PARTIE I
« Écoute papa, tu vis seul depuis que maman est partie et je me fais beaucoup de soucis pour toi. Je serais vraiment rassurée si tu prenais un téléphone pour que je puisse te joindre et vérifier que tout va bien régulièrement.
- J’ai dit non, Clarisse. Je n’ai pas besoin de vos machins qui sonnent toutes les deux minutes. Je n’ai pas envie de finir comme tous ces gens dans la rue qui passent à côté de leur vie pour regarder des vidéos sans intérêt.
- Tu sais, personne ne t’oblige à le fixer sans cesse, je veux juste que tu l’aies dans ta poche. Imagine que tu tombes dans les escaliers en allant te coucher, tu aurais l’air bien malin sans personne pour t’aider ! »
Noé prit son air renfrogné qu’il cultivait depuis l’accident de voiture de sa femme il y a trois ans.
« En plus, ça ne te ferait pas plaisir de pouvoir parler avec tes petits-enfants de temps en temps ? Tu leur manques, tu sais, reprit Clarisse.
- Bien sûr que ça me ferait plaisir. Et ce serait possible si tu n’avais pas déménagé à l’autre bout du pays pour laisser ton vieux père tout seul. »
Sa fille leva les bras au ciel tout en soufflant et ajouta :
« J’abandonne, t’es qu’un grincheux. Je reviens à Sathonay dans quinze jours pour finaliser la vente de la maison, je repasserai te voir à ce moment-là.
- Si je ne suis pas mort dans l’escalier ! » lança-t-il alors que Clarisse fermait la porte derrière elle.
Il passa le reste de la journée à bouquiner tranquillement dans son rocking-chair avant de partir pour une nuit de sommeil qu’il pensa bien méritée.
Il se réveilla le lendemain et entreprit sa journée, effectuant les mêmes tâches depuis 25 ans. La disparition de sa femme n’avait rien changé à sa routine. Il s’assit sur le rebord du lit en bâillant, prit le soin d’ouvrir les rideaux occultants de la chambre et se dirigea vers la salle de bain. Se regardant dans le miroir, il passa un coup d’eau sur son visage, massant les traits marqués par 40 ans d’une vie de gardien de nuit. Il coiffa légèrement les cheveux épars poivre et sel qui garnissaient son crâne, les rabattant légèrement sur le côté droit. Ce look lui donnait l’impression de rajeunir son physique. Sa routine d’hygiène matinale se solda par le classique brossage de dents et l’application de déodorant.
Comme tous les mardis, il enfila ses mocassins en prenant le soin de s’asseoir sur une chaise pour ne pas basculer, et alla au marché au centre du village. Un petit kilomètre le séparait des étals de fruits et légumes, mais surtout de l’étal de fromages, qui constituait la véritable raison de sa promenade.
Trois courgettes, un saumon entier, une bouteille de vin blanc pour la cuisson, une de rouge pour l’apéritif et son fameux kilo de comté affiné dix-huit mois en main, il s’arrêta au café du coin du Boulevard Castellane pour boire son café. À peine avait-il poussé la porte d’entrée que le barman lui lança :
« Café noir, un bouchon de lait et sans sucre, je te l’apporte à ta table dans trente petites secondes ! Je te laisse prendre le journal du jour !
- Parfait comme toujours, Ricky, merci », répondit-il.
Il prit son café, feuilleta le journal, paya sa conso et prit le chemin du retour.
Une fois arrivé devant sa maison, il retourna ses poches, chercha dans son sac de courses puis se rendit à l’évidence : il avait égaré ses clés, probablement au café. Il jeta un œil à droite, puis à gauche, puis encore à droite, puis encore à gauche afin de chercher si une âme charitable se trouvait dans le coin. La rue était déserte, mais il repéra au bout du pâté de maisons une pancarte qui indiquait « Vide-maison – Tout doit disparaître ». Il s’y dirigea en quête d’un peu d’aide et arriva dans une allée où plusieurs tables d’objets divers se dressaient, pavant le chemin vers un garage d’où semblait déborder un ensemble d’outils de jardin bon marché dans un état plus que douteux. Ce n’était pas une maison qu’il connaissait. D’ailleurs, il ne connaissait pas grand monde dans son quartier : ses vieilles connaissances étaient peu à peu parties de ce village pour diverses raisons, et c’était Elizabeth qui était la plus sociable de leur couple. Dès lors, il n’avait plus fréquenté grand monde.
Une voix féminine venant de derrière des cartons se fit entendre :
« Allez-y, jetez un œil, tout est négociable, je déménage demain.
- Je vous remercie, mais je ne suis pas vraiment là pour ça. J’ai perdu mes clés de maison, j’aurais besoin qu’on appelle un serrurier pour moi.
- Oh je vois, et vous n’avez plus de batterie je suppose ? reprit la femme en sortant de sa cachette. »
C’était une dame d’une quarantaine d’années, portant une paire de lunettes à petite monture et une coupe de cheveux courts taillés assez droit.
« En un sens, oui… Je n’ai pas de téléphone.
- C’est bien la première fois depuis des années que je vois quelqu’un qui n’a pas de téléphone. Le mien est dans la cuisine, je vais vous appeler quelqu’un. Je vous laisse faire le tour en attendant. »
Il la remercia et la regarda rentrer chez elle avant de commencer le tour des babioles qui étaient exposées. Il énuméra dans sa tête les objets que son regard croisait : chandeliers, ustensiles de cuisine, vaisselle, quelques objets dont la fonction lui échappait mais qui n’éveillaient pas particulièrement sa curiosité…
Soudain, son œil fut attiré par un objet particulier. Un portable était posé là, au milieu de CD, clés USB et autres vieilleries. C’est son design qui attira son regard. Il était d’une forme ronde et teinté d’un bleu si profond qu’il était difficile d’en détourner le regard. C’était le même bleu qui habillait les yeux de l’amour de sa vie. Il le prit en main, en souleva le clapet qui laissait place à un écran unique (sûrement tactile, pensa-t-il). L’objet ne s’allumait pas, mais il le tourna et le retourna dans ses mains, ne pouvant s’empêcher de le contempler, imaginant plonger son regard dans celui d’Elizabeth.
Une voix le ramena à la réalité : « J’ai eu la compagnie de dépannage, ils dépêchent un ouvrier sur place d’ici une quinzaine de minutes. »
Tout en prononçant sa phrase, elle le vit avec le téléphone dans les mains et ajouta : « La situation vous aura décidé à acquérir ce petit bout de technologie ? »
Il la regarda et répondit :
« C’est ma fille qui me tanne à longueur de journée pour que j’en achète un afin qu’elle puisse me joindre. Elle a déménagé dans le nord du pays il y a quelques semaines.
- Je vois, dit-elle. Eh bien, celui-ci vous conviendrait peut-être. Mon mari était un peu technophobe, et pourtant, il l’adorait. C’est une marque chinoise ou asiatique, j’en sais trop rien.
- Et où est-il désormais, votre mari ?
- Ça, c’est une bonne question ! Si vous le croisez, la réponse m’intéresse aussi ! répliqua-t-elle du tac au tac. »
Noé écarquilla les yeux, surpris du changement de ton de la voisine et de sa réplique cinglante. Elle comprit rapidement devant son air ahuri qu’elle y avait été un peu fort.
« Je m’excuse, je ne voulais pas vous mettre mal à l’aise, vous n’y êtes pour rien. Mon mari, si je peux toujours l’appeler comme ça, a disparu il y a quatre mois. Du jour au lendemain, évaporé, ne laissant que son téléphone. Il a dû trouver une marie-couche-toi-là avec qui faire sa vie, cet enfoiré ! C’est pour ça que je déménage, j’ai besoin de passer à autre chose. »
Quelques secondes passèrent, puis la voisine dit : « Enfin bon, pour 10 €, il est à vous.
- Si vous avez le chargeur qui va avec, je vous le prends. »
PARTIE II
De retour chez lui, il remercia le technicien venu lui changer sa serrure, mit son nouveau téléphone à charger puis partit prendre une douche à l’étage.
Une fois revenu dans le salon, il entendit une sonnerie qui venait du portable fraîchement acquis. N’ayant pas l’habitude de telles manifestations, il s’approcha et souleva le clapet de l’objet.
Une notification était présente sur le téléphone :
« Pour obtenir 5 000 €, présentez-vous au distributeur le plus proche et appuyez sur "retrait". »
Noé rigola en pouffant et se dit intérieurement :
« Ah ! Je savais que ces choses servaient aux escrocs, mais je ne pensais pas qu’ils nous croyaient si crédules ! »
Sur quoi, il ferma le téléphone, le débrancha et le rangea dans son pantalon.
De façon régulière, le téléphone sonnait et affichait la même notification :
« Pour obtenir 5 000 €, présentez-vous au distributeur le plus proche et appuyez sur "retrait" ».
Au bout de quelques jours, le vieil homme pestait contre cet objet qui le sollicitait toutes les heures pour ce qu’il prenait pour une escroquerie.
Le mardi suivant, il descendit au marché comme à son habitude, entreprit de commander son fromage puis alla au café saluer Ricky tout en dégustant sa boisson. A peine assit à sa table, le téléphone s’affola dans sa poche. Il sonnait et vibrait de façon discontinue. Il le sentait vibrer contre sa cuisse, comme une présence toxique dont il ne pouvait plus se débarrasser. Il ouvrit le clapet. Une nouvelle notification était apparue :
« Distributeur détecté à 47 mètres. Appuyez sur "retrait" devant le distributeur pour gagner 5 000 €. »
Sur ce, Noé referma le clapet du téléphone et le rangea dans sa poche de pantalon. À peine le téléphone avait-il regagné sa place qu’il s’excita à nouveau de façon plus sonore que la fois précédente.
C’est alors que le barman s’adressa à lui :
« Dis donc Noé, tu veux bien nous éteindre ça ? Ou alors va prendre ton appel dehors, mais là, tu déranges les autres clients. »
Gêné, le vieillard s’excusa :
« Je suis bien désolé, mon Ricky, mais je ne sais pas comment fonctionnent ces foutues machines. Je vais sortir mais je reviens tout de suite. »
Plein d’amertume, Noé sortit du café et jeta violemment le téléphone dans la poubelle du coin de la rue en ajoutant pour lui-même :
« Je savais bien que je n’étais pas fait pour avoir une diablerie pareille ! », puis il retourna terminer son latté sans sucre.
À peine avait-il repris une gorgée qu’il le sentit à nouveau vibrer dans sa poche, la mélodie maléfique se remettant à jouer son concert. Les yeux de Ricky, ainsi que des autres clients, se posèrent lourdement sur lui.
« Je… Je ne comprends pas, je suis sincèrement désolé », dit-il avant de sortir à nouveau.
Fouillant sa poche, il en sortit à nouveau le téléphone dont il ouvrit le clapet.
« Distributeur détecté à 47 mètres. Appuyez sur "retrait" devant le distributeur pour gagner 5 000 €. »
Complètement désabusé, Noé prit la route indiquée par le téléphone et se retrouva effectivement devant un distributeur de billets de banque. Il regarda le téléphone :
« Vous êtes devant un distributeur. Appuyez sur "retrait" pour gagner 5 000 €. »
Sans y croire, mais espérant faire taire une bonne fois pour toutes sa machine, il appuya sur retrait. Sans attendre une seconde, le distributeur cracha des billets en coupures de 10, 20 et 50 euros. Complètement ébahi par ce qui était en train de se passer, il ne ramassa même pas les billets que la machine envoyait sans discontinuer, perdu entre deux mondes. Une fois terminé, la sonnerie du téléphone lui fit reprendre le cours de la réalité.
« Dring dring »
Il abaissa le regard sur son portable à clapet et lut le message affiché :
« Merci d’avoir choisi notre service, à bientôt. »
Et l’écran tourna au noir. Il secoua la tête, comme pour être sûr qu’il n’était pas en train de rêver, puis se pencha pour saisir les billets dont la machine venait de lui faire don. Il retourna au café, les yeux droits devant lui, perdu dans ses pensées.
« Eh Noé, je pensais que tu étais rentré, j’ai jeté le reste de ton café. Va t’asseoir, je t’en remets un, il est pour moi celui-là », lui lança Ricky.
Noé tourna lentement le regard vers le barman, sans dire un mot, et resta sur le seuil d’entrée, la poignée de porte dans la main.
« Eh Noé ? Tu vas bien ? T’as l’air un peu palot, mon vieux, interrogea Ricky.
- Je… Je vais bien, bredouilla-t-il.
Il revint petit à petit dans le monde réel et dit : « Ne t’embête pas pour le café, j’étais venu te dire que je ne restais pas, justement. Tu peux m’appeler un taxi ?
- Ton téléphone qui n’arrêtait pas de sonner ne fonctionne plus ? tança le gérant du bar. »
Noé toucha l’objet à travers sa poche, rempli d’un sentiment d’inquiétude. Il ne savait pas réellement si le téléphone fonctionnait toujours ou non, mais il ne souhaitait pas vraiment le savoir.
« Non, je n’ai plus de batterie, appelle-moi un taxi s’il te plaît. »
*
Il essaya de laisser son téléphone sur la banquette arrière du taxi, prenant le soin de garder une main dans sa poche pour s’assurer qu’il ne revenait pas comme par magie, comme cela semblait être arrivé au café.
Il referma la porte derrière lui et guetta par la fenêtre le taxi s’en aller, toujours la main dans la poche. Le taxi tourna à gauche au coin de sa rue. Il souffla de soulagement. Le taxi était hors de vue, et toujours aucune trace du téléphone dans sa poche. Devenait-il complètement sénile ? L’avait-il vraiment jeté en sortant du café ? Tout était très confus dans sa tête. Mais les 5 000 € dans ce cas ? Ils étaient pourtant bien réels, ce n’était pas un rêve. Il fouilla dans son autre poche pour saisir son portefeuille, l’ouvrit, et vit la liasse de billets.
« Ding ding ».
Il le sentait vibrer dans sa poche. Impossible. Il glissa lentement sa main dans sa poche, avec effroi, espérant l’espace d’un instant qu’il perdait la tête et que son esprit avait inventé toute cette histoire. Pourtant, il était bien là. Il l’extirpa de sa poche et lut la nouvelle notification. Une goutte de sueur perla sur son front.
« Merci de cocher le type de musique qui vous convient. »
Plusieurs options étaient disponibles : rock, électronique, classique, cubanisto, ainsi qu’une cinquantaine d’autres styles dont la plupart lui étaient totalement inconnus. Il hésita une seconde puis réfléchit. Après tout, pour l’instant, l’objet lui avait juste fait gagner 5 000 €, cela ne le rendait pas maléfique, bien au contraire. Il approcha son doigt de l’écran et sélectionna « classique ».
Immédiatement, tout autour de lui se mit à tourbillonner. La réalité s’effaçait petit à petit dans un flou tumultueux. Il avait l’impression d’être au cœur d’une tempête, dans l’œil du cyclone : lui était immobile et rien ne l’atteignait, il ne ressentait rien de particulier, mais la vie tout autour se mua en un chaos indescriptible. Quelques secondes s’écoulèrent, mais elles parurent durer quelques minutes aux yeux de Noé. L’instant suivant, il était sur un balcon au sein de ce qui semblait être un théâtre. Au milieu se trouvait un pianiste seul. La première note vibra à ses oreilles, dans laquelle il reconnut immédiatement la Passacaglia de Haendel. C’était la musique préférée d’Elizabeth. Une larme coula le long de sa joue. Il visualisa sa femme, assise au coin du feu dans leur maison de vacances d’Entremont-le-Vieux, écoutant ce doux air au piano lors des longues soirées d’hiver. Il revivait cette scène comme si elle était réelle. Il se voyait la rejoindre dans le fauteuil, il sentait son odeur envahir ses sens, la peau de sa joue se frottait contre la sienne et son cœur chavirait au son de cette douce mélodie qu’elle appréciait tant. La larme qui coulait sur sa joue se transforma en un torrent incontrôlable, son cœur se serra, son souffle s’accéléra. Il tomba à genoux devant ce souvenir résurgent teinté d’une beauté immense et de la souffrance d’une âme sœur perdue à jamais.
Bientôt, le solo de piano se mua en un orchestre grandiose composé d’une trentaine de musiciens : cuivres, cordes, percussions ; interprétant les plus belles symphonies que le monde de la musique avait fait naître. Émerveillé, il écouta le concert pendant une heure dans la célèbre Musikverein de Vienne qu’il reconnut grâce à l’orgue de Rieger Orgelbau inauguré en 2011 qu’il avait souvent écouté joué dans des prestations vidéo enregistrées.
De la même façon qu’il avait été propulsé dans cette magnifique salle d’orchestre, il se retrouva chez lui à la fin du spectacle, au même endroit d’où il était parti, le téléphone à la main qui indiquait une nouvelle fois :
« Merci d’avoir utilisé nos services, à bientôt »
L’écran, tourna au noir. Il avait beau essayer de tapoter sur l’écran et d’activer tous les boutons visibles de l’appareil, rien ne semblait pouvoir le faire fonctionner de nouveau. Si l’expérience du distributeur ne l’avait pas pleinement convaincu, ce rêve éveillé l’avait rendu particulièrement enclin à prendre soin de l’appareil. Il posa l’engin sur la table basse de son salon puis entreprit d’aller faire une sieste à l’étage, l’émotion l’ayant laissé partiellement vidé de toute énergie. Mais Morphée avait décidé de ne pas lui faire le plaisir de ses bras en ce début d’après-midi. Se tournant et se retournant dans son lit, ressassant sans cesse la scène dont il venait d’être le spectateur, il en vint à se demander si cela s’était réellement produit ou s’il venait d’expérimenter une de ces choses que les gens appellent le rêve éveillé.
Ne trouvant définitivement pas le sommeil, il sauta de son lit pour s’installer à son bureau. Allumant son ordinateur, il chercha la salle de Vienne dans laquelle il pensait se trouver quelques heures auparavant afin de vérifier si des prestations avaient eu lieu aux heures où il pensait être dans cette salle. Lorsqu’il inscrivit le nom de la Musikverein dans son moteur de recherche, les premiers articles tombèrent : « Séisme d’une ampleur jamais vue en Autriche », « La mythique salle de la Musikverein ravagée », « Trente-six musiciens et deux cents personnes portés disparus dans l’effondrement de la Musikverein de Vienne », « La municipalité de Vienne compte ses morts après un séisme de magnitude 7 ».
Il eut un haut-le-cœur irrépressible. Avait-il vu cette nouvelle plus tôt et son esprit aurait construit un rêve sur cette information passée dans son inconscient ? Plus il y pensait, et plus la sensation d’avoir été réellement présent dans la salle s’évanouissait. Il n’y avait aucune explication plausible. Le téléphone n’était pas revenu tout seul dans sa poche. Les 5 000 € du distributeur provenaient de son compte. Il perdait complètement la raison et son esprit devenait toxique.
Plusieurs jours s’écoulèrent, sans incident particulier, ce qui lui fit comprendre pour de bon que son esprit lui avait joué des tours. Une intoxication alimentaire, peut-être ? La fatigue cumulée des derniers jours ? Le téléphone fonctionnait comme un téléphone, bien que son incompétence en matière de technologie ne lui permît pas d’en tirer beaucoup plus que de simples appels ou messages textes qu’il échangeait péniblement avec sa fille. Reprenant le cours normal de sa vie, il se rendit, comme tous les mardis, au marché. Légumes, viandes, fromage puis petit arrêt café chez Ricky comme à l’habitude. Quand il rentra dans l’échoppe, Ricky ne lui adressa pas la parole. Il avait les yeux rivés sur son comptoir, la mine basse et l’œil humide. Depuis cinq ans qu’il venait toutes les semaines, c’était bien la première fois que Ricky n’avait pas une attention particulière pour lui. Décontenancé, il s’approcha du bar pour commander son café, supposant que cette fois-ci, il ne lui serait pas servi à sa table.
« Bonjour Ricky, je voudrais un café avec un bouchon de lait et sans sucre s’il te plaît, demanda Noé. »
Le barman leva la tête vers son client et répondit d’un ton maussade :
« Oh, toutes mes excuses Noé, je ne t’avais pas vu. Bien sûr, je te prépare cela tout de suite. »
Il se retourna et commença la préparation de la boisson, et Noé reprit :
« Ça n’a pas l’air d’aller ? C’est bien la première fois que je te vois comme ça ! »
Sans se retourner et sans arrêter sa préparation, Ricky répondit :
« Ahh ça ne va pas fort, mardi dernier je me suis fait escroquer. Ou voler. Je ne sais pas très bien ce qu’il s’est passé en fait, mais j’ai 5 000 € qui ont disparu des comptes de l’entreprise. La banque me dit que je les ai retirés au distributeur du coin et refuse catégoriquement de me rembourser. J’y comprends vraiment rien, d’autant que ça représente beaucoup pour moi, surtout que les affaires ne marchent pas fort depuis plusieurs mois, c’est un sacré coup au moral… Mais bon, tu n’es pas là pour écouter mes histoires tristes, mon Noé ! Va t’asseoir, je t’apporte ton café dès qu’il est prêt ! »
PARTIE III
Lorsque Ricky se dirigea vers la table de Noé, il ne le vit pas. Celui-ci s’était enfui en courant après sa conversation avec le barman ruiné. Il mit plusieurs secondes à ouvrir la porte d’entrée de sa maison, son insertion maladroite faisant riper la clé dans la serrure à plusieurs reprises. Il ouvrit finalement la porte en sueur. Les gouttes perlaient sur son front et il haletait. Il venait de prendre conscience de la réalité. L’objet était maudit, il n’y avait pas d’autre explication. Lui qui avait toujours éprouvé une grande aversion pour la technologie, sa peur et sa haine envers l’objet n’en étaient que plus grandes. Il le jeta violemment par terre dans l’entrée de la maison et courut vers la porte du garage. Il en revint avec un marteau et, sans hésitation, le brandit haut, bien déterminé à sceller le sort qui revenait de droit à cet objet de démon. Mais à peine avait-il commencé à abaisser sa main vengeresse que le téléphone se mit à sonner. Il recevait un appel. Elizabeth. C’était le nom affiché sur l’écran du téléphone. Sa mâchoire tomba aussi rapidement que le marteau qu’il tenait pourtant fermement la seconde précédente. Le temps s’arrêta. Il fixait l’écran, lisant et relisant sans cesse le nom affiché. Elizabeth.
« Impossible », se répéta-t-il. « C’est impossible ! » se mit-il à hurler de plus en plus fort.
Il fit les cent pas dans la maison, ses yeux rivés sur le téléphone et le prénom qui s’affichait. Cela lui parut durer une éternité, pourtant le téléphone ne cessait de sonner. Il massa compulsivement son visage entre ses deux mains, comme pour vérifier qu’une fois de plus, il était bien ancré dans la réalité. Il se remémora les répercussions désastreuses des dernières sollicitations du téléphone : le pauvre Ricky et, surtout, le séisme de Vienne tuant probablement des centaines de personnes. Qu’est-ce qui pourrait bien arriver cette fois-ci ?
Malgré tous ses muscles qui lui criaient de ne pas appuyer, malgré toute sa raison qui l’implorait de faire de même, il céda aux sirènes de l'appareil. Il décrocha.
« Allô ? Mon Noé ? C’est bien toi ? susurra une voix douce. »
Aucun son ne sortit de sa bouche en retour, il ne put qu’étouffer un sanglot et laisser les larmes festoyer le long de son visage.
« Ohhh Noé… Tu me manques tellement, mon chéri. »
Les questions se bousculaient dans sa tête :
« Où… où es-tu ? C’est bien toi ? Comment cela est-il possible ?
- C’est bien moi, mon petit Calisson - il n’avait pas entendu ce surnom depuis la disparition de sa femme, ce qui lui fit lâcher une seconde vague de sanglots -, mais je ne saurais pas te répondre, tout est tellement étrange ici. Je ne comprends pas bien ce qui m’arrive. »
Il n’insista pas. Tout au fond de lui, la réponse à ses questions ne lui importait guère. Elle était là, et c’était bien tout ce qui comptait.
« Mon amour, je t’aime tellement si tu savais. La vie sans toi a perdu toute saveur. Je donnerais tout pour pouvoir être avec toi de nouveau.
- Je t’aime aussi, mon petit Calisson. Je suis toujours avec toi tu sais, mon amour t’accompagnera à jamais.
- Comment… Comment puis-je… »
Il n’avait pas pu terminer sa phrase, coupé par le son provenant du téléphone :
« Bip, bip, bip, bip. »
Ce son, il ne le connaissait que trop bien. C’était la fin de la communication. Il l’éloigna de son oreille et lut le message :
« Merci d’avoir choisi notre service, à bientôt. »
Il pianota sur le téléphone, essayant de la rappeler par quelque moyen que ce soit, ouvrant chaque application possible de l’appareil, ne pouvant se résigner à cette fin abrupte. L’espace d’un instant, il avait vécu à nouveau, et il ressenti cette situation comme une nouvelle perte de sa femme. Les années nécessaires à son deuil, par ailleurs jamais réellement accompli, s’effacèrent en quelques instants. Il sombra immédiatement dans une tristesse infinie et finit par s’endormir sur le plancher après plusieurs heures, épuisé d’avoir pleuré toutes les larmes de son corps.
Il fut réveillé par des coups sur la porte : « Toc, toc, toc. »
La brume du réveil lui fit oublier temporairement les événements de la veille et il se leva, le dos en compote d’avoir dormi par terre. Il ouvrit la porte et vit deux gendarmes qui se tenaient là.
« Monsieur Fornario ? » Il acquiesça d’un signe de tête. La pensée furtive d’être arrêté pour le vol de l’argent de Ricky se façonna dans son esprit.
« Bonjour. Clarisse Fornario est bien votre fille ? » Une nouvelle fois, il inclina la tête positivement. Le nom de Ricky s’effaça de sa conscience.
« Nous sommes au regret de vous informer que votre fille est décédée hier soir à l’Hôpital Roger-Salengro de Lille des suites d'un accident de voiture. Nous vous présentons toutes nos condoléances. Nous vous laissons ces papiers qu’il faudra remplir pour récupérer le corps. Est-ce que ça va aller ? »
Il prit les papiers et referma la porte, sans un mot aux gendarmes. Il les déplia en s’agenouillant à terre et y vit en grosses lettres : « Décès de Clarisse Fornario, 39 ans, née à Villeurbanne le 02/09/1987 ».
Malgré le poignard qu’il venait de recevoir en plein cœur, cette fois aucune larme ne coula, probablement toutes épuisées au cours de la nuit dernière. Il regarda le téléphone, qui était toujours là, sur le plancher. Il le fixa quelques secondes et détourna son regard pour le poser sur le marteau qui était, lui aussi, toujours présent non loin. Dans un accès de rage indescriptible, il s’en saisit et asséna au téléphone autant de coups que sa forme physique lui permit. Le téléphone était en mille morceaux, eux-mêmes complètement broyés, mais cela n’apaisa sa tristesse d’aucune mesure. Il resta là, admirant son méfait quelques minutes, puis se leva pour aller chercher le balai. Il voulait que cette chose disparaisse de sa vie une bonne fois pour toutes. Se retournant en direction du garage, il entendit :
« Ding ding »
Il devint pâle et des vertiges manquèrent de le faire tomber. Vacillant, il se rattrapa dans l'encadrement de la porte et, se retournant une nouvelle fois, ne put que constater que les débris n’étaient plus là. À nouveau, la sonnerie se fit entendre :
« Ding ding »
À bout de forces, il plongea la main dans sa poche de pantalon et constata, avec la plus grande amertume qu’il n’avait jamais ressentie, que le téléphone y était, intact.
Il l’en sortit, souleva le clapet et y lut la notification affichée :
« Restauration système possible. Voulez-vous procéder ? »
Cette fois, il n’hésita pas longtemps : le téléphone ne pouvait plus rien lui prendre, la chose la plus chère à son cœur lui ayant déjà été ravie, probablement par Satan lui-même d’ailleurs. Il avait bon espoir qu’une restauration signifiât que l’ensemble des dégâts serait réparé, mais la vileté de l’appareil l’en fit tout de même douter.
Il appuya sur « accepter ». La seconde suivante, la réalité se transforma à nouveau en un ouragan déchaîné dont il semblait être le centre, puis il disparut.
*
Clarisse posa un lourd carton dans l’allée du garage, l’étiqueta « Livres », et souffla un bon coup tout en s’essuyant le front du revers de la main. C’était le dernier. Elle se tourna vers la maison de son enfance pour saisir tous les souvenirs que la bâtisse lui rappelait. Elle dévala l’allée à grandes enjambées, saisit un maillet, le leva bien haut et donna trois coups secs dans un poteau en bois devant la maison. Une pancarte y était accrochée :
« Maison à vendre – Vide-grenier, tout doit disparaître ».
Suite à cela, elle s’installa sur une chaise, à l’ombre du garage. Il ne fallut qu’une heure pour que les premiers curieux fassent leur apparition. Ricky était l’un des premiers sur place, non tant pour dénicher les bonnes affaires, mais pour présenter ses respects à Clarisse.
« Bonjour, entreprit-il. J’ai bien connu Noé, il venait très régulièrement dans mon café plus bas dans le village. Je voulais vous présenter mes hommages, c’était une très belle personne. »
Clarisse se leva pour se rapprocher de cet homme qui semblait penaud. Elle lui tendit la main pour la lui serrer.
« Je vous remercie. Mon père parlait également beaucoup de vous. Il appréciait énormément ses petits moments dans votre établissement. »
Il eut un sourire gêné.
« Puis-je vous demander si une cérémonie sera organisée ? Je souhaiterais pouvoir lui dire au revoir comme il le mérite.
- Malheureusement, il n’est pas légalement mort, juste déclaré disparu. On ne peut donc pas organiser d’enterrement ou de crémation. Mais nous réunissons ses proches la semaine prochaine dans une auberge qu’il affectionnait tout particulièrement avec ma mère. Vous y êtes bien sûr convié, je vais aller chercher une feuille pour vous noter les détails. »
Au moment où elle allait rentrer par la porte du garage, une personne l’interpella : « Excusez-moi Madame, c’est combien ça ? »
Il tenait dans sa main le téléphone à clapet qui avait causé la perte de Noé.
« Oh, pour 10 €, il est à vous. »
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