Il y avait de ces fois où, même si on vous disait qu’être un vieil ours ronchon au fond des bois plein de puces coincé dans son vieux château du siècle dernier était mauvais pour votre santé mentale, il valait mieux s’entêter à dire le contraire. Je m’en étais rendue compte que bien trop tard, ce jour-là, en m’aventurant sur les routes cahoteuses et sablonneuses dans la ville d’Ewyle. Ewyle était une douce et agréable petite ville fortifiée, étrangement champêtre, et toute de pierres grises et de dalles ocres terreuses vêtue. Il n’y avait certes pas plus agréable comme décor : bucolique et sentant la verdure à des kilomètres à la ronde, on ne pouvait que le constater. C’était pour cette raison précise que je lui préférais ma vieille demeure perdue au milieu de la verdure de la forêt Oublié. L’ironie du sort voulait que cet endroit m’aille comme un gant, étant donné que je ne connaissais pas mon propre prénom. Son bien triste nom lui venait d’un fait de société bien regrettable. On avait tant tendance à rester dans les villes et leurs quartiers tout équipé qu’en passant devant on se disait « Oh ! Tiens, j’avais oublié qu’elle se trouvait là, cette forêt. » Ce qui était bien dommage, d’après moi, c’est que ce genre de nom n’était jamais attribué à des villes. Sans doute parce qu’elles étaient bien trop bruyantes. Ou bien étaient-elles bien trop odorantes.
En ce qui concernait Ewyle, les odeurs de nourritures rances, de crottins de cheval, de poiscailles et d’eau forte heureusement fraîche et non pas croupie venaient de tous les champs de ruelles. Le plus malheureux, c’était que ces dernières finissaient toutes leur route au marché, là où la bonne odeur des produits fraîchement sortis de terre devraient pouvoir assainir l’air. Et ce lieu était toujours bondé. Pour une oursonne mal léchée comme moi, habituée et même sacrément accrochée à sa routine de solitaire forestière, c’était le comble de l’ironie : l’endroit où je devrais me sentir le plus à la maison, à côté de tout ce que la nature avait de meilleurs à nous offrir était aussi le lieu que je détestais le plus au monde car il était trop fréquenté. Aussi, ce jour-là, en passant devant, m’étais-je dis que j’avais mieux à faire ailleurs. C’était le bar-restaurant-antiquaire-poste de la ville.
Qu’était ce drôle d’endroit ? Je m’étais posée la question lorsque mon ancienne colocataire, une véritable harpie qui m’accusait injustement de n’être qu’une vieille oursonne au fond des bois, m’en avait parlé avant de partir. Son but était de m’inciter à mettre le nez hors de chez moi, et surtout au-delà de ma forêt. Force était de constater que cela avait fonctionné. J’avais eu ma réponse en me positionnant juste au pas de la porte, légèrement mal à l’aise, emmitouflée dans mon vieux surcot autrefois d’un somptueux gris perle qui n’était plus que terne désormais. En quelques mots, et après quelques observations, je constatais qu’il s’agissait d’un bar tout à fait ordinaire.
On y buvait des pintes d’hydromel à n’en plus finir lorsque l’envie nous en prenait. Les plus saouls n’avaient apparemment ni peur ni honte de s’en mettre plus sur le chemisier que dans le gosier, d’après ce que j’avais vu. On y cassait la croûte comme bon nous semblait lorsque la faim se faisait bruyamment sentir. Les plus réservés et polis utilisaient régulièrement leur bassin d’eau et leur essuie-main, mais les affamés et goulus ne se donnaient pas cette peine avais-je constaté avec dégoût. C’était un spectacle encore plus écœurant que le plat le plus célèbre de l’établissement qui répondait au nom de « Sandwich de Mille ans ». Le plus curieux était sans doute que la poste ne permettait d’envoyer à des proches ou bien son familier que des repas qui devraient normalement le recevoir une semaine ou deux après la requête. Cette nourriture très mal conservée devait arriver bien plus que gâtée aux destinataires, c’était certain. Pourtant le gérant avait affirmé en grosses lettres sur l’écriteau posé sur son bar que cela était apprécié par tous, en particulier par les familiers. En réalité, il ne faisait aucun doute que personne de vivant n’avait pu se plaindre de la qualité abjecte de ce service jusqu’alors. C’était pourquoi il pouvait se permettre de se montrer aussi sûr de lui.
Et dans un bar-restaurant-antiquaire-poste, on ne payait pas n’importe comment. L’argent n’avait que trop peu de valeurs dans cette ville. Les antiquités que les gens possédaient avaient bien plus de valeur. Le moyen de paiement devait être déposé dans une petite boîte prévue à cet effet. Si moyen de paiement il n’y avait pas, alors le client se retrouvait endetté. S’acquitter d’une dette ici signifiait devoir payer par des jours, des semaines, ou des moins de service, selon la décision du gérant, en tant que livreur. Très peu pour moi, cela allait sans dire. Malheureusement, après avoir pris ma pinte et sorti ce que j’avais de plus précieux sur moi, à savoir un vieux fermoir de bijoux en or qui devait jadis servir à attacher à un poignet délicat un très joli bracelet que je n’avais hélas plus en ma possession, le barman m’informait que cela ne serait pas suffisant à payer ma consommation. C’était fort embêtant, mais cela l’était sans doute moins que ce qui m’attendait par la suite.
Je me morfondais sur mon sort et la dette que j’allais écoper à cause d’une si petite boisson ; Lui arrivait, agitée et nerveux. IL ne regardait personne. IL ne regardait pas même les alentours. IL passait le pas de la porte d’entrée et avançait tout droit vers le comptoir du bar. La tête enfouie sous un chaperon noir aux reflets vert émeraude brillant comme tout autant d’étoiles dans un ciel nocturne, IL serrait contre lui un étrange appareil qui anima les yeux du barman d’une folie envieuse qu’IL contenait à peine.
« Je paie pour elle. », dit-il d’une voix rocailleuse.
Je m’étais tournée vers lui dès l’instant où mon oreille avait entendu les bruits de pas caractéristique d’une démarche rapide et alourdi par un stress anormalement haut. Lorsqu’il se trouva à ma gauche, mon regard accrocha la ligne droite et saillante de sa mâchoire. Puis, je de remontai vers une bouche légèrement boudeuse duquel venaient de sortir ces mots d’une générosité tout aussi bien accueillie qu’incongrue. Ses lèvres se tordirent dans une grimace qui traduisait le mécontentement que lui causait mes regards insistants. Je me détournais aussitôt et l’observais du coin de l’œil, perplexe.
Il déposa l’appareil entre moi et le serveur. Qu’était cet objet précisément ? A quoi servait-il ? Et qui était ce drôle d’homme ? Pourquoi le serveur se réjouissait-il de pouvoir obtenir sa chose ? Il n’avait pourtant rien de clinquant, cet objet. Il était d’une couleur bleu nuit assez commune, pareille à une pierre de lune. Il était d’une forme ordinairement rectangulaire. Le plus étrange était peut-être cet étrange cercle au centre de l’une de ses faces qui serait parfait s’il n’était pas coupé par un enchevêtrement de lignes brisées formant un carré aux coins arrondis. Plus étrange encore, était peut-être cette étrange impression que cela n’avait pas sa place dans un tel endroit. Pourtant, il était là. Et l’énigme que posait sa présence ici me mettait l’eau à la bouche, bien qu’il m’était difficile de l’admettre.
Le serveur s’empressa de se saisir de l’objet avec un sourire triomphale à peine déguisé. Je jaugeais de la tête aux pieds cet homme qui s’engouffrait bien vite dans son arrière-boutique lorsqu’un bruit de pas m’avertit du départ de cet inconnu. Je n’hésitais que très peu sur la démarche à suivre. Il me fallait aller à la rencontre de cet inconnu pour en apprendre plus sur cette drôle d’affaire, cela allait sans dire. Aussi, lorsque je l’aperçus à mi-chemin de la rue du bar, je me dépêchais de lui emboîter le pas, ignorant les passants et passantes que je renversais parfois en me faufilant dans la foule. Et je le vis tourner vers l’allée des Béliers Capricieux.
Je ne connaissais rien de la ville, mis à part son marché, son bar-restaurant-poste-antiquaire, et l’architecture plus rustique et moins haute que ce que j’imaginais. Mais je connaissais quel genre de créatures magiques était les Béliers Capricieux. Ils étaient le parfait inverse des Moutons Célestes. Là où ces derniers étaient doux et connus pour user de leur toison pour faire descendre une pluie de nuages de bonne fortune lors de la saison des moussons, les Béliers Capricieux amenaient colère, famine, et violence à tous ceux qui avaient le malheur de s’être piqué à l’une des cornes enroulées sur leur crâne. Pour une allée, porter un tel nom n’était pas de bon augure.
Arrivée à l’intersection entre la rue du bar et cette allée, je me mettais soudainement à hésiter. Et si je faisais une erreur en me montrant si curieuse et têtue ? Je me pinçais nerveusement les lèvres avant de prendre ma décision. Au moins pouvais-je le remercier de m’avoir sortie de ce mauvais pas, si je jugeais finalement trop dangereux de lui demander des informations sur cet objet qu’il avait laissé à l’antiquaire. Le ridicule de mes appréhensions me serrait la gorge et faisait bondir mon cœur d’indignation. Toutes ces simagrées étaient indignes de moi, qui vivait seule au milieu d’une forêt oubliée de tous. Là-bas ne traînait que ceux qui se servaient d’elle pour prendre la fuite après avoir commis un crime. Un bon nombre avait tenté de s’emparer de ma demeure pour établir leur refuge, en vain. J’étais sans peur. Je devais être sans peur ; tout du moins ne pas craindre de ne pouvoir vaincre face à l’adversité.
La ruelle était loin d’être sombre et malaisante à la lumière du jour. Je me doutais que cela devait être différent à la tombée de la nuit, mais les tonneaux percées, remplis des restes des restaurants des rues d’à côté, ainsi que les pancartes en bois grinçant dans la légère brise qui les malmenaient rudement, peinturlurées de messages et de dessins idiots faits par des bambins, menaçaient vivement le sérieux de ma situation. Une boule en bois roula jusqu’à mes pieds. J’inclinai légèrement la tête sur le côté, les yeux rivés sur elle – cette chose ronde multi-couleur –, et l’esprit rempli de questions informulées. Ma situation me semblait de plus en plus incongrue. Je rencontrais un bon nombre d’objets qui me semblaient ne pas être à leur place. Cet homme apparu de nulle part était l’un d’eux. Et moi je me laissais porter à tour de rôle par chacun d’eux. Je tentai de l’apercevoir au bout de la rue sans y parvenir, me mettant sur la pointe des pieds. Je manquai de tomber et me cognai contre une personne qui sortait probablement d’une ruelle adjacente. Je m’excusai aussitôt, m’inclinant respectueusement devant elle. L’autre personne ne m’accorda pas même un regard.
Mal à l’aise, je me frictionnais les bras pour me donner du courage et continuer à avancer. Je n’étais pas là où je devais être, et pourtant, j’étais là. C’était finalement une situation bien plus inconfortable que de me retrouver face à un malfrat dans la forêt de l’Oubli. J’arrivais au bout de la rue et pensais abandonner mon entreprise, ne l’ayant plus vu depuis que je m’étais engagée dans cette rue, lorsque soudain, je le trouvai devant moi. La tête toujours encapuchonnée dans sa capuche qui lui cachait l’entièreté de son visage, à l’exception de sa bouche et son menton, il s’était campé sur ses deux jambes, entre deux habitations. M’attendait-il ? Je ne saurais le dire mais il ne bougeait pas d’un pouce, même en constatant que je me dirigeais droit sur lui. En m’approchant de quelques pas, je lui découvrais une barbe de trois jours que je m’imaginais très douce au toucher. Je déglutis, les poings serrés et les bras tendus et près du corps. Je relevai le menton et pris une respiration fébrile.
Il leva soudainement le bras, la main tendue vers moi. Je me figeai avant de faire un pas en arrière. Ce geste m’évoquait certaines mauvaises rencontres avec des bandits dotés d’un don évident pour la magie sans baguette dans la forêt. Mon cœur loupa quelques battements. Courir, il me fallait courir. Je n’en eus pas le temps. Une force invisible aspira mon corps dans une sorte de vortex, me conduisant au creux de sa main. Il m’enserra la gorge, tandis que je me démenais pour me défaire de sa poigne. Une moue étrange apparut sur son visage. Je n’aurais su traduire son expression mais cela ne présageait rien de bon. Ou peut-être que si ? Tout dépendait du point de vue après tout.
« Retrouve l’appareil photo. », m’ordonna-t-il sombrement.
« Le quoi ? », croassai-je péniblement.
Mes poumons me donnaient la désagréable impression d’être compressée par le poids de ma cage thoracique, à mesure que l’oxygène commençait à manquer. Il me relâcha et je m’écroulai comme une poupée de chiffon lorsqu’il disparut devant moi de la façon la plus étrange possible : à la manière d’une peluche tricottée que l’on détricoterait. J’en eus des frissons d’effroi et d’horreur. A voir ses lèvres se tordre et se déformer dans une grimace monstrueuse, cela me parut douloureux.
Il devait être vers la fin de l’après-midi lorsque je trouvais la force de me relever de ce sol crasseux et quitter cette rue malodorante. Un appareil photo. Cette chose était un appareil photo. Un nom pareil me semblait bien barbare dans un premier temps. A quoi pouvait-il bien servir ? Pour quelle raison voudrais-je le retrouver ? Il était vrai que j’avais décidé de suivre cet étrange personnage à cause de cet appareil. Je retournai donc dans le bar-restaurant-antiquaire, bien que je reste dubitative quant à l’intérêt de cette quête qu’il m’avait attribuée. Le serveur, lorsque je lui demandais de ne serait-ce que voir l’objet, me rit au nez. Lorsque je lui proposai de lui acheter avec un troc d’objets de haute valeur, il me regarda comme si j’étais devenue folle avant de me toiser de la tête au pied, sans même m’adresser un mot. J’étais à ses yeux une petite mendiante sans le sou qui pouvait à peine s’acheter de quoi s’habiller correctement.
En colère et indignée d’un tel jugement qui manquait incroyablement de fondements, je quittais ce petit commerce miteux, sans oublier de les insulter, lui et ses repas indigestes qui devraient être illégaux et repris par les inspections de l’hygiène des services de restauration pour familiers et êtres magiques. J’apprenais bien vite que, sur le modèle de ce stupide bar-restaurant-antiquaire-poste, un bon nombre des commerces environnants avaient décidé de changer leur monnaie d’achats pour du troc. Alors je me rabattais sur la dernière chose qui me restait à faire en de telles circonstances : trouver un moyen d’effectuer ma quête. Je maudissais intérieurement cette loi magique immuable qui voulait que toute quête et requête devenait obligatoire dès lors qu’elle était conclue d’une façon ou d’une autre par un contact physique. Personne ne savait ce qu’il adviendrait d’une personne qui n’obéirait pas à cette règle insensée et curieusement dans l’ordre des choses, mais je ne tenais pas à être la première personne à le découvrir. Il me fallait retourner dans sa forêt et trouver une monnaie d’échange valide pour ce serveur bien trop pédant et orgueilleux.
J’étais décidée à ne pas perdre la vie bêtement ; je ne voulais pas faire partie du livre des records de la chose la plus stupide à faire pour mourir cruellement rapidement. Je regagnais donc ma forêt pour mieux y réfléchir. Peut-être devrais-je recontacter mon ancienne colocataire, avais-je pensé lorsque j’atteignais le petit chemin de fleurs tigrés menant à mon manoir. L’idée ne me plaisait guère, mais entendre la flore de mon domaine rugir sur mon passage, comme pour m’accueillir et me souhaiter un bon retour, apaisait mon anxiété. Je pris alors une grande inspiration, savourant les senteurs légères des plantes environnantes ; les notes sucrées des fleurs de fraisier, celles épicées des fleurs tigrés, celles claironnantes des cloches de muguets ; Tout était merveilleusement bien accordé dans ma forêt. Même les effluves des bouliers, noisetiers, châtaigniers et du grand chêne millénaire laissaient entendre un bourdonnement continu de sonorités terreuses et mielleuses. Elles s’harmonisaient en cette symphonie des odeurs, j’y puisais ma résilience. Qu’importait leurs différences, chaque arbre et chaque plante s’efforçaient à trouver l’harmonie entre eux, et cet effort les avait mené à créer cette forêt en quelque sorte.
Je grimaçais lorsque je tournai vers le chemin de fraisiers, à sa gauche. C’était sans doute la chose la plus niaise que je n’eus jamais pensée de ma vie. Mais cela me motivait à reprendre contact avec ma colocataire. J’étais maintenant plus ou moins assurée qu’elle m’aiderait à avancer dans ma quête. Malheureusement, la réponse que je reçus à ma lettre ne fut qu’un long texte rempli d’ironie s’interrogeant sur la manière dont j’avais pu obtenir une quête. Car après tout, la seule chose de vivant n’ayant jamais pu ne serait-ce qu’effleurer ma main était la collection de bactéries fluorescentes que j’avais créé moi-même et que j’utilisais comme luminions à la place de lucioles pour ma lampe à lucioles. La première chose qui m’était venue à l’esprit était de lui répondre qu’au moins ces bactéries avaient une longévité allant bien au-delà de cent ans contrairement à elle et ses lucioles. Mais cela me sembla un peu cruel et inutile. D’autant plus que sa remarque me fit remarquer que peut-être quelques-unes de mes bactéries pouvaient avoir une certaine valeur sur le marché. Ces dernières en mains, je décidais de ne pas lui renvoyer une nouvelle lettre et me rendis au marché, désespérée de trouver là-bas quelque chose de valeur à échanger avec ma merveilleuse et inestimable invention.
Le bruit qu’il y avait là était indescriptible. En l’approchant le matin même je m’étais dit qu’il était assourdissant. En y plongeant cet après-midi je me rendis compte que c’était bien plus terrible que cela. Les enfants capricieux chialaient dans les jupes de leurs parents pour obtenir des œufs sucrés quand d’autres brayaient à n’en plus finir pour raconter avec une joie épuisante les derniers jours d’école pour la certainement énième fois. Les adultes en rajoutaient une couche à chaque fois qu’ils essayaient de négocier leur troc et l’attribution des points de valeur de leurs objets personnels. Ce genre d’échanges me semblaient d’ailleurs bien curieux : Il se résumait plus souvent à celui qui hurlait le plus fort et qu’à celui qui remportait la négociation. Et s’ils n’hurlaient pas pour cela, ils le faisaient lorsqu’ils réprimandaient les mauvais comportements de leurs sales petits garnements qui se trainaient au sol, refusant de quitter les lieux à la fin des courses désireux de jouer avec leurs amis. Ils finissaient couverts de poussières blanches comme de la craie et ambrée comme le sable, et les parents, couverts de honte et empourprés de colère. Si ce n’était pas un spectacle désolant ça …
Je secouai la tête avant de pénétrer dans une allée d’étales qui sentaient bons les fruits des bois. Leur parfum se muait peu à peu en une délicate odeur salée de Nuages fumés. Mon ventre se mit à gargouiller. J’adorais ce petit en-cas. Je m’en préparais à chaque fois que j’allais regarder les pluies d’étoiles filantes à la fin de la saison chaude avec ma colocataire. Je regardais le sceau transparent dans lequel j’avais enfermé mes petites bactéries et les comptais. J’en avais un bon stock chez moi, alors je n’avais pas hésité à en prendre une bonne centaine. C’était au cas où les vendeurs ne seraient convaincus que par la quantité et non la simple assurance de leur qualité. Avant de partir j’avais rempli une sacoche de voyage tout aussi poussiéreuse qu’inusitée de cinq paires de gants en cuir noir ou marron, ainsi que de ma baguette. Mes bactéries ne pouvaient pas être manipulées avec les mains nues. Le risque étant de finir brûlé vive et d’ainsi disparaître dans une gerbe de poussière malodorante.
Je sortis ma baguette et matérialisa au creux de ma main une petite boîte pouvant contenir cinq bactéries. J’enfilai donc une paire de gants avant de sélectionner quatre bactéries pour les ranger dans cette boîte. Après l’effort, la récompense : je me payerai une de ces petites merveilles après avoir trouvé ma monnaie d’échange pour ce fichu appareil photo qui m’obsédait. Je tournais ensuite à gauche pour me retrouver dans l’allée des produits artisanaux. Impressionnée, je remarquais qu’il y avait de tout ici. Des machines à bulle transportables qui produisaient des bulles permettant de profiter d’un séjour sous-marin d’une durée d’une semaine. Des fait-tout qui pouvaient, d’un simple coup de baguette magique préparer n’importe quel plat pré-enregistré dans le sortilège de sa matrice. Cet endroit était une véritable mine d’or pour moi. Pour un cuisinier aussi raté que celui du bar-restaurant-antiquaire-poste, il me semblait évident que ce fait-tout serait un cadeau tombé du ciel. Arrivée devant l’étalage je constatais qu’il en restait moins d’une dizaine. C’était une chance que je fus arrivée à ce moment.
Je m’éclaircissais la gorge pour lancer mon discours de présentation lorsque j’entendis un rire qui m’étais familier.
« Alors tu comptes réellement te servir de tes bébés, la seule chose qui semble compter dans ta vie à l’heure actuelle ? », demanda-t-elle d’un ton rieur. « Tu m’épates, très chère. Serait-ce la phase finale de ta période d’hibernation sentimentale ? »
Je relevai la tête rapidement pour mieux observer mon interlocutrice.
« Layla ? », m’exclamai-je, surprise de la voir ici.
« En chair et en os. », répondit-elle en se montrant de ses deux mains.
Elle regarda autour d’elle avant de se saisir de ma boîte à bactéries immortelles et de me donner le fait-tout. Je grognai sous le poids de l’objet. J’entendais presque mes genoux protester contre cet effort inhabituel. Je soupirais avant de reposer le fait-tout sur l’étalage. Je sortis ma baguette et jeta un sort d’allègement sur l’objet. Ma colocataire me pressa d’avancer et pris la tête de la marche. Elle m’avait dit ne pas vouloir me laisser seule dans cette affaire compliquée, mais me semblait tout de même bien trop enthousiaste pour cette simple quête. Peut-être le serveur n’était-il pas le seul à être intéressé par mon appareil photo ? Je plissai les yeux et l’observai de loin, méfiante. Je commençais à me dire que l’homme de l’allée des Béliers Capricieux avait peut-être une raison de se montrer si implacable et dur lorsqu’il m’avait confiée la quête. Je fus attirée soudainement par quelque chose qui me perturba profondément.
La façade du bar-restaurant-antiquaire-poste était méconnaissable. La pancarte partait à moitié en lambeau. Les murs penchaient dangereusement vers la droite. Le bâtiment semblait sur le point de se renverser comme un château de carte. Je hurlai malgré moi lorsqu’en m’approchant, je vis la porte d’entrée vibrer d’une intense lumière bleu et jaune très clair, presque blanc. L’image d’une structure de verre et de fer apparue avant que la porte de bois ne réapparaisse. Mon âme en trembla de peur et je manquai de lâcher mon fait-tout sous la panique. Je me reculai d’un pas hésitant et fébrile avant de me tourner vers mon étrange colocataire. Elle arborait sur son visage un sourire inquiétant, teinté d’une vive convoitise, qui me rappela le serveur. Pourquoi tant de gens convoitait-il cette chose ? Ma colocataire était loin d’être une personne matérialiste, ou désireuse de posséder un pouvoir plus grand qu’elle. L’appareil photo devait-être un objet magique très puissant qui devait susciter l’envie par enchantement.
Je fixais alors la porte qui avait encore quelques petits sursauts, vacillant entre cette construction de ver et de métal, et celle de bois avant de se stabiliser. Un frisson me traversa l’échine. J’avalais péniblement ma salive et décidai qu’il était peut-être plus prudent de m’y rendre seule s’il y avait bel et bien un enchantement là-dessous. Ma colocataire n’était pas qu’une sorcière comme moi. Elle était un hamadryade qui, décidant de partir à l’aventure, avait quitté sa forêt son arbre miniaturisé grâce à une potion magique et rangé dans un terrarium qu’elle portait toujours sur son dos. Elle n’avait rien pour se défendre contre un sort pareil. Je la repoussai donc lorsqu’elle essaya de s’approcher de l’entrée et me précipitai à l’intérieur, le cœur tambourinant désagréablement dans ma poitrine.
L’endroit semblait désert. Sans doute avait-il été vidé dès le début de cet incident magique. Je regardais plus attentivement, à la recherche d’indices sur les évènements récents. Le comptoir sur la droite, en face de l’entrée, était resté intact. Les tables surmontées de fleurs, pour certaines fanées, et les chaises dépareillées dont le velours paraissait toujours aussi fatigué étaient toujours éparpillés un peu partout à travers la pièce. Dans le fond, le piano droit tenait encore le coup bien qu’il ait été rafistolé à coup de planches en bois clouté sur son caisson de résonnance. En somme tout semblerait tout à fait normal, si on ignorait les plats à moitié fini abandonné sur les tables, les verres remplis sur le comptoir, et la manivelle du piano mécanique qui tournait encore sans produire aucun son. Je m’approchai d’une des tables. Un tas de poussières se trouvait sur le coussin de la chaise. Je voulais approcher ma main mais un drôle de rayonnement m’en empêcha. Le rayonnement devint scintillement puis un hurlement résonna dans la pièce. Je sursautai avant de reculer lorsque la silhouette floue d’une personne apparut devant moi avant de disparaître aussitôt. Quelque chose d’étrange et d’inexplicable se passait ici et avait réduit tout le monde en poussière, pensai-je, horrifié par ma découverte. Leur âme ne semblait pas avoir quitté les lieux pourtant. J’étais presque sûr que le hurlement était celui de la personne qui avait été assise ici.
Appuyant le fait-tout contre ma hanche et le coinçant sous mon bras gauche, j’entrepris de me saisir de ma baguette pour user d’un sort de protection sur ma personne. Une fois la chose faite, je me retournai pour me rendre dans l’arrière-boutique dans lequel s’était réfugié le serveur pour ranger l’appareil photo lorsque je vis mon hamadryade passer le comptoir pour s’y engouffrer sans la moindre protection. Mon cœur se serra d’appréhension. Je jurais entre mes dents avant de courir à sa suite. Tout ce qu’il se passait ici avait-il réellement un lien avec cet appareil photo de malheur ? Pourquoi ? Á quoi servait-il ? Était-ce pour cela qu’il m’avait confié la quête ? Étais-je la seule à pouvoir arrêter ce bazar ?
Mon hamadryade s’était déjà saisie de l’appareil photo avec un sourire absent et le regard vitreux lorsque j’entrais dans la pièce. Elle le contemplait avec un émerveillement effrayant.
« Layla, pose ça ! », hurlai-je, paniquée.
Je laissai tombé le fait-tout pour me précipiter vers elle et lui retirer l’objet des mains. Elle me regarda d’un air ahuri avant de regarder autour d’elle, surprise puis angoissée. Elle fit un tour sur elle-même, analysant probablement la superficie de cette étrange pièce ronde dont les étagères montaient jusqu’à la couronne de la coupole. Ici, tout semblait immunisé par l’étrange maléfice qui avait frappé le bar-restaurant-antiquaire-poste. Il n’y avait là ni scintillement, ni tas de poussières, ni mirages de verres et d’aciers apparaissant à l’impromptu. On sera peut-être en sécurité ici, mais quelque part, cela m’inquiétait davantage que tout ce que j’avais eu jusqu’à présent. Pourquoi cet endroit seul avait-il été protégé, et par qui ? Je regardai l’appareil photo avant de le faire tourner dans mes mains. Cet appareil n’avait, pour sûr pas sa place ici. Un bruissement me fit relever la tête. Certains des objets entreposés ici semblaient rajeunir d’autre vieillir à une vitesse alarmante. Mon hamadryade et moi échangions un regard sidéré.
« Où sommes-nous et qu’est-ce qu’il se passe ici ? », me demanda-t-elle, d’une voix étranglée.
Je la regardais sans savoir quoi lui répondre. Ne se souvenait-elle pas d’avoir marché jusqu’ici ? Avant même que je lui pose la question, elle m’expliqua qu’elle se souvenait m’avoir rencontrée au marché et m’avoir avouée qu’elle comptait m’offrir son aide depuis le début mais voulait m’en faire la surprise. Je l’en remerciai d’un sourire avant de me reconcentrer sur l’instant présent et me détourner d’elle. Il y avait bel et bien un enchantement là-dessous. J’aurais dû m’en douter depuis le début. Comment un objet qui n’avait jamais été aperçu dans ce bas-monde pouvait susciter autant de convoitise autrement ? L’un des effets secondaires après avoir été désenchanté étaient apparemment une légère amnésie dissociative et sélective. Le serveur n’avait été touché que lorsque le porteur initial l’avait posé devant lui alors que ma colocataire se trouvait à un petit pâté de maison du bar-restaurant-antiquaire-poste. J’en concluais que l’enchantement semblait s’étendre sur un certain périmètre qui s’élargissait avec le temps.
Ma colocataire sursauta et se rapprocha rapidement de moi, me percutant avec son terrarium portatif. Je grognai de douleur avant de la réprimander d’un regard. Je cherchais ce qui avait pu l’effrayer lorsque je vis les objets sur les étalages tombés en poussière et glisser au sol dans un bruit duveteux. On aurait dit le sable d’un sablier, à la différence seule qu’ils étaient d’une couleur gris-verts maladive et mortuaire.
« Trouve ce qu’il se passe, et résous le problème vite. », me pressa-t-elle avant de m’agripper le poignet avec une telle force que je crus qu’elle allait me l’arracher.
Je me défis rapidement de sa poigne et repris ma baguette pour jeter un sort de vérité sur l’appareil photo. Il était censé dévoiler les secrets du mécanisme de tout objet magique, dès lors qu’il y avait un sortilège dans sa matrice. Mais il ne fonctionnait pas présentement. Un hoquet de surprise se coinça dans ma gorge lorsque mon sort rebondit sur la surface gris métallique avant de se figer sur le tas de poussières qui se formait au pied des étalages. Ce n’était pas un objet magique, pensai-je le cœur battant si fort que ses battements résonnaient dans toute ma boîte crânienne. Il s’agissait d’un objet autonome, avec, certainement un esprit. Je frissonnai. Cela me confortait dans l’idée que cet appareil photo était bel et bien au centre de tous les incidents magiques observés jusque-là.
Son champ d’action avait grandi depuis que l’homme l’avait donné au serveur, en fin de matinée. Je me tournai vers l’unique sortie et entrée de l’arrière-boutique, m’inquiétant d’apprendre que cela avait gagné toute la ville. Une ville entière ainsi réduite en cendre, avec pour seuls réminiscences de ce qui était auparavant, des cris et des pleurs des derniers instants de vies injustement écourtées. Il en était hors de question, elle ne laisserait pas cela arriver. Sa colocataire l’agrippait douloureusement par les épaules, effrayée de voir ce sable gris-vert s’étendre jusqu’à eux. Elle secoua frénétiquement le pied droit en hurlant lorsqu’il se déposa sur le bout de sa sandale. Je me plaignis de son attitude mais en réalité, je n’en menais pas large non plus. Je ne savais pas comment régler la situation. L’homme ne m’avait laissé d’autre instruction que celle de retrouver l’appareil photo.
Cet objet n’avait pas sa place ici. La ville d’Ewyle était un lieu tranquille. Ils avaient une drôle de logique marchande mais il ne connaissait pas de grands troubles car ils restaient des gens honnêtes et plus ou moins calmes. Mais l’appareil photo semblait être une punition. Il les faisait tous disparaître, arbitrairement. Et je ne comprenais pas ce qui avait bien pu enclencher cela. Soudain, je me souvins du type de magie employé par son ancien propriétaire : de la magie sans baguette, une magie intuitive et sans formule. Peut-être que cet appareil photo serait réceptif à cela.
Je poussai un cri de surprise en sentant une chaleur enveloppé mon pied. Je m’écartai, ma colocataire toujours accrochée à moi, et les yeux rivés sur le sol, à présent couvert de cette matière granuleuse et gris-verdâtre. On s’échangea toutes les deux un regard paniqué, constatant que cela prenait de la hauteur et gagnait nos chevilles. Il fallait faire vite ou nous allions finir étouffer par cette chose.
« Concentre-toi, ok ? », m’encouragea Layla, les larmes aux yeux, avant de renifler. « Je ne veux pas mourir pour t’avoir aider, et je suis sûr que tu ne veux pas mourir sans avoir réellement pu finir ta quête. »
J’hochai rapidement la tête et pris l’appareil photo à deux mains pour tenter d’invoquer un sort sans utiliser ma baguette. Je fermai les yeux et pris une profonde inspiration. Je ne pensais qu’à dévoiler le mécanisme de cette chose lorsque soudain un amas de plaque de métal apparut dans mon esprit. Je sursautai et ouvrai les yeux brusquement. Le souffle court, je regardais autour de moi, m’assurant de l’endroit où j’étais. La table ronde. La coupole. Les étalages qui se vidaient au sol. Cette matière gris-vert qui s’apprêtait à dévorer nos genoux. Bientôt, elles avaleraient nos deux corps tout entier. Je me tournai vers mon hamadryade pour un peu de soutien. Elle avait brusquement pâli. Sa peau me semblait même translucide. Je n’arrivais pas à lui poser la question qui me brûlait les lèvres mais une série d’image d’elle tombant en poussière m’oppressait le cœur.
« Ça va. Ok ? », articula-t-elle lentement. « Finis ta quête, l’oublieuse. Parce que si tu ne le fais pas et que ce truc nous tue, sois sûr que je te tuerais une deuxième fois. »
Je pouffai de rire avant de me reconcentrer sur l’appareil photo dans mes mains. J’essayais d’oublier que j’avais aperçu du coin de l’œil une des branches de son arbre cassé et tomber sur le terreau de son terrarium. Je refermai les yeux et soufflai lentement. Les plaques réapparurent avant de s’éclater pour laisser place à une succession d’images que je ne parvenais pas à percevoir tant elles allaient vite. Une migraine commençait à poindre lorsqu’enfin une seule image apparut. L’homme était là, à mes côtés, et nous tenions tous deux l’appareil photo d’une main. Je fronçais les sourcils. Un sentiment fugace de mélancholie s’empara de mon âme et fit monter un sanglot que je masquai aussitôt d’une petite toux. L’image laissa place à une autre, sur laquelle nous nous regardions avec une telle confiance et, je le regardais avec tant de tendresse qu’une chaleur excessive me montait aux joues.
Qu’était cette chose au fond ? D’où venait ces images ? Que me montrait-elle exactement ? L’homme retira sa capuche sur l’image suivante. Je crus que mon cœur venait de s’arrêter. Je reconnus cette griffe de lion entre ses sourcils, ses yeux en amande aux iris d’un marron chaud intense, ses lèvres pleines couleur crème. Je reconnus sa mâchoire saillante et sa barbe de trois jours que j’appréciais caresser du bout des doigts avant de l’embrasser. Pourtant je savais qu’il y avait de cela quelques heures à peine je ne le connaissais pas. Ou peut-être le pensais-je seulement ? Toutes les personnes dans le périmètre de l’enchantement ont éveillé un fort intérêt pour l’appareil photo. Ce qui en sont sorti, comme mon hamadryade avait une amnésie. Cela pouvait-il être mon cas ? Une amnésie, c’était sans doute ce qui m’avait frappé une fois sortie de ce drôle d’enchantement. Je me remémorai ma rencontre avec l’homme pas si inconnu que cela et l’intérêt immédiat que j’avais eu pour lui. Il n’avait pas eu un regard pour moi, ne semblait pas avoir remarqué les regards insistants et, je l’avouai, plutôt indiscrets, que je lui lançai, pourtant il avait semblé assuré que je le suivrai. J’aurais aimé connaître son nom, mon nom.
Je me mordais la lèvre avant qu’un souvenir me remonte brusquement en mémoire. Je me voyais avec une sorte de baguette duquel sortait un éclair. Je l’utilisai pour inscrire quelque chose sur une plaque de métal, semblait-il. L’homme était penché au-dessus de mon épaule gauche, l’air absorbé par ce que je faisais. L’instant d’après, nous tenions ensemble cet appareil photo. Je me forçais à me remémorer ce que j’avais écris sur l’inscription. Je déglutis avec difficulté avant de souffler lentement pour retenir mes larmes de frustration : il s’agissait de mon prénom, mon nom, et la fonction de mon appareil. Je l’avais appelé l’appareil photo trans-dimensionnelle. Et j’avais pensé que le nom « appareil photo » était barbare …
« Cet appareil photo … il est à moi. », murmurai-je avant d’ouvrir les yeux et de tourner une nouvelle fois, à la recherche de l’inscription que j’avais posé dans le coin à gauche de l’appareil. « Je m’appelle Rina. Rina Shoot, photographe, partenaire de l’inventeur et scientifique fou Richard de Plus. »
Je me tournai vers Layla, les larmes aux yeux.
« Cet appareil, nous l’avions inventé pour fuir notre fin. Il nous permettait de voyager entre les univers et de fuir la fin de notre monde que la mort de l’étoile de notre système solaire annonçait. », lui expliquai-je tandis que je voyais son arbre se mourir et sa peau devenir de plus en plus transparente. « Cet univers va mourir dans les mêmes circonstances que le nôtre. Mais je n’ai pas su lire les signes. J’ai perdu la mémoire lorsque j’ai perdu de vue Richard en arrivant ici. Je … »
« Moi aussi. », me dit Layla avec un sourire fatigué avant de s’écrouler dans mes bras.
Je lâchai l’appareil photo qui tombait dans un bruit mat sur le tas de poussières qui nous arrivait jusqu’à la taille. La respiration difficile, elle m’adressa ces derniers mots.
« Moi aussi, j’aurais voulu le savoir plus tôt pour tenter de nous sauver. », soupira-t-elle avant de rire.
Elle devint poussière entre mes doigts. Un sanglot m’échappa enfin. Et comme une délivrance, je rejoignis mon compagnon perdu qui, perdu dans les ficelles de l’univers, en devint une partie intégrante. Le cliquetis de l’appareil photo résonna à mes oreilles avant que le néant ne m’engloutisse. La dernière photo. La brèche se refermait donc avec moi.
Il y avait de ces fois où, même si on vous disait qu’être un vieux robot rouillé perdu au fond de son atelier désaffecté bon qu’à cliqueter des plaintes à la vitesse de pointe d’un réseau aussi obsolète que la DSL était une mauvaise chose pour votre santé mentale, il valait mieux s’entêter à dire le contraire. Je m’en étais rendue compte que bien trop tard, ce jour-là, en me rendant dans le métro à suspension magnétique d’Ewyle …
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