— Alors, briefe-moi rapidement, parce que je déteste être réveillé en plein milieu de la nuit ! J’ai compris un mot sur quatre au téléphone et j’en ai conclu que je devais rapidement bouger mes fesses jusqu’ici.
Le chirurgien enfila sa blouse bleue à usage unique, attendant que l’interne de garde lui réponde :
— Homme d’une quarantaine d’année en sepsis sévère sur une péritonite appendiculaire d’après le scanner.
— Ok, allons nettoyer son bide dans ce cas, valida-t-il sèchement.
Il ajusta ses gants stériles dans un claquement de latex et s’adressa à la jeune médecin d’un ton vindicatif :
— Qu’est-ce que tu fais encore là à m’observer ? Habille-toi pour m’assister !
Le docteur Samaille scrutait l’infirmière qui badigeonnait la substance jaune sur l’abdomen du patient, lorsqu’il remarqua d’anciennes cicatrices :
— Des antécédents particuliers ?
— Je… gu… p… bredouilla l’étudiante qui tentait de rester concentrée pour ne réaliser aucune faute d’asepsie.
— Figure-toi qu’on n’en sait rien, la sauva l’anesthésiste. Tu as en face de toi John Doe en personne. Ce mec est arrivé, plié en deux de douleurs et sans papiers, dans le hall de l’hôpital avant de s’effondrer à l’accueil.
— Un SDF, peut-être ? Mais sans les odeurs et la croûte de saleté dans ce cas, lança-t-il avec dédain.
— Il a été intubé et ventilé avant qu’on puisse lui demander quoi que ce soit donc tu vas devoir te débrouiller, compléta le professionnel.
— Préparez-moi ce qu’il faut pour une laparotomie alors, demanda-t-il à l’assistante de bloc.
Rapidement, il posa les champs opératoires et incisa la peau. Il disséqua les différents plans cutanés puis les organes, un à un, afin de repérer les zones d’intérêt :
— Ça colle, c’est très inflammatoire, pesta-t-il. Aspire mieux que ça !
La pauvre interne peinait à contenter son mentor. Des bruits de couloir évoquaient pourtant un autre homme par le passé, loin du personnage acariâtre et cruel d’aujourd’hui. Elle s’exécuta avec difficulté, ce qui lui valut quelques gouttes de sueurs. Il s’exclama :
— La voilà ! Entourée d’un bel abcès.
Il désigna du doigt l’appendice qu’il cisailla net puis extirpa du ventre :
— Envoyez-moi ça en analyse.
Lorsqu’il la prit à pleine main, il constata une consistance pierreuse, étrange. Il n’était pas rare qu’un amas fécal s’y loge et l’obstrue, causant une infection. Cependant, cette fois, le caillou lui semblait différent. Il appuya sur le morceau de viscère pour en extraire un petit objet métallique qu’il disposa sur la table. Une bague. Une magnifique bague. Les professionnels présents s’approchèrent :
— Il semblerait que quelqu’un n’ait pas vu la surprise au fond de sa coupe de champagne et l’ait avalée, plaisanta l’anesthésiste.
— Quel imbécile ! Qui fait ça, enfin ? Elle est allée tout droit se coincer dans un recoin intestinal, ajouta le chirurgien qui aimait conserver le dernier mot. Rince-moi ça, veux-tu ?
Il continua son geste, nettoya et sutura d’un surjet expérimenté tandis que l’infirmière aspergeait de sérum physiologique le corps étranger fraichement extrait. Il douta et s’arrêta pour l’observer minutieusement. Il se sentit tressaillir :
— C’est impossible.
Il l’avait reconnue instantanément. Il regarda une seconde fois, au détail près et se déstérilisa :
— Je te laisse fermer. J’ai des choses à tirer au clair.
Il embarqua le caillou. La jeune interne, ravie, s’exécuta. Les deux autres soignants dans la pièce échangèrent un regard entendu, soulignant une fois de plus l’attitude loufoque du chirurgien, qui lui, paraissait déjà ailleurs. Ce dernier s’enferma dans son bureau et vérifia l’objet. En son centre, l’inscription A+B pour toujours émaillée par le temps était bien présente. Il en était certain, il s’agissait de la bague de fiançailles qu’il avait fait gravée mais qu’il n’était jamais allé chercher, il y a de ça dix ans. Ce petit anneau aurait dû être détruit, refondu, ou broyé. Pourtant, il était bien là. Il était noirci, oxydé par les enzymes digestives : abîmé mais intact. Pourquoi cet homme l’avait-il au fond de ces intestins ? Il lui tirerait les vers du nez dès que possible. Encore fallait-il qu’il se réveille, vu son état. Pouvait-il aller raconter à la police ? Non bien sûr que non. Dire quoi ? « J’ai retrouvé une alliance que je devais offrir à ma femme le jour de son décès. Ah et elle était au fond du bide d’un mec ». On le prendrait pour un fou. Il manquait de jugeote depuis que sa femme avait disparu. Tout le monde le savait. Le chirurgien sortit prendre l’air, l’objet serré dans sa paume, à pinailler sur l’explication la plus plausible qui soit.
Il se remémora les faits.
7 juin 2012. Il attendait l’appel de la bijouterie lui confirmant la bonne réception de son alliance. Il l’avait choisi début mai, afin de faire se demande en août sur son lieu de vacances. Il avait confirmé la taille à l’aide d’une des babioles de sa future épouse et avait décidé d’y adjoindre une note personnelle, d’où le délai d’obtention.
A 16h20, au lieu de la voix tant attendu de la vendeuse, c’était un lieutenant de police qui l’avait contacté. On avait retrouvé, sur l’un des ponts surplombant la Deûle, les affaires supposées d’Adeline, sa chère et tendre, à deux pas de chez elle. Apparemment, ses vêtements pliés avaient été disposés soigneusement à côté de ses chaussures, ainsi que son sac contenant ses clés et ses papiers. C’était un promeneur suspicieux qui avait donné l’alerte, ne voyant personne aux alentours, ni dans l’eau ni sur les berges et trouvant étrange que rien n’ai bougé depuis son passage tôt le matin jusqu’à son retour du travail. Seul le smartphone avait disparu. La police avait alors débarqué pour enquêter et avait contacté son concubin. David Samaille était rentré en trombe, paniqué. Il avait fouillé la maison, à l’aide des officiers sans y retrouver sa future épouse. Sa voiture était garée dans l’allée. Il avait donc rejoint la supposée scène de crime en début de soirée scrutant le fil de l’eau, espérant qu’elle lui livre le secret de ce qui s’était passé. Elle aimait marcher seule. Elle avait dû faire une mauvaise rencontre. Il y avait forcément une explication logique.
8 et 9 juin 2012. La vie d’Adeline avait été passé au crible. Les officiers avaient vérifié ses communications, le contenu de son téléphone, interrogé les proches, les témoins et les voisins. Ils avaient recherché des images de vidéosurveillance mais malheureusement peu couvraient la zone en question. Ils avaient vérifié les lieux de passage habituels, retracé ses derniers jours, exploité ses informations bancaires. Aucune donnée digne d’intérêt : une vie rangée de femme au foyer sans enfant. A priori, elle était partie se balader juste après le départ de David vers 7h30, sur le chemin menant à la citadelle, derrière chez elle. Son téléphone avait borné dans son quartier puis plus loin à la madeleine puis Wasquehal puis Roubaix vers 11h15, puis s’était éteint. Les enquêteurs s’étaient vite orientés vers une petite frappe connue des services qui avait dérobé l’appareil, saisissant l’opportunité d’un objet négligemment laissé là sur le pont, pour le revendre au plus offrant. La mémoire avait été, selon lui, effacée, la puce jetée et ledit smartphone jamais retrouvé. Les plongeurs avaient sondé le fleuve sans succès à maintes reprises. Aucun corps ou objet ayant appartenu à Adeline n’était remonté.
Le reste du mois de juin 2012. Les enquêteurs avaient reconstitué le parcours de la disparue et, avec les éléments recueillis, procédé à quelques auditions sans qu’aucune piste franche ne ressorte.
De juillet 2012 à juin 2013. Les policiers avaient fouiné partout. Devant l’absence d’infraction, de traces de violence ou d’élément probant, la disparition inquiétante s’était doucement tassée.
Juillet 2013. On avait délivré au chirurgien un certificat de vaines recherches. Les enquêteurs conclurent officieusement à un malheureux accident ou un geste désespéré. Lui seul n’avait jamais adhéré à cette hypothèse. Sans corps, il n’y croirait jamais.
Ainsi, le message laissé par la bijoutière sur le répondeur du domicile, ce 7 juin 2012 à 10h08, avait paru dénué de sens. D’ailleurs, pourquoi n’avait-elle pas appelé sur son numéro de portable ? Il serait peut-être parti du travail et aurait surement retrouvé Adeline rapidement. Rien de tout cela n’aurait eu lieu. Evidemment, il n’était donc jamais allé récupérer son dû. À quoi bon ? Pour la mettre où ? Si encore, il y avait une tombe, il l’y aurait glissé mais il ne voulait pas s’y résigner.... Il avait donc appelé, la semaine suivante, en dehors des heures d’ouverture de la boutique, refusant de devoir se justifier pour annuler sa commande. Il n’avait pas eu le cœur d’avoir son interlocutrice directement en ligne et avait préféré laisser un message. Il avait été clair : « Je n’en veux plus, détruisez-là ». Elle penserait à une banale rupture, et cela lui convenait. De toute façon la bague était déjà réglée, et il ne voulait pas récupérer l’argent. L’enregistrement n’avait-il pas été écouté ou bien même suivi ? Il retourna les faits dans tous les sens : une seule explication tenait la route. Quelqu’un avait laissé l’objet planqué dans un recoin du magasin pendant des années. La bijouterie avait dû être braquée par l’homme sur sa table d’opération. Les policiers, arrivés rapidement avaient poursuivi le voleur. Pris au piège dans une ruelle, il avait avalé le butin dérobé afin de faire disparaitre toute preuve de culpabilité lors de son interpellation. Une fois relâché, il a évacué les biens par les voies naturelles, sauf l’alliance dont le diamant s’était coincé dans son appendice. Voilà tout. Tordu mais possible. Ou alors, la bague avait simplement été revendue, en catimini, et avalée par mégarde. Il devait vérifier ses propos. Il saisit le nom du bijoutier sur internet. Ouf, il existait toujours. Jamais mieux servi que par soi-même, il fila directement à la boutique pour des explications.
Le magasin n’avait pas vraiment changé, les locaux avaient certes été rafraîchis mais il reconnut la disposition d’antan. Les présentoirs propres et brillants laissaient briller les perles et pierres disposés en rang. Une hôtesse l’accueillit :
— Bonjour monsieur, que puis-je faire pour vous ?
— Hé bien, murmura-t-il ennuyé, j’ai une question un peu particulière.
— Je vous écoute, déclara-t-elle. Elle en avait vu passer des demandes étranges, loufoques et paradoxales mais elle ne s’attendait pas à celle-là.
— Avez-vous déjà été cambriolé ?
— Ici ? Jamais. Et je travaille dans ce magasin de longue date ! Pourquoi demandez-vous cela ?
— C’est certain ?
— Sûr et certain.
Il parut déstabilisé mais embraya :
— Alors dans ce cas, si un bijou commandé et payé il y a de cela plusieurs années n’avait pas été récupéré par son propriétaire mais qu’il demandait de le détruire, vous le feriez ?
— Bien sûr, mais cela n’est jamais arrivé.
Il tiqua mais poursuivit :
— Si par mégarde, la consigne n’avait pas été suivie, qu’en auriez-vous fait ?
Elle le dévisagea. Était-il journaliste ? Contrôleur de quelque chose ? Elle s’efforça de répondre en toute franchise :
— Bien nous le mettons de côté. J’imagine que nous finirions à terme par le remettre en vente.
— Même s’il est personnalisé ?
— Ah non, dans ce cas non, ou alors en seconde main peut-être, en le notifiant bien lors de l’achat. Vous recherchez quelque chose en particulier ?
Il sortit le tiquet d’époque de sa poche, chiffonné, qu’il s’était refusé à jeter.
— Dis donc ça date. C’est ce bijou dont vous me parlez ?
Il acquiesça.
— Vous avez de la chance, nous étions déjà informatisés. Je vais chercher.
Elle pianota sur son ordinateur et tapa la référence indiquée. Elle tourna l’écran :
— Pas besoin de suppositions farfelues, votre bague a bien été remise contre signature. Regardez, voilà la personne qui l’a récupérée.
Le docteur Samaille s’approcha et constata avec effroi qu’il ne connaissait que trop bien l’écriture en question. Adeline avait apposé son nom, et ce le jour même de sa disparition. Et si quelqu’un l’avait repérée avec ce bijou de valeur, l’avait suivie et enlevée ? Le ravisseur aurait manigancé une histoire de suicide, en disposant ses affaires ostensiblement mais la retenait prisonnière quelque part. Mais ça n’expliquait pas pourquoi la bague avait atterri dans son abdomen. Mais bien sûr ! De rage, lui avait fait bouffer en s’évadant. Il secoua la tête. Il n’avait pas les idées claires. Il fallait qu’il appelle la police. Ils étaient plus à même que lui d’enquêter et il avait désormais un indice pour relancer l’enquête.
— Et donc cet homme est toujours hospitalisé ? questionna le flic à lunettes qui l’auditionnait.
— Oui, dans le service de chirurgie viscérale, ou peut-être encore en réanimation. Je ne sais pas trop.
— Vous ne disposez donc pas de son identité ?
— Non.
— Vos collègues vont pouvoir confirmer votre histoire ?
Il hocha la tête. La collaboratrice assise sur le coin du bureau lui tendit un sachet ouvert :
— Remettez-nous l’alliance, nous allons la faire analyser. Notamment pour confirmer qu’il existe bien des traces d’ADN de cet homme dessus et peut-être de votre femme. Elle peut nous apporter beaucoup informations.
Il la sortit de sa poche et l’y jeta dedans.
— C’est peut-être une grande avancée, hein ? interrogea-t-il plein d’attentes.
— Nous l’espérons.
— Si c’est un voyou, il sera probablement dans vos fichiers. Je vous en prie, faites vite, ma femme est peut-être encore vivante quelque part !
— Nous allons repartir du début, réinterroger tout le monde. On vous recontactera dès que possible, dès que nous disposons de nouvelles pistes, c’est promis.
Il se leva et quitta les locaux de la PJ de Lille qu’il avait sillonné malgré lui en cette triste année. Les jours suivants lui parurent interminable. Il partit travailler comme à son habitude, l’esprit ailleurs, en rendant visite régulière à l’inconnu, suspect numéro un, attendant désespérément qu’il sorte du coma. Ce mec lui rappelait quelqu’un, mais impossible de savoir où et quand il l’avait vu. Il s’efforçait de se souvenir : une connaissance ? Un passant ? un commerçant ? Ce type avait gâché sa vie. Il aurait dû le laisser mourir sur table mais cela l’aurait empêché d’entendre sa version des faits. Au diable Hippocrate, on parlait d’un salop qui avait peut-être torturé sa future femme, violé ou même tué. Un soir, alors que le temps se faisait trop long à son goût, il décida de marcher en rentrant du travail, suivant sur les traces d’Adeline. Il s’engagea dans le chemin derrière la maison, longea les quais de Deûle effleurés par un soleil couchant. Un peintre dessinait une péniche entourée d’arbres et de passants, façon impressionniste. Des joggeurs s’efforçaient de maintenir un rythme régulier et le doublèrent aisément. Des notes de musique de jazz émanaient au loin de certains bar du vieux Lille. Il repensait à elle, son visage si fin, ses yeux si bleu et profond. Sa tâche de naissance dans la nuque en forme de poire. Qu’avaient-ils tous manqué ? Il aimait cette vie, avant que tout ne bascule. Il sentit son smartphone vibrer dans sa poche :
— Allo ?
— Bonsoir monsieur Samaille, inspecteur Bourichon à l’appareil. Je tenais à vous faire savoir que nous avons du nouveau. Le témoin principal est revenu sur sa déposition initiale, nous aurions besoin de vous dès que possible afin d’éclaircir certains points.
— J’arrive de suite, si c’est bon pour vous.
Il regarda l’heure : dix-neuf heures dix.
— Je vous attends.
En moins de vingt minutes, David Samaille était arrivé au commissariat central, et assis dans une salle d’interrogatoire, « pour être plus au calme », l’avait-on rassuré. Le flic entama :
— Bien, nous étions partis du principe que votre femme avait quitté le domicile vers 7h30 après votre départ. Cependant, le promeneur a fini par nous avouer qu’il était parti en retard au travail cette journée-là. Il craignait qu’on le dénonce à son patron et qu’il soit sanctionné.
— Mais vous n’aviez pas vérifié ?
— Si, mais le petit jeune de l’époque qui s’en est chargé n’était pas de plus rigoureux. Bref... Le bornage de son téléphone et sa mère, chez qui il vit toujours, confirment qu’il ne s’est simplement pas réveillé à l’heure. Il est passé près du lieu de disparition vers 11h15. Ce qui laisse un laps de temps énorme.
— Mon dieu ! s’indigna le chirurgien.
— Il est noté ici qu’un message sur votre répondeur a signalé à 10h08 la bonne réception du bijou. Nous avons sa signature électronique à 10h30. Tout porte à croire qu’elle est restée chez vous jusqu’à cette heure-là, a entendu l’information et qu’elle s’y est rendue à votre place. Est-il possible qu’elle y soit allée à pied ?
— Bien sûr, la boutique n’est pas loin du tout, sur la Grand place. Nous y sommes en dix minutes pour un bon marcheur comme elle. Et honnêtement, elle oubliait souvent son téléphone, donc il ne faut pas compter dessus pour retracer son parcours.
— Bien, ça coïncide donc. La voiture n’a pas bougé. Elle serait donc rentrée vers 10h40, allez 45 avec la paperasse et si elle a flâné un peu dans le centre. Cela nous laisse tout de même un battement de 30 minutes.
Il marqua une pause puis reprit :
— J’ai une hypothèse monsieur Samaille.
Le cœur de David battait la chamade. Il voulait la vérité :
— Dites-moi, je vous en prie.
— Vos fadettes prouvent que vous avez essayé de joindre la bijouterie ce matin-là... Et si vous aviez appris, ce jour-là, qu’elle avait récupéré le bijou ?
Il sentit le vent tourner, tandis que le policier continuait :
— Si, de ce fait, vous étiez revenu du travail plus tôt, pour vous en expliquer ou faire votre demande, pris de court ? Si elle avait refusé ou que vous vous étiez énervé de son excès de zèle, qui gâchait la surprise ? Vos collègues nous ont confirmé que vous n’étiez pas quelqu’un de très calme et compliant. Ai-je raison ?
— Je n’étais pas comme ça avant. A l’époque, je veux dire.
— Tiens donc... Vous avez dérapé, vous l’avez frappé, sous la colère, et le coup l’a mortellement blessé. Vous avez tout inventé pour couvrir votre crime. Vous avez dissimulé cette bague plusieurs années, peut-être même laissée sur son corps. Puis vous l’avez fait réapparaître comme par magie, lors d’une « intervention ». Ma question est pourquoi ? Et pourquoi maintenant ?
— Enfin quel serait mon intérêt de rouvrir l’enquête si j’étais coupable ?
— La déclarer enfin morte pour toucher une quelconque somme d’assurance vie ?
— Je ne manque pas d’argent enfin !
— On n’a jamais assez d’argent, déclara l’inspecteur, buté dans son raisonnement.
— Vérifiez, ce matin-là, j’ai opéré jusqu’à votre appel du 16h.
— Nous avions déjà confirmé cela mais si j’ai bien compris, entre chaque tour opératoire, chaque installation, vous disposez d’un laps de temps certain qui vous aurez permis de faire l’aller-retour chez vous.
— Et où aurais-je enterré le corps ?
— Ça c’est à vous de nous le dire.
— On est en plein délire… je veux un avocat.
L’homme en uniforme marqua une pause et s’adressa solennellement au médecin :
— Et si c’était vous qui déliriez monsieur Samaille ? Vos collègues ne peuvent même pas confirmer que c’est bien la bague qui a été extraite du corps. Elle lui ressemble mais comme vous vous êtes empressé de partir, ils n’ont pas pu l’attester avec certitude. Et si vous aviez saisi l’opportunité d’échanger ce bijou pour vous dépêtrer d’une situation qui vous rongeait ?
— Mais non !
— D’autant que les résultats ADN sont tombés… il n’y a que le vôtre et celui de madame sur la bague. Pas d’autre individu masculin comme vous le prétendez...
— Je ne suis pas cinglé. Et lui vous avez pu l’identifier ? Concentrez-vous sur ce type, merde ! Il détient ma femme ! Vous perdez du temps avec moi !
— Pas encore, mais honnêtement, je ne pense pas que cela changera quoi que ce soit. Le prélèvement a été réalisé secondairement, le patient était encore trop instable et nécessitait des soins immédiats.
David cria de désespoir :
— Ahhhhh mais c’est pas possible !
— Gardez votre calme, monsieur. Nous allons réaliser une expertise psychiatrique si vous le voulez bien ?
— Pourquoi ? Pour savoir si je peux être placé en garde à vue ?
Les deux agents dans la pièce se jetèrent un regard complice :
— Oui, je ne suis ni fou ni con.
Alors qu’ils allaient quitter la pièce, et laisser pénétrer le spécialiste, une femme entra dans l’embrasement de la porte, stoppant tout mouvement :
— Patron, les résultats sont tombés, c’est incompréhensible !
L’individu se réveilla doucement, alors que les réanimateurs levaient la sédation. Les cicatrices encore fraiches lui tiraillaient l’abdomen. Il mit un moment à reconnaître l’endroit où il se situait : des murs blancs, des machines aux bips réguliers, une odeur de produits désinfectants et une impersonnalité totale. L’hôpital. Le patient fut surpris de découvrir la garde policière à l’entrée de sa chambre mais ne s’en formalisa pas. Il savait qu’il devrait répondre de ses actes. Il n’avait pas choisi cet établissement pour rien. Il toussota, la gorge enrouée du tube qui venait d’être retiré. L’un des officiers en uniforme demanda au médecin :
— Nous pouvons l’interroger ?
— Laissez-moi quelques instants pour vérifier que tout est ok et je vous laisse ma place.
Le professionnel confirma la réactivité pupillaire d’un noir intense qui contrastait avec la clarté bleu ciel de son regard, il stimula ses réflexes qui répondirent bien, l’ausculta et hocha la tête pour confirmer son retrait. Le plus haut gradé démarra :
— Je pense que vous avez des choses à nous expliquer.
— Je sais... Je ne voulais pas tout ça. Je voulais éviter de blesser et de décevoir. J’avais honte pour ma famille.
La voix frêle et oscillante était à peine audible. L’officier continua :
— Votre ADN ne peut pas mentir. Si vous voulez innocenter le docteur Samaille d’un enlèvement ou d’une mort qui n’a jamais eue lieu, c’est le moment.
L’individu tourna la tête vers la fenêtre, cherchant une lueur, un signe pour se donner de la force. Le policier remarqua la trace brune dans son cou, au pourtour d’un cathéter. Le patient entama :
— Ce matin-là, j’ai reçu l’appel de la bijouterie qui ne m’était pas destiné. J’ai compris que David allait faire sa demande en mariage. Adeline ne se reconnaissait plus dans sa vie qui se destinait à des enfants, une union parfaite. Elle aimait David d’une amitié indéfectible mais n’était pas complétement heureuse.
— Vous parlez souvent de vous à la troisième personne ?
— Ce n’est plus moi. Mais puisque ça vous perturbe... J’ai simulé une disparition pour cacher une vérité qui aurait anéantie nos proches Je ne m’étais jamais sentie femme. Je craignais de m’enfermer à jamais dans un corps qui n’étais pas le mien. Alors oui, j’ai fui. J’ai recommencé une vie, ailleurs, je me suis fait opérer, une transition en homme, je me suis procuré des injections pour me viriliser. Et cette foutue bague, je l’ai embarquée pour conserver David comme une partie de moi. Je l’ai avalé symboliquement pour ne pas le perdre, et malheureusement, elle n’est jamais ressortie...
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