Chapitre 1

(Re)trouvaille(s)

2454 mots · ⏱ 10 min

Ce lundi matin, Stanislas Lebreton ne décolérait pas. Il venait de recevoir une énième « alerte info trafic » indiquant que la ligne 12 serait encore en rade, et ce « jusqu’à huit heures du matin environ ». Il avait pourtant été si heureux, six mois auparavant, quand il avait enfin réussi à emménager à Issy-les-Moulineaux, dans un deux pièces refait à neuf offrant un beau balcon, et surtout, un calme inespéré aussi proche de la capitale avec sa vue sur le cimetière voisin. Un deux-pièces, oui. Jamais un trois-pièces. Il n’avait jamais eu besoin de plus de place : personne, ces dernières années, n’était resté assez longtemps pour justifier une chambre supplémentaire, ni même une étagère de libre dans la salle de bain. Tout ce déménagement, c’était sans compter les aléas du métier de chirurgien. La clinique dans laquelle il travaillait venait d’être touchée par une série d’infections nosocomiales. Onze patients au total s’étaient plaints de complications infectieuses après des interventions chirurgicales. Selon lui, la direction cherchait à minimiser l’ampleur du problème, à tel point que l’Agence Régionale de la Santé avait décidé mi-mai de « mener des investigations approfondies », selon les termes officiels. Il n’en avait pas fallu plus pour que Lebreton prenne une décision radicale : déplacer ses interventions vers une nouvelle clinique, avant que le scandale n’éclabousse sa réputation à lui aussi. Éviter les dégâts collatéraux, en somme. Il avait naturellement contacté ses collègues parisiens, qui lui avaient indiqué que la clinique Saint-Augustin, dans le 8e arrondissement, manquait de spécialistes en chirurgie digestive. Il s’agissait, certes, d’une clinique bien classée dans les revues de référence. Mais elle avait un inconvénient : elle était plus éloignée que la précédente, dans le quatorzième. Après tout, il n’avait pas eu le choix. Il commençait à en avoir l’habitude, de ne pas avoir le choix. « Falguière, 6h47 » pensa-t-il intérieurement. Il serait donc, ce matin, une fois de plus complètement en retard pour démarrer ses interventions, prévues initialement dès sept heures. Pas le temps de gérer un quelconque aléa, en somme. Et s’il y avait bien une chose que Stanislas détestait, c’était l’imprévu. Chaque matin, il avait pour habitude d’écouter les infos à la radio. Un rituel hérité de son grand-père, chez qui le vieux poste trônait toujours au milieu du buffet de la cuisine, entre le porte-lettres et la photo des petits enfants, branché chaque jour sur RTL de six heures à dix-huit heures. Il se souvenait encore de l’odeur du café et de la voix de son grand-père qui commentait les infos à mi-voix et qui, immanquablement, terminait par : « Chut, Stan, écoutons ce que les astres nous réservent aujourd’hui. ». Depuis son décès, allumer ce même programme, c’était un peu comme le faire revenir dans la pièce, chaque matin. Un vieil homme et son horoscope, seule compagnie d’un veuf devenu, au final, le modèle de ce que Stanislas était en train de devenir à son tour au fil du temps qui passait. Ce matin-là, le temps était justement passé trop vite. Il lui avait fallu accélérer des préparatifs et ceci lui avait fait louper le fameux horoscope. Heureusement, il avait pu attraper au vol un exemplaire de « 20 Minutes » abandonné sur un siège du métro, qu’il avait directement ouvert à l’avant-dernière page. « Vierge (né.e du 23 août au 22 septembre) : un élément que vous pourriez sous-estimer sur le moment pourrait bientôt revêtir une importance imprévue. Restez attentif à ce qui va se présenter à vous. » « Sèvres-Babylone, 6h52 » Il leva la tête, prenant le temps d’inspecter les gens autour de lui. Un homme était en train de dormir, une femme avait les yeux plongés dans ce qui ressemblait à un polar, tandis qu’un autre voyageur mâchait son chewing-gum tout en faisant défiler des vidéos sur TikTok. Les sièges ne l’inspirèrent pas plus que cela, comme les poubelles sur les quais en descendant de la rame. Il fut sceptique en tombant sur une affiche énorme pour une assurance funéraire. Non, son instinct ne lui disait rien de bon. Puis, son regard se posa sur quelque chose au sol, sous les sièges. Il crut à son jour de chance, avant de réaliser rapidement que le ticket de grattage ainsi abandonné était perdant. Évidemment, se dit-il en le tenant à la main. Les signes astrologiques n’étaient pas fiables, ce matin encore. « Madeleine, 6h59 » Il était vraiment en retard. Pas le temps pour ces balivernes, Stan, tu as des patients qui t’attendent. Mais en remontant l’escalier automatique du métro, il ne put s’empêcher cette pensée selon laquelle à quarante-six ans, célibataire depuis bientôt cinq ans, il en était désormais réduit à guetter dans un journal gratuit le signe que quelque chose allait enfin changer dans sa vie. *** Quand il poussa enfin les portes de la clinique, vingt-deux minutes en retard sur son horaire, il fut néanmoins satisfait, car la climatisation avait enfin été réparée et fonctionnait désormais à plein régime. Les épisodes de canicule avaient épuisé les organismes, surtout ceux de celles et ceux qui travaillaient en juillet, et il avait le malheur d’en faire partie. — Bonjour, docteur Lebreton. Nous avons déjà effectué les admissions des patients de ce matin, l’approcha Nadia, l’infirmière coordinatrice, en regardant sa montre sans autre commentaire. — Très bien, c’était la galère ce matin sur la 12. Je me prépare rapidement. On a du monde ? — Mmh, oui docteur. Je tiens à vous prévenir aussi que… — On m’a encore ajouté des patients, je suppose. — Oui, une seule patiente. Un cas particulier, je souhaitais vous prévenir que… — C’est quand même incroyable, ici, toujours des imprévus. Je n’ai jamais vu ça ! Et toujours des « cas particuliers », des confrères absents je suppose ? — Euh, je ne sais pas docteur. Je vous laisse lire le dossier, c’est celui dans une pochette jaune, en haut de la pile. Stanislas soupira, agacé, en se rendant dans le bureau qu’on lui avait attitré ce matin. Une pochette jaune, donc une urgence, imprévisible par nature. Il consulta le dossier. Vide. « Encore une journée de », commença-t-il, avant de ravaler la suite et de retourner voir Nadia. — Mais d’où elle sort, cette patiente pour l’appendicectomie ? Le dossier est incomplet, il manque l’identité, la date de naissance… que voulez-vous que je fasse avec ça ? — Oui docteur. Cette jeune femme est arrivée ici dans la nuit. Elle errait dans la rue a priori, sans papier sur elle, ce sont les pompiers qui l’ont amenée ici. Elle présente une appendicite. Il n’y avait plus de place disponible à l’AP-HP. La canicule, vous savez. — L’interne de garde cette nuit a noté qu’elle serait amnésique ? — Oui docteur, c’est ce qu’il a dit. Voilà pourquoi cette patiente a été dénommée « Madame X ». Stanislas leva les yeux au ciel. — Entendu. Bon je file au bloc. Toujours le numéro 5 ? Nadia avait juste acquiescé. — Voilà, docteur, j’ai recalé le début des interventions à sept heures trente précises. Du coup je vous ai intercalé l’appendicectomie de « Madame X » juste en seconde position. — C’est quoi en premier déjà ? — Votre hémicolectomie droite. La tumeur du côlon. Stanislas consulta sa montre. On devait probablement déjà l’attendre. *** L’hémicolectomie droite s’était avérée particulièrement complexe. La tumeur, de grande taille, s’était fixée aux tissus environnants, contraignant Lebreton à procéder avec une extrême minutie. L’intervention avait finalement pris deux heures et quinze minutes, soit près d’une heure de plus que ce qu’il avait initialement estimé. Après une telle concentration, l’appendicectomie de « Madame X » lui faisait l’allure d’un moment de pause intellectuelle. — Alors, madame, on m’a dit que vous n’aviez aucun souvenir de votre identité ? Pas souvenir d’une quelconque allergie non plus, je suppose ? — Voilà docteur. Je sais juste qu’on m’a trouvée dans la rue, je ne sais plus où j’habite. J’ai été amenée ici parce que j’ai horriblement mal à l’abdomen, ici, son mon flanc droit. — Bien. Pour la mémoire je ne peux rien faire, en revanche pour la douleur, voilà comment nous allons procéder en lui montrant un schéma. C’est une intervention rapide et vous devriez être soulagée d’ici quelques heures. Il consulta la radiographie et murmura à l’infirmière. — C’est quoi, ça ? Sur le cliché apparaissait une fine forme allongée, environ un centimètre de long pour un millimètre de large. L’infirmière assistante répondit que le radiologue avait penché pour un ancien clip chirurgical oublié, sans aucune contre-indication à l’intervention, tout en admettant que la forme lui avait paru un peu particulière. Lebreton haussa les épaules et prépara ses instruments, tandis que l’anesthésiste s’assurait de l’endormissement de la patiente. Au bout d’à peine trente minutes, l’intervention fut bientôt terminée. L’appendice avait été retirée et placée dans un récipient dédié au recueil des biopsies. Lebreton était en train de recoudre l’abdomen, quand l’infirmière attira soudain son attention. — Docteur, ce clip du coup ? — Vous avez raison… je ne l’ai pas vu pendant l’intervention. — Et l’appendice ? Lebreton la regarda, perplexe. Devant l’air interrogateur de l’infirmière, il se décida à vérifier ce qu’il en était. Il pratiqua alors, avec précaution, une fine incision dans l’appendice. Puis, du bout de la pince, il en extirpa un minuscule objet qu’il déposa aussitôt dans une coupelle stérile pour l’examiner de plus près. — C’est vraiment tout petit… on dirait une sorte de petite pièce, s’étonna l’infirmière, en se penchant davantage. L’objet, rond, semblait en effet métallique. Sa finesse extrême expliquait sans doute qu’il ait pu passer, à la radiographie, pour un simple clip. Lebreton examinait désormais ce disque de 11 mm de diamètre, sous toutes ses coutures. — Non, attendez, c’est… mais je n’ai jamais vu ça ! En vingt ans de pratique hospitalière, jamais un objet ne l’avait à ce point dérouté. Pourtant, il était bien là. Sous ses yeux. Il demanda alors qu’on lui apporte sa loupe chirurgicale. *** L’infirmière avait nettoyé le petit objet métallique et l’avait déposé dans un sachet transparent fermé par un zip. Lorsque la patiente se réveilla, elle resta de longues minutes le regard perdu, sans parvenir à situer ni le lieu, ni le moment, ni elle-même. — Tout s’est bien passé, lui dit alors Lebreton. — Mmh, je me sens patraque. Qui êtes-vous ? — Je suis le docteur Lebreton, je viens de terminer votre appendicectomie. Mes collègues vous expliqueront en détail ce en quoi cela consiste exactement. — Je ne sais toujours pas ce que je fais là, docteur. Sa voix tremblait légèrement. — On a retiré ce corps étranger pendant l’opération. C’était coincé dans votre appendice, probablement depuis quelque temps. Il marqua une pause, puis sortit lentement le petit sachet de sa poche. — Vous reconnaissez cet objet ? Le visage de la patiente se figea. — Mais… Je le reconnais : c’est ma médaille ! Sa voix s’était faite, d’un seul coup, plus enfantine. — Oui, la médaille de mon baptême. Je la mordillais tout le temps. Un jour, elle s’est détachée du collier et je l’ai avalée. Ça, je m’en souviens. Elle marqua une pause, les yeux fixés sur le sachet. — Je pensais l’avoir perdue pour toujours. Lebreton lui tendit le sachet, en même temps que Nadia, l’infirmière coordinatrice, lui prêtait une loupe. La patiente écarquilla les yeux en découvrant l’inscription à peine effacée, mais toujours lisible, sur la médaille. « Abigaëlle. 30.03.2004 » Elle resta un instant sans réagir. Nadia ne put retenir un sourire, et annonça fièrement : — Nous avons fait des recherches, Madame, sur la base de ces informations. Et il n’existait qu’une seule Abigaëlle âgée de 22 ans portée disparue, depuis moins d’une semaine. Votre nom est Abigaëlle Fortin. Nous nous sommes permis de prévenir vos proches. Elle fit un signe envers la porte de la salle. Deux personnes, qui observaient la scène derrière la vitre, se précipitèrent au chevet de la patiente pour lui saisir les mains. — Ma fille ! Nous sommes là, ça va aller. La femme, la cinquantaine, avait les yeux rougis. L’homme à ses côtés, probablement son père, serrait la main d’Abigaëlle comme s’il craignait qu’elle ne s’échappe à nouveau. — On t’a apporté ton traitement. Tu te souviens de ta maladie ? Abigaëlle secoua la tête, désorientée. — On t’expliquera tout, ne t’inquiète pas, reprit la mère en s’asseyant au bord du lit. C’est une maladie rare, tu es née avec. Sans traitement quotidien, ta mémoire se fragilise, et tu peux avoir des crises aigües. Il te faut être extrêmement rigoureuse avec les prises, matin et soir, à heure fixe. La dernière fois que tu as oublié… c’était avant-hier ! — Tu avais oublié tes papiers, on t’a cherchée partout. On ne savait plus quoi faire, ajouta son père. *** Lebreton, resté en retrait, observait la scène avec émotion. Pour lui, soignant, il y avait quelque chose d’irrationnel dans cette médaille qui, on ne sait par quel miracle, avait été se loger dans les tissus de l’appendice, et venait de rendre son identité à cette patiente. Il salua la famille d’un signe de tête, puis s’éclipsa discrètement, les laissant à leurs retrouvailles. Il était temps pour lui de regagner son deux-pièces d’Issy-les-Moulineaux. Sur le trajet, sans encombre cette fois, il repensa à la scène et se dit qu’il n’avait décidément pas perdu sa journée. Abigaëlle Fortin rentrerait chez elle, entourée des siens. À défaut de retrouver la mémoire, elle avait retrouvé sa famille ce lundi-là. Dans le métro, Stanislas sortit le « 20 Minutes » de sa sacoche et en tourna machinalement les pages jusqu’à l’avant-dernière. Selon sa date de naissance, Abigaëlle Fortin devait être Bélier. « Bélier (né.e du 21 mars au 19 avril) : aujourd’hui, vous pourriez retrouver quelque chose que vous pensiez avoir perdu. » Il relut la phrase et sourit en songeant que la journée avait tenu parole. Il referma le journal et leva la tête. Ils venaient de passer la station Solférino. En face de lui, une dame d’une quarantaine d’années le regardait fixement. Elle sourit à son tour, tenant entre les mains un « Santé Magazine » ouvert, lui aussi, à la page Horoscope. — Vous aussi, vous y croyez ? — Disons que je viens d’avoir une bonne raison d’y croire. Le métro ralentit à l’approche de la station suivante « Rue du Bac ». Par réflexe, Stanislas leva le poignet avant de le reposer sur ses genoux pour répondre à une question qu’elle venait de lui poser sur son propre horoscope. Ils parlèrent ainsi jusqu’à la station suivante, et jusqu’à la suivante encore. Et pour la première fois depuis longtemps, Stanislas oublia de compter les stations.

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