Chapitre 1

La baguette

1897 mots · ⏱ 8 min

Au réveil, j'ai passé ma main sous l'oreiller en m'étirant et j'ai senti quelque chose de dur. La baguette! Peut-être que je rêvais encore ou bien c'était ma migraine qui me jouait des tours. Je me suis frotté les yeux et j'ai augmenté la luminosité de ma lampe de chevet. J'ai tiré la baguette vers moi. Purée! J'avais eu un mal de chien à me débarrasser de cet objet de malheur! Pourtant, il était bien là! Il fallait que je m'en sépare vite, sinon j'allais avoir des embrouilles. Tout avait commencé lundi dernier. En traînant dans le jardin public, après mes courses à la supérette, j'avais eu une envie pressante. Je détestais utiliser les toilettes publiques. Elles étaient toujours sales, sans parler de l'odeur. J'avais donc repéré un cèdre centenaire avec un tronc bien large derrière lequel je pouvais me cacher pour faire mes affaires tranquillement. Pendant que je me soulageais, j'avais aperçu quelque chose qui brillait sur le sol. Mais je n'arrivais pas à distinguer ce que c'était. Après avoir reboutonné mon pantalon, je m'étais accroupi pour mieux voir. On aurait dit une baguette. Pas une baguette de pain, mais une sorte de baguette magique, avec une tige toute fine et une étoile dorée au bout. Ça m'avait intrigué. Sans trop savoir ce qui me poussait à le faire, je l'avais attrapée et essuyée sur mon jean. Elle était faite d'un métal plutôt léger. Elle s’était retrouvée calée dans mon sac de courses entre 2 packs de bière et j'avais continué mes déambulations. Le soir, vers 23h, j'étais monté au sommet de l’ancienne champignonnière derrière la maison. C'était mon petit rituel. Assis dans une chaise de jardin en plastique, les jambes reposant sur une autre chaise face à moi, j'aimais regarder les bâtiments illuminés dans la nuit. C'était beau: le donjon, l'église, la tour. La vue était magnifique sur la ville endormie. Tout était calme et ça me faisait du bien. En attrapant une troisième cannette de bière dans mon sac, j’avais senti la baguette. Je l'avais saisie et faite tourner entre mes doigts. Quelque chose était gravé sur la tige. À la lumière de mon portable, je pouvais distinguer deux notes de musique. Je ne savais pas trop quoi en penser. Un gamin avait dû perdre son jouet dans le parc. J’allais la remettre à sa place le lendemain. J'étais paisible, plongé dans mes pensées, l'esprit légèrement embrumé par l'alcool, quand tout à coup, le chien de ma voisine avait déboulé dans le petit terrain clôt sur ma gauche. Il aboyait de toutes ses forces. Il n'était pas méchant et se calmait toujours quand je le caressais. Mais ses aboiements tendaient à me porter sur les nerfs, surtout quand un mal de crâne me tiraillait. Sans réfléchir, visant l'animal avec la baguette, j'avais dit «Tais-toi!». À ma grande surprise, le chien s'était arrêté d'aboyer. Il continuait à trottiner dans l'herbe sèche comme si de rien n'était, mais plus aucun son ne sortait de sa gueule. Je m'étais dit que la bière me montait à la tête et qu'il était grand temps d'aller se coucher. En me levant, la baguette était tombée dans l'herbe et elle n'avait plus bougé jusqu'au lendemain. Mardi, en fin de matinée, j'étais tombé sur ma voisine. C'était une vieille un peu seule. Je voyais que ça lui faisait toujours plaisir de discuter un peu. Attrapant mon avant bras, elle s’était exclamée: «Thomas! Vous ne savez pas ce qui s'est passé? Rocky n'aboie plus! Je n'y comprends rien! Depuis ce matin, il n'aboie plus! C'est étrange quand même! Ah, mais c'est un bon chien, oui, il a sûrement voulu faire plaisir à sa maîtresse, hein, mon Rocky. C'est sûrement ça. C'est un bon chien.» Je lui avais répondu, en prenant mon air le plus innocent, qu'en effet c'était étrange. Mais qu'au final, ce n'était pas plus mal, étant donné que tous les voisins se plaignaient des aboiements. Acquiesçant d’un sourire rêveur, elle m'avait quitté pour se rendre chez sa coiffeuse. Le soir venu, mon rituel reprenait. En ajustant mes chaises au sommet de la grotte, j'avais senti la baguette à mes pieds. Une canette de bière dans une main, la baguette dans l’autre, je m'étais assis confortablement. Puis j’avais commencé à rêvasser en buvant quelques gorgées du liquide rafraîchissant. C'était là qu'un casse-pieds à moto était passé dans la rue en contrebas. Franchement, je ne voyais pas l'intérêt de posséder un engin qui faisait autant de bruit. Sur un coup de tête, j'avais dirigé la baguette dans sa direction en murmurant «Silence!» Le bruit du moteur s’était stoppé net. La moto fonctionnait toujours, mais plus aucun son n'en sortait. L'enquiquineur, arrêté sur le trottoir, avait examiné sa machine sous toutes les coutures pour essayer de comprendre comment c'était possible. Après quelques minutes de recherches sans résultats, il était reparti. J'en étais à me demander ce que j'aurais bien pu faire d'autre avec cette baguette, quand un chat noir et blanc était passé discrètement dans la rue. J'avais alors pointé la baguette vers lui tout en disant «Deviens orange!» Rien ne s'était passé. Quelle déception! Alors je l'avais dirigée vers moi en demandant: «Donne-moi des abdos!» Après une analyse minutieuse de mon estomac à la lampe torche, j’avais constaté que mon ventre de buveur de bière était toujours là. Peut-être que je ne pouvais qu'interagir avec les sons ? C'était sans doute pour ça que des notes étaient gravées sur la tige, pour montrer que cette baguette fonctionnait avec les ondes sonores. J'avais fini par glisser l'objet dans la grande poche de ma veste et j'étais descendu me coucher. Mercredi soir, c'était le conseil municipal. Je ne pouvais pas supporter la maire et ses deux adjoints hypocrites. Tout était fait pour que les citoyens ne puissent pas s'impliquer dans la ville. Ces trois minables étaient l'exemple parfait de gens qui possédaient un peu de pouvoir et qui s'en servaient pour écraser les autres. Non seulement, ils ne communiquaient jamais les dates des prochains conseils municipaux au public, mais en plus, il fallait monter quatre étages sans ascenseur pour accéder à la salle. Vive la démocratie! Pendant que j'étais en train de m'agacer sur ma chaise en écoutant l'ordre du jour, j'avais senti la baguette dans la poche intérieure de ma veste. Pris d'une inspiration soudaine, j'avais serré le manche, regardé la maire et murmuré «Miaule!». Là-dessus, bien évidemment, la maire s'était mise à miauler. Remplie d'effroi, les yeux ouverts en grand, elle avait couvert sa bouche de ses mains. Pris dans l'ambiance, je n'avais pas perdu de temps. Fixant chaque adjoint tour à tour, j'avais répété mon sortilège. Les trois élus les plus détestables de ma ville poussaient maintenant des miaulements dans des tonalités différentes. Le premier adjoint avait même ronronné. J’avais eu un mal fou à retenir ma joie. J'aurais bien aimé pouvoir prendre une photo de la tête de tous ces élus horrifiés, mais je ne voulais pas me faire remarquer. Il n'empêche que c'était une sensation très agréable de pouvoir enfin leur clouer le bec. Il régnait un tel chaos dans la salle que la séance avait été ajournée. Ainsi s’était déroulée ma vie le reste de la semaine. J'avais utilisé la baguette au gré de mes envies, en changeant des petites choses par-ci par-là, tout en prenant soin d'être discret: des jeunes à trottinette avec la sono à fond, des chats qui se disputaient le territoire en poussant des cris de ninja la nuit, une vieille peau qui parlait mal de tout le monde à la caisse, les fichues cloches qui me réveillaient à 7h tous les matins. J'avais bien essayé de faire hennir le premier ministre qui passait au journal de 20h. Mais la baguette ne semblait fonctionner que sur des êtres ou des objets qui étaient proches de moi physiquement. En tous cas, je m'étais bien amusé. Je m'étais senti tout puissant et ça m'avait fait du bien de pouvoir enfin avoir un impact sur mon environnement. Cependant, certaines personnes s’étaient rendues compte que j'étais toujours dans le coin quand ce genre de phénomène étrange arrivait. D'abord, j'avais remarqué qu’un homme me suivait en sortant de la supérette. Puis mon studio paraissait avoir été fouillé soigneusement. Certains objets semblaient être dans une position légèrement différente. Je devenais parano. Je ne dormais plus très bien. Il fallait que je me débarrasse de cette baguette au plus vite. Si elle tombait dans des mains plus malhonnêtes que les miennes, ce serait un désastre. Dimanche soir, j'avais donc décidé d'enterrer la baguette dans le bois en face de chez moi. J'y étais allé à pied, avec une petite pelle cachée sous le manteau, en faisant attention à ne pas être suivi. Puis j'étais rentré me coucher. Le lendemain, j'avais failli avoir une crise cardiaque en voyant que la baguette était réapparue dans l'évier de la cuisine. Il fallait absolument que je trouve un moyen plus efficace de m'en séparer. Puis une idée de génie m’était venue: j’avais calé la baguette sur les rails à la sortie de la gare et j’avais regardé les roues d'un train la réduire en morceaux. Pourtant, ce matin, elle était là de nouveau, dans mon lit. Voilà où j'en étais. Je ne pouvais apparemment pas la faire disparaître. C'est comme si elle restait attachée à moi. Je suis sorti m’acheter un nouveau pack de bière pour m'aider à réfléchir. Si je ne pouvais pas me débarrasser de cette maudite baguette, alors j'allais me rendre utile. « • Live Tentative d'assassinat de Poudingski, Slump et Glingdong lors du sommet Elevate à Zürich La police fédérale américaine a annoncé qu'elle enquêtait sur ce qui semble être une tentative d'assassinat des présidents Russe, Américain et Chinois. Selon le directeur des services secrets, vers 21h30, un homme se faisant passer pour un journaliste a brandi un objet métallique et l'a dirigé vers les présidents. Dans un communiqué, le vice-président des États-Unis a confirmé que l'homme a été abattu immédiatement par les forces de l'ordre. Il a ensuite été emmené à l'hôpital où il est mort de ses blessures peu après 22h. Certains journalistes témoins de la scène affirment avoir entendu des bruits étranges ressemblant à des hululements de chouette. Ces informations n'ont pas encore été confirmées. Il est prévu une nouvelle conférence de presse demain à 18h.» Quelque part dans un bunker en Sibérie, le chef des services secrets russes se caressait le menton en se disant qu’il allait falloir utiliser le sosie du président pendant quelque temps. Un coup sec frappé à la porte le tira de ses réflexions. «Da!» répondit-il d'une voix ennuyée. Un de ses sous officiers entra et annonça: «Chef Bibishkov, j'ai une mauvaise nouvelle concernant l'objet qu'on a retrouvé sur le français hier soir...» Le chef se redressa sur sa chaise: «Da ?» L'officier le regarda bien droit dans les yeux et poursuivit: «Nous n'avons pas eu le temps de faire l'analyse: l'objet a disparu.» Ailleurs, dans un petit village en Autriche, une fillette jouait dans son jardin, quand son regard fut attiré par quelque chose qui brillait sur le sol. Elle n'arrivait pas à distinguer ce que c'était alors elle s'était accroupie pour mieux voir. On aurait dit une baguette. Pas une baguette de pain, mais une sorte de baguette magique, avec une tige toute fine et une étoile dorée au bout. Ça l'avait ravie. Alors elle avait décidé qu’elle serait une fée.

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