Chapitre 1

La vie c'est maintenant, et pas quand on sera grands

2418 mots · ⏱ 10 min

La vie c’est maintenant, et pas quand on sera grands Lundi 3 août 2026 22 heures 19 Pour Simone Veil de centre 15, de centre 15, appel pompiers, appel pompiers. AVP. Simone Veil c’est pour vous, reçu ? … Simone Veil, répondez ! Dans la salle de garde, la console clignote en rouge et la radio grésille. — Oui, Max ! C’est Marion, salut ! Je t’écoute. — Ah salut Marion ! Dis donc on ne voit que toi, cet été ! C’est quand les vacances ? — Septembre, comme d’hab ! Trek en Gaspésie, loin des foules ! Je t’écoute ! — Alors homme environ 70 ans, chute sur la voie publique, en arrêt cardiorespiratoire, ventilation manuelle en cours. Seront là dans… — Ils sont là, Max, je les entends, c’est bon. À plus. Marion Beaulieu raccroche. — Geoffrey ? Il reste une place en salle de déchoquage. — Oui, j’arrive, lance l’interne. La garde de nuit vient de commencer au service des urgences de l’hôpital Simone Veil de Plouër-sur-Mer, Finistère. Ça fait seize ans que Marion y est infirmière. La double porte du sas de la salle d’attente vole en éclats sous l’assaut du chariot des pompiers. Au bout du bras de l’uniforme bleu marine qui marche à côté, le ballon à oxygène pend sous ses attaches en caoutchouc. — Salut Marion, on l’a perdu. J’ai envoyé le certificat de décès à l’administration, comme d’hab. — Salut Leïla. Je vais libérer un box. On va le mettre en déchoq en attendant, on n’a plus de place nulle part… 22 heures 46 Le couloir surchauffé souffre des patients qui gisent sur leurs brancards, inertes ou douloureux. — Il y a quelqu’un ? … — Où est le docteur ? … Des familles échauffées par des heures d’attente s’agitent. — Ça fait huit heures que ma mère attend ! Je veux voir le docteur ! — Oui, Monsieur, bientôt. L’alarme d’un pousse-seringue vide vrille les tympans et les chaussures glissent sur le lino ciré. Des mots inquiets, des verbes techniques, souvent les mêmes. Geoffrey échange avec Nora, l’autre infirmière, sur un résultat d’examen, Julie cherche un bassin propre. De l’autre côté du rideau beige. Dans le box, penchée sur le corps, Marion remplit la fiche d’inventaire. Avant transfert à la morgue. Elle l’a fait des dizaines de fois déjà. Leïla avait raison, rien ne permet de l’identifier. Ni document, ni smartphone. L’administration se débrouillera, avait conclu le médecin des pompiers, chacun son taf, allez j’y retourne. À l’odeur, il n’est pas SDF. Aux ongles non plus. Plutôt le genre de type à être sorti acheter le pain, je prends Tradition ou céréales ? Tradition, merci, depuis la cuisine. Et des tartes aux pommes s’il en reste ! Et crise cardiaque en attendant que le feu passe au rouge pour traverser. Les familles, dans ce cas, appelaient la police et signalaient l’absent, 65 ans 1m76 82 kg brun cheveux courts pantalon beige polo Ralph Lauren mauve et veste marine Devred, chaussures de bateau marine aussi, banane en bandoulière. Verte, la banane. Ah non pardon je la vois, il l’a laissée dans l’entrée. Son téléphone ? Ah je ne sais pas s’il l’a pris, faudrait que je l’appelle mais je suis en ligne avec vous… Le numéro ? Oui, bien sûr, c’est le 06 23 06… Le type lambda qui habite là, plein centre-ville, quartier sympa duplex et toit terrasse, clim réversible, voilier de douze mètres dans le port et clubs de golf dans l’entrée. Terrassé en allant acheter sa baguette Tradition du midi, alors qu’il avait eu, ne serait-ce qu’au cours de ces dernières semaines, moult occasions d’y passer avec les entraînements du Tourduf, pour le quarantième anniversaire de la célèbre régate. Face à Marion, le corps aurait pu être celui d’un type comme ça. Après les descriptions d’usage, elle entreprit de lui faire les poches, c’était la règle. C’est là que ses doigts ont rencontré l’objet. Dans la poche intérieure de la veste. Une feuille A4, pliée. Marion découvre une ordonnance pour un examen d'imagerie et un premier rendez-vous d'oncologie. La signature est celle d'un médecin qu’elle ne connait pas, dans une ville voisine. En haut à gauche, c’est le même nom, des coordonnées et le numéro d’identification. Au milieu de la feuille, en caractères gras police 14, figure le nom du patient : Madame Marion Beaulieu, née le 28 février 1988 (38 ans 5 mois) Marion s’est figée. Son cœur a raté un battement avant de s’emballer. Sous le nom du patient, la date : 18 août 2026 Dans quinze jours… Comment cet objet pouvait-il exister ? C’était impossible ! Pourtant, il était bien là. 23 heures 12 Marion avait glissé la feuille repliée dans la poche de sa tunique, achevé l’inventaire sans la mentionner et déposé l’imprimé dans la bannette de l’administrateur de garde, au cinquième étage. Il n’y avait aucun objet à déposer au coffre de l’hôpital, puisque l’inconnu n’en avait aucun sur lui. 6 heures 04 Les brancards ne sont plus que huit dans le couloir. Ils s’étaient bien débrouillés, s’était félicité l’interne. La salle d’attente avait passé la nuit à déverser un flot ininterrompu de patients, sous cette cinquième vague d’une canicule absolument pas gérée ni au niveau local ni à celui du pays. Marion était, par moments, parvenue à oublier la feuille pliée dans sa poche, concentrée sur l’un ou l’autre des patients. Il y avait eu une allergie à une piqûre de guêpe, une chute dans l’escalier en allant boire, une bagarre au couteau et les habituelles consultations sans rendez-vous, plus rares la nuit que le jour mais tout de même. Ongle incarné, douleur à l’oreille, bouton qui gratte… Un bébé avait dépassé les 40 degrés de température corporelle, alors on l’avait mis à tremper dans une bassine d’eau froide, car l’hôpital pédiatrique était à 60 kilomètres, comme la maternité. Et l’hélico était déjà sorti sur un accident de la circulation. Quatre voitures, neuf blessés dont deux en urgence absolue dont l’état avait préoccupé les soignants une grande partie de la nuit. Leïla était même restée avec eux au début. Lorsque ses doigts s’étaient posés sur la peau flétrie pour trouver une veine, l’aiguille de la perfusion à la main, Marion avait ressenti dans son propre corps toute la fragilité de cette femme âgée, en proie à une déshydratation aigue. Cette soumission aux experts munis de leurs instruments, et à leurs diagnostics trempés dans les certitudes d’un vocabulaire abscons, faisait d’elle l’objet de leur savoir et de leurs décisions. L’objet de leur disponibilité et de leur concentration, de leur distraction de leur fatigue de leurs propres soucis d’humains, eux aussi. Elle aussi, peut-être, se retrouverait-elle objet de soins, à son corps défendant transpirant l’angoisse existentielle suprême : je ne veux pas mourir. Ce serait son tour. Dans quinze jours. — J’ai un peu peur des piqûres, Mademoiselle. Marion avait souri et parlé de fleurs et de petits-enfants, pour détourner son attention, et en même temps, elle avait piqué. La dame avait continué à expliquer comment faire changer la couleur des hortensias, les yeux ailleurs comme tous ceux qui ont peur. — Voilà ! avait lancé Marion en collant le sparadrap sur l’aiguille. Elle avait lu dans les yeux de la dame cet étonnement qu’on ne trouvait qu’à l’endroit où, juste avant, il y avait eu la peur de la douleur, cette peur devenue vaine et vide de sens, à présent que tout risque de douleur était écarté. S’en suivait dans l’instant l’incrédulité, puis la reconnaissance. Et ça, dans la balance des bénéfices de ce métier, ça valait de l’or. — Merci, Mademoiselle, je n’ai rien senti ! Marion, elle, l’avait bien senti, son cœur, sous la chappe de plomb de sa poitrine. Qu’en serait-il d’elle, lorsque son tour viendrait ? Quand elle avait eu quelques minutes, entre deux soins, elle avait cherché discrètement : le nom du médecin ne figurait nulle part, ni à l’hôpital, ni à l'ordre des médecins de la région, ni sur la plateforme de prise de rendez-vous en ligne. Lorsqu’elle avait composé le numéro en haut à gauche, elle était tombée sur une étrange sonnerie qui lui avait fait penser à celle d’un fax antédiluvien. Elle avait interrogé Nora, sans dire pourquoi, mais elle non plus n’avait jamais entendu parler de ce médecin. C’était incompréhensible. Marion avait commencé à douter d'elle-même : fatigue de fin de service, blague d'un collègue ? Elle avait ressorti la feuille, l’avait dépliée, l’avait rangée de nouveau, incapable de s'en détacher. À la fin de sa garde, épuisée, elle était rentrée chez elle au petit matin. Rues désertes, fraîcheur divine, des oiseaux par milliers, un ciel limpide et au bout de la longue rue qui traversait la ville, la mer dont on entendait bien les assauts contre la digue, à marée montante. Elle pourrait jeter le papier ou l'oublier, ou bien chercher de qui venait cette stupide blague. Sauf que sa mère et sa grand-mère maternelle avaient toutes les deux eu un cancer du sein. Elle ne savait plus à quel âge, mais chacune était jeune. Et elle, elle a 38 ans. Et puis cette fatigue, depuis plusieurs semaines, dont elle ne saurait même pas dater l’origine et qu’elle met sur le compte du travail. Presque contre sa propre logique, elle appelle son amie Mandy, généraliste. Il est 6 heures 45 du matin. Une douche un café et à 8 heures elle serait devant le cabinet de Mandy, avec l’ordonnance. Mandy n’a pas ri. Saisissant son propre ordonnancier, elle a recopié la prescription initiale et a tendu la feuille à Marion avant d’appeler son mari. L’échange avait duré trente secondes. — Je t’envoie Marion, peux-tu la prendre tout de suite ? T’es top, merci. Oui, bisous, à ce soir. Puis, se tournant vers Marion : — À 9 heures, tu es dans la salle d’attente du cabinet de Rudi. Il va te voir et puis tu monteras au troisième faire le PET scan. Ça va aller ? Marion s’était ratatinée sur sa chaise, les épaules basses, les mains entre les cuisses. Elle semblait avoir huit ans… — J’ai la trouille, Mandy. J’ai peur du cancer ! Je suis trop jeune pour mourir, non ? — C’est normal d’avoir peur. Et c’est même bien ! Ça veut dire que tu es consciente du problème et que tu vas faire ce qu’il faut ! Et puis tu connais Rudi, c’est un as ! Tu m’appelles quand tu veux, OK ? Vendredi 7 août 2026, 11 heures 40 C’est la douleur qui l’avait tirée du brouillard. Une forme s’était approchée d’elle, indistincte. — Vous avez mal ? Oui, avait fait la tête de Marion. — De 1 à 10, vous avez mal à combien ? — À 7. La voix s’était faite plus lointaine. — Béa ? Elle a mal à 7. On morphine ? — Oui, à 7 tu morphines. Revenant vers elle, la voix, à nouveau. — Je vais vous injecter un antalgique dans la perfusion. Vous allez vite vous sentir mieux. — Merci, avait articulé Marion avant de sombrer à nouveau. Mercredi 12 août 2026, 11 heures 14 Le docteur Rudi Rastomanana était confiant quant à la réussite de l’intervention. On allait pouvoir retirer les drains, ça faisait cinq jours. — Voilà, tu es sortie d’affaire ! Une bonne chose de faite ! — Merci Rudi, j’ai eu tellement peur, si tu savais… — C’est fini, maintenant ! Je compte sur toi pour être heureuse, t’as vu tu as du rab ! Marion avait souri, reconnaissante. — Sans cette ordonnance dans la poche du type, je n’aurais jamais consulté, tu sais ? — Je sais oui. D’ailleurs, tu as eu raison de ne pas attendre le 18. Encore un millimètre et la tumeur n’était plus opérable. Enfin plus comme ça. C’est une belle histoire, non ? — Tu rigoles ? C’est super flippant, comme histoire, tu veux dire ! À son tour, Rudi avait souri, avec infiniment de bienveillance. — Chez nous, les ancêtres protègent et guident les vivants pendant toute leur vie. Je ne suis vraiment pas étonné ! Quand tu en découvriras la raison, reviens me voir, on en discutera ! — Rudi, je ne suis pas malgache, je ne crois pas au culte des ancêtres… — Ça n’a rien à voir avec y croire ou pas, c’est comme ça, c’est tout ! Il lui avait déposé une bise sur le front. — Faut que j’y aille. Tu passes voir Mandy en sortant, OK ? Elle a prévu de t’emmener déjeuner pour fêter ça ! Prend soin de toi ! Tu as encore des choses à faire dans cette vie, tu vas voir ! Marion avait fermé les yeux et posé la tête sur l’oreiller. Sur son visage, un sourire prenait forme. Elle savait ce qu’elle allait en faire, de ce rab offert : ce qu’elle avait toujours remis à plus tard, quand ce serait le moment, quand elle aurait l’argent, le temps, quand elle aurait enfin rencontré l’homme avec qui le partager… Sauf que la vie, c’est maintenant, et pas quand on sera grands. Au même moment, dans un autre espace-temps… — C’est bon, on peut y aller, là ? — C’est bon, merci pour ton aide. — Vous êtes pénibles, vous autres débutants ! On vous confie des trucs faciles pour vous entraîner et vous nous appelez au secours quand vous avez tout fait foirer ! — Eh je n’ai rien fait foirer ! Comment je pouvais savoir ? Tu as vu à quelle vitesse il a fallu tout organiser ? Trouver un corps, le rendre anonyme et mettre l’ordonnance ? Tu crois que c’est facile, sérieux ? — Ouais ben c’est notre taf, va falloir t’y faire ! Bon, ta Marion sera sur pied le mois prochain, c’est bon, et elle pourra sauver ton petit protégé à Québec. Pourquoi est-ce qu’il est si important, ce gamin ? — D’après ce que je sais, dans une grosse vingtaine d’années il inventera un truc révolutionnaire qui mettra fin au réchauffement climatique et à ses conséquences sur cette pauvre planète et sur tous ses habitants. — C’est important, c’est sûr, mais bon, ça n’aurait pas été plus simple de neutraliser le type sur sa trottinette électrique avant qu’il percute le gosse ? — Ben non, j’ai besoin du type pour autre chose aussi… — OK… Et donc ? Il va inventer quoi, le gamin ? — Ils ont appelé ça le téléporteur. Bon, un demi en terrasse ? Je t’invite…

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