. Il continua également à mettre deux tasses sur la table au petit déjeuner. La première fois, il s’en aperçut immédiatement ; la deuxième, seulement lorsqu’il versa le café ; la troisième, il resta debout devant les deux tasses, la cafetière encore à la main, à regarder la vapeur s’élever de celle de Claire, et se demanda combien de temps un corps pouvait continuer à vivre selon des habitudes dont l’autre moitié avait disparu. Le samedi suivant, il décida de commencer à ranger ses affaires, mais pas les vêtements. Lorsqu’il ouvrait la penderie, son parfum était encore là, mélangé à l’odeur du bois et des sachets de lavande qu’elle glissait entre les pulls, et Antoine n’était pas encore capable de décider ce qu’un homme devait faire de vingt-cinq années de robes, de manteaux et de chemisiers. Il choisit la commode parce qu’elle lui semblait moins dangereuse. Le premier tiroir contenait des foulards, des ceintures, des cartes de fidélité périmées, des notices de médicaments, de vieilles cartes postales et suffisamment de petits objets sans importance pour que chacun devienne soudain impossible à jeter. Antoine commença par trois piles :garder, donner, poubelle , avant d’en créer une quatrième, on verra plus tard, qui occupa rapidement la moitié du lit. Dans le deuxième tiroir, sous une pile de carnets, il trouva une petite enveloppe blanche sans nom. Il pensa à des photographies, l’ouvrit sans précaution et quelque chose tomba sur le parquet avec un bruit métallique. Un anneau. Il ramassa la bague et la retourna dans ses doigts comme il l’avait fait quelques jours auparavant. Elle ressemblait tellement à celle de Claire qu’il pensa d’abord l’avoir déplacée lui-même et oublié l’avoir fait, ce qui l’inquiéta davantage qu’il n’aurait voulu l’admettre. Même largeur, même teinte légèrement jaune, même usure mate sur la face intérieure. Il alla chercher la petite boîte dans la chambre et constata que l’autre alliance s’y trouvait toujours, puis posa les deux sur le couvre-lit. Presque identiques. L’explication vint naturellement : Claire avait dû faire remplacer la sienne à un moment donné, peut-être après l’avoir perdue, peut-être lorsque ses doigts avaient commencé à maigrir. Un quart de siècle produisait quantité de petites histoires qu’on oubliait ensuite et Antoine éprouva même un soulagement un peu ridicule d’avoir trouvé si vite la solution. Il prit la seconde bague, la retourna machinalement, lut l’inscription sans immédiatement comprendre ce qui clochait, puis ses yeux revinrent sur le prénom et enfin sur la date. ANTON & CLAIRE : 17.06.1999. Antoine resta debout près du lit, la bague entre les doigts. Deux lettres avaient disparu de son prénom et deux années venaient d’apparaître dans leur vie. Il rapprocha l’anneau de la fenêtre, comme si la lumière pouvait corriger ce qu’il venait de lire, mais les lettres ne changèrent pas. ANTON. Pas ANTOINE. 1999. Pas 2001. Quelque chose se contracta dans son ventre et sa première pensée fut tellement immédiate qu’elle lui fit honte : Claire avait eu un autre homme. Il rejeta cette idée , mais pourtant, cet anneau était bien là. La colère qui suivit fut brutale et salvatrice. Depuis neuf jours, tout le monde lui demandait s’il mangeait, s’il dormait, s’il tenait le coup ; depuis neuf jours, il était le pauvre Antoine, le mari de Claire, celui auquel on touchait l’avant-bras avant de partir. Cette colère-là lui rendait soudain quelque chose de familier. Pendant quelques secondes, il n’était plus veuf. Il était simplement un mari jaloux. Claire et lui s’étaient rencontrés en janvier 2000 à l’anniversaire d’un ami commun et Antoine se souvenait parfaitement de la soirée : la maison glaciale, les gens qui fumaient dans la cuisine, un saladier de chips qui avait fini en morceaux au sol, et Claire réfugiée dehors parce qu’elle détestait la cigarette. Elle portait une robe verte. Elle avait toujours soutenu qu’elle était bleue. Antoine lui avait raconté une histoire interminable concernant sa Peugeot tombée en panne sur l’autoroute et elle lui avait confié des années plus tard qu’elle avait décidé à cet instant qu’elle ne sortirait jamais avec lui. Ils s’étaient embrassés trois semaines après et mariés le 17 juin 2001. Il n’y avait pas de 1999 dans cette histoire. Et surtout, il n’y avait pas d’Anton. Il pensa aux carnets. Claire avait toujours eu des agendas, de petits cahiers bourrés de rendez-vous, de listes de courses, d’anniversaires et de numéros de téléphone qu’elle était ensuite incapable d’identifier. Celui de 1999 était rouge, l’élastique distendu. Janvier, février, mars : la vie de Claire avant lui. Dentiste. Cinéma avec Sophie. Anniversaire maman. Appeler agence. Puis, au mois d’avril : Dîner Anton : 20 h. Quelques semaines plus loin : Week-end Anton. Et en mai : Voir alliances avec Anton. Antoine tourna encore quelques pages. Le prénom revenait, pas assez souvent pour ressembler à une obsession, juste assez pour rendre impossible l’idée d’une erreur. Il resta assis sur le bord du lit, le carnet ouvert sur ses genoux, tandis que le soleil de l’après-midi avançait lentement sur le parquet. Il avait voulu savoir, il savait. Un prénom, des rendez-vous, une alliance, une date. Il ne lui manquait plus qu’un visage. Il vida le reste du tiroir, ouvrit les boîtes du placard, descendit chercher les vieux albums dans le buffet du salon et remonta avec deux cartons qu’il posa au pied du lit. Au bout d’une heure, la chambre ressemblait à ce qu’elle avait été après leur dernier déménagement : des enveloppes ouvertes, des photographies par dizaines, des piles dont il avait oublié la logique .Antoine cherchait l’année 1999. Il cherchait surtout un inconnu qu’il pourrait enfin regarder en face. La photographie se trouvait dans une boîte à chaussures, entre un Noël chez les parents de Claire et des vacances dont il ne reconnut pas immédiatement l’endroit. Il faillit passer dessus. Claire était devant une mairie, en robe blanche, les cheveux relevés, une main devant les yeux à cause du soleil. Un homme se tenait à côté d’elle. Antoine regarda d’abord Claire, puis l’homme, reposa la photo parmi les autres et la reprit aussitôt. Il avait moins de ventre, davantage de cheveux, cette barbe courte qu’il avait portée quelques mois dans sa jeunesse et que Claire, plus tard, s’était toujours moquée de lui voir repousser. La cicatrice au-dessus du sourcil gauche était là. Les oreilles légèrement décollées aussi. Même cette façon de rentrer un peu le menton devant un appareil photo, comme s’il ne savait jamais quoi faire de son visage. C’était lui. Antoine retourna le tirage. Au dos, l’écriture de Claire, penchée légèrement vers la droite : 17 juin 1999. Enfin. Il s’assit par terre entre les cartons et resta un moment à regarder la date. En juin 1999, il vivait à Lyon avec Jérôme, un collègue de travail. Troisième étage sans ascenseur, moquette grise sentant la pisse dans le couloir, cuisine si petite qu’il fallait ouvrir le four pour pouvoir passer derrière quelqu’un, fenêtre du salon qui fermait tellement mal qu’ils coinçaient un torchon dans l’encadrement dès le mois de novembre. Il se souvenait de Jérôme, de sa Renault qui démarrait une fois sur deux, du kebab au coin de la rue, de la voisine du dessous qui tapait au plafond quand ils rentraient après minuit. Il se souvenait même d’une fuite d’eau au mois de mai et de trois jours passés à éponger le parquet avec des serviettes empruntées à l’hôtel où travaillait la sœur de Jérôme. Il pouvait reconstruire cette année-là presque mois après mois. Claire n’y était pas. Pourtant, elle était bien là sur cette photo. Elle ne regardait même pas l’objectif sur la photographie. Elle regardait Antoine, avec cette expression qu’il lui connaissait, la bouche prête à sourire parce qu’il venait probablement de dire quelque chose de stupide. Il resta longtemps sur ce détail, davantage que sur la robe ou la mairie. On pouvait truquer une photographie. Il le savait. On pouvait vieillir une image, remplacer un visage, fabriquer n’importe quoi avec suffisamment de temps et de patience ou un abonnement I.A. Mais Antoine ne voyait pas pourquoi Claire aurait passé vingt-cinq ans à préparer une plaisanterie dont elle ne serait plus là pour voir le résultat. Il appela Sophie. Elle arriva moins d’une heure plus tard, les cheveux encore humides et un imperméable jeté sur un pull. Antoine avait posé les deux alliances sur la table de la cuisine, la photographie entre elles. Sophie resta debout quelques secondes avant de s’asseoir. Elle regarda les bagues, puis la photo, et Antoine comprit à sa façon de serrer les lèvres qu’elle savait quelque chose. — Tu l’avais déjà vue ? Sophie passa un doigt sur le bord du tirage sans le prendre. — Non. — Mais ? Elle soupira. — Claire m’avait parlé de trucs. — Quels trucs ? — Des souvenirs. Antoine attendit la suite. Dans la cour, une gouttière laissait tomber de grosses gouttes régulières sur une bassine oubliée près du mur. Sophie finit par relever les yeux. — Elle m’a appelée il y a trois ans. Peut-être quatre. Elle voulait savoir quand vous vous étiez rencontrés. — Septembre 2000. — C’est ce que je lui ai dit. — Et ? — Elle s’est mise à pleurer. Antoine prit l’alliance de 1999 et la fit tourner entre ses doigts. — Pourquoi ? — Parce qu’elle se souvenait d’autre chose. Sophie parla d’un réveillon en 1998, d’un appartement où Antoine aurait vécu, d’un voyage en Italie, d’un mariage l’année suivante. Claire lui avait raconté tout cela au téléphone avec suffisamment de détails pour que Sophie se demande d’abord si elle plaisantait. Elle lui avait répondu qu’elle mélangeait certainement des souvenirs, peut-être une ancienne relation, peut-être des rêves. Claire avait insisté. Certains jours, elle se souvenait parfaitement de leur rencontre chez Nicolas, de la robe verte, eventuellement bleue, de la Peugeot en panne et du mariage de 2001. D’autres jours, cette histoire-là lui paraissait fausse et l’autre prenait sa place. — Elle était pas encore malade, dit Antoine. — Non. — Alors pourquoi tu m’en as jamais parlé ? — Parce qu’elle m’a demandé de pas le faire. Il eut envie de lui répondre quelque chose de sec, mais la colère ne vint pas. Il regarda l’alliance. — Et Anton ? Sophie suivit son regard. — C’était toi. Antoine se leva, alla jusqu’à l’évier, ouvrit le robinet sans raison et le referma presque aussitôt. Il parla de faux souvenirs, de fatigue, d’un problème neurologique qui avait peut-être commencé longtemps avant le diagnostic. Il employa des mots qu’il avait lus sur Internet pendant la maladie de Claire, en mélangea probablement plusieurs. Sophie ne le reprit pas. Elle le laissa parler jusqu’à ce qu’il s’arrête de lui-même. Lorsqu’elle partit, elle avait déjà ouvert la porte quand elle se retourna. — Il y a autre chose. Antoine attendit. Sophie avait déjà ouvert la porte et gardait une main sur la poignée, le corps tourné vers le couloir comme si elle avait pris sa décision de partir et qu’il ne restait plus qu’à la suivre. Elle regarda pourtant derrière lui, vers la cuisine, vers la table où les deux alliances étaient restées à côté de la photographie. — Une fois, Claire m’a demandé si je me souvenais de Léa. Le prénom ne provoqua rien chez Antoine. Il chercha malgré tout, par réflexe, parmi les amis de Claire, ses anciennes collègues, les cousines qu’il voyait une fois tous les cinq ans aux enterrements et dont il oubliait systématiquement les enfants. — Qui c’est ? Sophie resta silencieuse un moment. — C’est exactement ce que je lui ai répondu. Cette nuit-là, Antoine dormit sur le canapé. Il avait laissé la télévision allumée et se réveilla vers quatre heures avec le cou raide, et une jambe engourdie. Un documentaire animalier passait sans le son, des poissons glissaient entre des rochers et leur lumière bleue remplissait le salon. Les deux alliances étaient encore sur la table basse. Antoine les regarda longtemps avant de se redresser. Celle de 2001 était légèrement plus terne que l’autre, ou peut-être était-ce seulement la lumière de l’écran. Il prit celle de 1999, la retourna entre ses doigts et prononça le prénom à voix basse. — Léa. Au matin, il retourna aux agendas. Cette fois, il ne cherchait plus Anton et passa directement aux années suivantes. Le prénom apparut dans celui de 2004, coincé entre deux rendez-vous qui ne signifiaient plus rien : Dentiste Léa, puis quelques semaines plus tard Spectacle école 18 h, avec un petit cœur dessiné dans la marge. Antoine passa le doigt dessus. Il connaissait cette manie de Claire, les petits cœurs, les soleils, parfois un visage avec deux points pour les yeux lorsqu’un rendez-vous lui faisait particulièrement plaisir. Dans l’agenda de l’année suivante, il trouva Anniversaire Léa, 6 ans. Ne pas oublier fraisier. Il referma le carnet et resta à la table de la cuisine. Six ans, ce n’était pas une photographie oubliée ou un prénom sorti de nulle part. Il y avait eu avant cela une grossesse, un ventre qui grossissait, un accouchement, un lit d’enfant à monter, des biberons dans l’évier, des nuits interrompues, des chaussures achetées trop grandes parce qu’un enfant grandissait toujours trop vite. Il aurait fallu une poussette dans le coffre, un siège à l’arrière de la voiture, des dessins sur le réfrigérateur, des pleurs, des rhumes, des jouets sous les meubles. Il aurait fallu surtout six années pendant lesquelles Claire et lui n’auraient jamais été seuls. Il monta au grenier peu après neuf heures et y resta toute la matinée. Claire avait écrit sur presque tous les cartons : Noël, Vacances, Photos maman, À trier, cette dernière indication apparaissant sur trois boîtes différentes qu’elle n’avait manifestement jamais triées. Antoine s’assit directement sur le plancher et ouvrit les albums les uns après les autres. Vers midi, il tomba sur les vacances en Bretagne. La maison blanche aux volets bleus lui revint immédiatement, tout comme l’humidité qui faisait gonfler le bois et obligeait à tirer comme un imbécile chaque matin pour ouvrir ceux de la chambre. Ils avaient loué deux semaines. Il avait plu presque tous les jours, Claire avait été malade après des huîtres achetées sur le port et ils s’étaient disputés sur une petite route parce qu’Antoine refusait d’admettre qu’il roulait dans la mauvaise direction depuis près d’une heure. Il se souvenait de tout cela. Il se souvenait également d’une photographie prise devant la maison le dernier jour, juste avant de charger la voiture. Il la trouva deux pages plus loin. Claire était à gauche, lui à droite, exactement comme dans son souvenir. Seulement une petite fille se tenait entre eux. Elle avait les cheveux bruns coupés au carré, des jambes maigres avec deux croûtes sur le genou droit et une incisive manquante qui faisait un trou dans son sourire. Claire avait posé une main sur son épaule. Antoine tenait l’autre main de l’enfant. Il approcha l’album de la petite fenêtre du grenier, là où la lumière était meilleure, et regarda son visage avec l’application ridicule de quelqu’un qui essaie de reconnaître une personne croisée autrefois. Il ne trouva rien. Ni son sourire, ni ses yeux, ni cette façon de se tenir légèrement penchée vers lui ne réveillaient quoi que ce soit. Il aurait pu la croiser dans une cour d’école sans même ralentir. Il regarda alors l’homme sur la photographie. Lui. Ce fut pire. Antoine connaissait son propre sourire et celui-ci n’était pas destiné à celui qui prenait la photo. Il avait la tête légèrement baissée vers l’enfant et elle levait les yeux vers lui. Quelque chose avait dû se passer une seconde avant, une plaisanterie peut-être, quelque chose qui n’appartenait qu’à eux. Antoine aurait donné n’importe quoi pour savoir quoi. Il retourna la photographie. Nous trois. Été 2006. Il resta assis dans le grenier avec le tirage entre les mains. La chaleur s’était installée sous les tuiles et sa chemise commençait à coller dans son dos, mais il ne descendit pas. Pour Claire, il savait ce qu’il avait perdu. Il pouvait fermer les yeux et revoir la façon dont elle dormait sur le côté, entendre sa voix lorsqu’elle l’appelait depuis une autre pièce, retrouver l’odeur de sa crème pour les mains. Il pouvait raconter leur première rencontre, leurs vacances, leurs disputes, les dernières semaines à l’hôpital. Son chagrin avait des endroits où aller. Avec cette enfant, il n’y avait rien. Il regardait une petite fille qu’il avait peut-être aimée plus que sa propre vie et ne ressentait pour elle que le malaise d’un étranger devant une photographie de famille qui n’était pas la sienne. Les jours suivants, il trouva d’autres traces. Dans le garage, en déplaçant une étagère pour récupérer un tournevis tombé derrière, il découvrit trois traits au crayon sur le mur. Léa 5 ans, puis quelques centimètres plus haut Léa 6 ans, et enfin Léa 7 ans, dont les lettres disparaissaient sous une couche de peinture. Antoine s’accroupit. Il se souvenait avoir repeint le garage, mais pas de ces marques. Il posa le doigt sur la dernière et, pendant une seconde, entendit rire une enfant. Il vit des cheveux bruns, une petite tête qui se dressait exagérément sur la pointe des pieds et Claire qui disait quelque chose à propos de tricher. Cela disparut avant qu’il puisse retenir le visage. Il resta encore un moment accroupi devant le mur, avec l’odeur d’huile et de carton humide autour de lui, puis repoussa l’étagère sans effacer les traits. La lettre se trouvait dans la boîte à bijoux de Claire. Antoine avait vidé cette boîte deux fois depuis sa mort sans remarquer que le fond se soulevait. Il le découvrit parce qu’une boucle d’oreille était tombée dans un angle et qu’en essayant de la récupérer avec l’ongle, la petite plaque de bois bougea. Une enveloppe était glissée dessous. Pour Antoine. Quand tu trouveras l’autre. Il sut immédiatement qu’elle parlait de l’alliance. Il lut la lettre assis sur leur lit. Trois pages couvertes de l’écriture de Claire, avec des phrases barrées, des mots ajoutés dans les marges, des dates entourées. Elle avait commencé à remarquer les contradictions plusieurs années auparavant. Au début, elle avait cru à des rêves particulièrement précis. Ensuite elle avait pensé à des problèmes de mémoire. Certains jours, elle se souvenait de septembre 2000, de Nicolas, de la Peugeot, de leur mariage en 2001. D’autres, elle se souvenait avec la même netteté d’un réveillon passé avec Antoine en 1998, d’un voyage en Italie l’été suivant, d’une autre mairie, d’une autre alliance. Elle avait commencé à garder les objets qui ne correspondaient pas. La bague. Les photographies. Les agendas. Elle les cachait lorsqu’elle se souvenait de l’autre vie et les retrouvait ensuite sans comprendre pourquoi elle les avait conservés. Antoine posa la feuille sur le lit. Il resta quelques minutes devant la fenêtre avant de reprendre. Claire parlait ensuite de Léa, mais beaucoup moins. Son prénom n’apparaissait que deux fois. Elle disait simplement que certains jours elle se souvenait d’elle depuis sa naissance, et que d’autres jours elle pouvait regarder sa photographie sans savoir qui était cette enfant. C’était cela, écrivait-elle, qui lui avait fait le plus peur. La dernière phrase était seule au bas de la troisième page. Si tu trouves ce que nous avons perdu, ne te force pas à te souvenir. Aime-la . Antoine relut la lettre depuis le début. Lorsqu’il arriva une seconde fois à cette phrase, quelque chose lui revint, pas un souvenir exactement, seulement une couleur. Jaune. Le bureau était au bout du couloir. Antoine l’utilisait depuis qu’ils avaient acheté la maison et les murs avaient toujours été blancs. Il en était presque certain. Pourtant, en entrant, il regarda immédiatement la bibliothèque. Elle occupait tout un pan de mur et n’avait pas bougé depuis des années. Il en retira quelques livres, la tira vers lui et passa derrière. Près de la plinthe, là où le rouleau avait mal couvert, une bande de peinture ancienne apparaissait sous le blanc. Jaune. Antoine passa le pouce dessus. La peinture était mate, un jaune assez laid, plus pâle qu’il ne l’avait imaginé. — Papa, regarde. Il se retourna et heurta la bibliothèque de l’épaule. Deux livres tombèrent. Antoine resta contre le mur, les yeux fixés sur le couloir. Il n’y avait personne. Après cela, il cessa de chercher. Il continua sa vie comme il pouvait, fit les courses, passa chez le notaire, répondit aux appels de sa sœur, coupa l’herbe lorsque le jardin commença à ressembler à un terrain vague. Les choses apparaissaient sans qu’il les provoque. Un matin, en ouvrant la portière de la voiture, il aperçut une petite chaussure rouge sous le siège passager et se pencha pour la ramasser ; il n’y avait qu’un vieux ticket de stationnement. Dans la salle de bains, une odeur de shampoing à la pomme revenait certains soirs alors qu’aucun flacon de ce parfum ne se trouvait dans la maison. Au supermarché, il lui arriva de sentir une petite main se glisser dans la sienne devant le rayon des céréales. Il baissa les yeux. Une femme poussait son chariot derrière lui, un employé remplissait des cartons de biscuits, personne ne faisait attention à lui. Antoine resta quelques secondes avec la main entrouverte avant de prendre son paquet de café et de continuer. Ce furent surtout certains souvenirs de Claire qui changèrent de place. Pas les grands. Les petites choses auxquelles il n’avait jamais accordé d’importance. Une fois, dans un parc, elle avait acheté trois glaces. Antoine lui avait demandé pour qui était la troisième et Claire était restée avec le cornet à la main avant de répondre qu’elle s’était trompée. Elle l’avait jeté presque intact. Une autre fois, en montant dans la voiture, elle s’était retournée vers la banquette arrière et avait attendu avant de mettre sa ceinture, comme si quelqu’un devait encore monter. Quelques mois avant sa mort, ils mangeaient devant la télévision lorsqu’elle lui avait demandé s’il pensait qu’il aurait été un bon père. — Moi ? Une catastrophe. — Pourquoi ? — J’arrive déjà pas à garder une plante en vie. Claire avait souri et ils avaient continué à regarder la télévision. Plus tard dans la soirée, Antoine l’avait entendue pleurer dans la salle de bains. À l’époque, il avait pensé à la maladie. Il n’était pas entré. Maintenant, lorsqu’il repensait à cette soirée, ce n’était plus la même. La maison finit elle aussi par avoir ses moments. Un matin, le mur de l’escalier parut vert. Antoine s’approcha, passa la main dessus, chercha une ancienne couche sous la peinture blanche et ne trouva rien. Le soir, il était certain d’avoir imaginé la couleur. Une autre fois, une photographie posée sur la cheminée montra trois silhouettes lorsqu’il passa devant. Il recula. Il n’y en avait plus que deux. Une nuit, il fut réveillé par des pas qui couraient dans le couloir de l’étage. Il resta couché, les yeux ouverts, et attendit sans savoir pourquoi que Claire demande à quelqu’un de retourner se coucher. Rien ne vint. Le parquet craqua encore une fois, puis la maison retrouva son silence. Le lendemain matin, Antoine ouvrit la petite boîte en bois et prit l’alliance de 2001. Il lut ANTOINE & CLAIRE :17.06.2001 et, pendant quelques secondes, ne sut pas ce que cette date représentait. Il savait que Claire avait été sa femme. Il savait qu’il l’avait aimée. Mais le mariage n’était plus là. Pas de mairie, pas de costume trop chaud, pas de robe, rien. Il resta au bord du lit avec la bague entre les doigts jusqu’à ce que tout revienne d’un coup : Nicolas, la soirée, la robe verte, la Peugeot, puis le mois de juin et Claire qui lui essuyait le front avant les photographies. Antoine referma la boîte, traversa le couloir et vomit dans le lavabo. Il comprit ce matin-là qu’il pouvait continuer à retrouver des choses, mais qu’il pouvait aussi en perdre. Il ne toucha plus aux alliances. Presque un an après la mort de Claire, un soir de juin, quelqu’un sonna à la porte. Antoine préparait une omelette. Il regarda l’heure sur le four, dix-neuf heures douze, baissa le feu et essuya ses mains sur le torchon accroché à la poignée avant d’aller ouvrir. Une jeune femme se tenait devant lui. Elle devait avoir vingt-cinq ans. Cheveux bruns attachés derrière la tête, jean, chemisier clair, pas de sac. Antoine regarda rapidement derrière elle. Aucune voiture qu’il ne connaissait dans la rue. Elle avait l’air d’habiter à côté et d’être simplement sortie cinq minutes. Il ne l’avait jamais vue. Pourtant, avant même qu’elle parle, un vélo rouge lui revint. Il était couché dans l’herbe, la roue arrière tournait encore. Puis une petite fille passa devant lui en courant et il vit une dent minuscule au creux de sa propre main. Les images disparurent presque aussitôt. — Papa ? Antoine resta sur le seuil. — Léa ? Elle sourit, comme soulagée, puis son sourire s’effaça lorsqu’elle vit qu’il ne bougeait pas. — Qu’est-ce que t’as ? — Tu sais qui je suis ? Elle le regarda, d’abord amusée. — T’es sérieux ? — Dis-moi. — T’es mon père. Antoine jeta un coup d’œil à la rue. Un voisin rentrait ses poubelles. Une voiture passa au ralenti avec les fenêtres ouvertes. Quelqu’un faisait griller de la viande dans un jardin et l’odeur arrivait jusqu’à eux par moments. La jeune femme attendait toujours. — Où tu étais ? — Comment ça ? — Juste avant. Léa fronça les sourcils. — Ici. — Dans la maison ? — Ben oui. Où tu veux que je sois ? Elle désigna l’intérieur derrière lui et Antoine se décala légèrement sans s’en rendre compte. — Je suis montée dans ma chambre. Maman m’a dit d’éteindre. J’ai attendu qu’elle descende et j’ai rallumé pour finir mon livre. — Il faisait nuit ? Léa le regarda comme s’il devenait idiot. — Oui. Antoine leva les yeux. Elle fit pareil. Le soleil était encore au-dessus des toits. La façade d’en face prenait la lumière de plein fouet et, un peu plus loin, deux enfants jouaient avec un ballon sur le trottoir. Léa resta quelques secondes à regarder le ciel. Puis la rue. Les voitures. Les maisons. Son regard revint vers Antoine avant de descendre sur ses propres mains. Elle les retourna, observa ses doigts, remonta jusqu’à ses poignets. Elle toucha ses cheveux, en ramena une mèche devant son visage. Lorsqu’elle regarda de nouveau Antoine, elle ne souriait plus. — Pourquoi t’es vieux ? Antoine ouvrit la bouche mais une odeur de brûlé arriva de la cuisine. — Merde. Il se retourna. Derrière lui, Léa renifla et laissa échapper un petit rire. — T’as encore oublié un truc sur le feu. Antoine s’arrêta. — Encore ? — Maman dit toujours que tu vas finir par foutre le feu à la maison. Il la regarda. Léa avait parlé sans réfléchir. Il le vit au moment où elle comprit que quelque chose n’allait pas dans sa phrase. — Elle est où ? Antoine ne répondit pas. — Papa, elle est où ? Il regarda cette femme qui avait les yeux de Claire et qui, quelques minutes auparavant pour elle, avait apparemment été une enfant couchée dans une chambre de cette maison. — Entre. — Elle est où, maman ? — Entre d’abord. Léa hésita puis passa devant lui. Elle fit trois pas dans l’entrée et s’arrêta. Antoine referma la porte. Elle regardait autour d’elle avec une attention qui lui rappela celle des gens venus après l’enterrement, lorsqu’ils entraient dans une maison connue et ne savaient plus exactement comment s’y comporter. — Le mur. — Quoi ? Elle désigna l’escalier. — Pourquoi il est blanc ? Antoine suivit son regard. — Il a toujours été blanc. — Non. Il est vert. — Léa… — Il est vert, papa. Maman veut le repeindre depuis des années et toi tu dis que ça peut attendre. Elle s’approcha de la première marche sans la monter. Son regard passa ensuite au-dessus de la console. — Pourquoi vous avez tout changé ? — On n’a rien changé. Elle le regarda longtemps. La peur arriva sans bruit. Antoine sentit l’odeur de l’omelette et partit vers la cuisine. Elle avait noirci sur les bords. Il coupa le feu, posa la poêle dans l’évier et ouvrit la fenêtre. Lorsqu’il se retourna, Léa était entrée et s’était assise à table. Antoine resta un instant avec le torchon dans les mains. Elle avait choisi la place de Claire. Il sortit deux tasses et remplit la cafetière. — Tu veux un café ? Léa hésita. — J’ai le droit ? Antoine la regarda. Il ne savait pas quel âge elle pensait avoir. Dix ans, peut-être. Douze. Il ne le lui demanda pas. — Oui. La cafetière commença à couler. — Du sucre ? — Non. Toi non plus. Antoine rangea la boîte sans répondre. Lorsqu’il posa les tasses, Léa regardait toujours la cuisine. La pendule. Le réfrigérateur. Les poignées des placards. La fenêtre. Par moments son regard s’arrêtait sur un détail et il comprenait que, pour elle, quelque chose manquait ou n’était pas à sa place. — Maman est morte ? Antoine s’assit en face d’elle. — Oui. — Quand ? — L’année dernière. Elle resta immobile. — Mais je viens de lui parler. Antoine baissa les yeux vers son café. — Elle est venue dans ma chambre. Elle m’a dit d’aller dormir. Elle avait son pull bleu, celui avec le col trop grand. Le pull était encore dans la penderie. Antoine l’avait pris dans ses mains plusieurs fois depuis la mort de Claire sans parvenir à le mettre dans un sac. — Je comprends pas, dit Léa. — Moi non plus. Le silence qui suivit ne ressemblait pas à ceux qu’Antoine connaissait depuis un an. Celui-là appartenait à deux personnes. Une mobylette passa dans la rue, puis les volets des voisins se fermèrent les uns après les autres à mesure que la lumière baissait. Antoine regarda Léa sans chercher à le cacher. Il aurait dû connaître ce visage. Il aurait dû savoir ce qu’elle aimait manger, quelle musique elle écoutait, si elle avait peur des chiens, si elle avait été bonne à l’école, si elle s’endormait facilement lorsqu’elle était petite. Il aurait dû posséder des centaines d’histoires où elle apparaissait, des vacances, des colères, des anniversaires, des matins ordinaires où il lui avait demandé de se dépêcher. Il n’avait rien de tout cela. Devant lui, Léa gardait les deux mains autour de sa tasse sans boire. Une petite cicatrice blanche courait près de son pouce. Antoine la regarda et quelque chose remua dans sa mémoire. Un verre cassé sur du carrelage, du sang sur un torchon, Claire agenouillée. Pas davantage. — Tu t’es coupée avec un verre. Léa regarda sa main. — J’avais cinq ans. Antoine attendit que le reste arrive. Il ne vint pas. — C’est toi qui m’as emmenée aux urgences. — Ah. Ce fut tout ce qu’il trouva à dire. Léa leva les yeux vers lui. Antoine aurait voulu s’excuser, mais il ne savait pas de quoi. D’avoir oublié ? D’avoir continué à vivre ? D’être devenu vieux pendant qu’elle était quelque part dans une chambre jaune à attendre le lendemain matin ? Il pensa à Claire, à l’alliance devenue trop large autour de son doigt, aux trois glaces dans le parc, à toutes ces fois où elle avait peut-être vu leur fille passer quelque part dans la maison sans pouvoir la retenir. Puis il se rappela la lettre. Ne te force pas à te souvenir. Aime-la . La main de Léa était toujours posée près de sa tasse. Antoine avança la sienne et la posa dessus. Elle referma immédiatement ses doigts. Il attendit malgré lui. Peut-être qu’une image allait revenir, que quelque chose allait enfin céder et lui rendre les années manquantes. Il n’y eut rien. Ni vélo rouge, ni chambre jaune, ni petite fille courant dans un couloir. Seulement cette main qui tenait la sienne. Antoine la serra doucement. À l’étage, les deux alliances étaient toujours dans la petite boîte en bois de Claire. Pendant des mois, il avait voulu savoir laquelle disait la vérité. Le mariage de 1999 ou celui de 2001. Anton ou Antoine. Une vie avec Léa ou une vie sans elle. Il avait cru qu’en remontant assez loin, en retrouvant suffisamment de photographies et de souvenirs, il finirait par comprendre laquelle des deux n’aurait jamais dû exister. Léa essuya ses yeux de sa main libre. — Et maintenant, on fait quoi ? Antoine regarda leurs doigts mêlés sur la table. — Je sais pas. Il ne comprenait pas comment elle avait pu disparaître de sa vie, ni comment elle venait d’y revenir vingt ans plus tard. Il ne savait pas quelle alliance disait vrai, quelle date avait réellement existé, ni même si l’homme qui avait élevé Léa était encore tout à fait celui qui se tenait assis devant elle. Mais il savait une chose. Pourtant, il était bien là.

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