— Je m’appelle Thomas Morel et je n’aime pas les surprises. Cela pourrait prêter à sourire, mais à quarante ans, j’ai réussi à organiser mon existence de façon à en éliminer le plus grand nombre possible. Chaque matin, mon réveil sonne à six heures quarante-cinq. Je me lève dès le premier signal, prépare un café sans sucre, deux tartines beurrées tout en écoutant distraitement les informations locales pendant que je repasse mentalement la liste des dossiers qui m’attendent au bureau. À sept heures trente-huit exactement, je quitte mon appartement du troisième étage, ferme la porte à double tour et descends l’escalier plutôt que de prendre l’ascenseur, trop souvent en panne.
Le mercredi, je fais mes courses au même supermarché. Le vendredi, je passe chez le fleuriste acheter un petit bouquet que je dépose sur la tombe de sa mère avant de rentrer dans mon logement. Le dimanche, j’appelle sa sœur, Claire. Notre conversation dure rarement plus de quinze minutes. Nous parlons de la pluie, des impôts, des travaux dans l’immeuble ou des résultats scolaires de ses neveux. Un échange des plus banal qui ne me dérange pas dans mes rituels. Cette régularité ne m’ennuie pas, au contraire. Elle me donnait le sentiment rassurant que les choses sont à leur place. C’est sûrement pour cette raison que je suis encore célibataire. Je n’ai pas trouvé de la place pour la personne qui viendrait tout bousculer.
J’étais comptable dans une entreprise de matériel médical installée en périphérie de la ville. Un travail discret, précis, où les chiffres obéissent à des règles immuables. Les colonnes de débit et de crédit ne mentent jamais. Si un résultat semble aberrant, c’est qu’une erreur s’est glissée quelque part. Il suffit de la retrouver. Et rien de plus facile quand tout est ligné. J’aime cette logique. Les objets aussi ont leur cohérence. Mes clés sont toujours dans la poche droite de son manteau. Mon portefeuille dans la pochette intérieure. Mon téléphone dans la poche gauche de son pantalon. Chaque chose possède une place fixe. Je n’avais ainsi jamais besoin de réfléchir.
Ce mardi-là ressemblait à tous les autres. La pluie commence une percée vers seize heures, transformant les vitres des bureaux en longues traînées grises. À dix-huit heures passées de quelques minutes, j’éteins mon ordinateur, salue mes collègues d’un signe de tête et je rejoins le parking. Mon essuie-glace grinça durant tout le trajet du retour, rappelant qu’il faudrait bientôt le remplacer. Mais le jour où je devrais me rendre chez mon garagiste n’est pas pour maintenant. Le pare-brise attendra un peu, même si le crissement est insupportable.
En rentrant chez moi, je pose son parapluie à l’entrée, j’accroche soigneusement mon manteau et je mets de l’eau à chauffer pour des pâtes. La radio diffuse une émission culinaire qu’il n’écoute qu’à moitié. Comme chaque soir, je vide mes poches sur le petit meuble du couloir afin de faire cet inventaire indispensable pour ma stabilité mentale.
— Comment appelez-vous cela ? Des tocs. Non, ce n’est pas cela, vous vous trompez en voulant mettre des mots sur tout. Il faut juste avoir un peu de rigueur. Bon, je continue…
Mes clés. Mon portefeuille. Quelques pièces de monnaie. (Trois euros dix-sept.) Le compte y est. Un ticket de caisse froissé. Et plus rien. Enfin, si, quelque chose comme une surface froide vient d’être rencontrée par mes doigts. Je fronce mes sourcils pour bien montrer que je suis devant un intrus. Une carte métallique vient de glisser entre mes doigts et finit par tomber sur le bois de l’étagère avec un bruit mat, très différent du claquement léger d’une carte bancaire.
— Cela me bloque dans mon quotidien. Je regarde ce petit rectangle qui n’a rien à faire dans mes vêtements avec cette interrogation : qui a bien pu mettre cette carte-là ?
Avec beaucoup d’embarra, je la ramasse. Elle est étonnamment lourde pour sa taille, légèrement plus épaisse qu’une carte de crédit. Sa surface, d’un noir satiné, absorbait presque la lumière de l’entrée, comme si elle se nourrissait de celle-ci. Aucun logo apparent. Aucun nom d’entreprise. Aucun pictogramme. Rien qu’un grand mystère pour moi. Sur une seule face figure un numéro gravé, composé de douze chiffres parfaitement alignés. De l’autre côté, absolument rien. Je pense aussitôt à une carte publicitaire haut de gamme, distribuée par une enseigne de luxe. Pourtant, même ces cartes arboraient toujours une marque, un slogan ou un code-barres pour en faire la promotion.
Je retourne la carte plusieurs fois entre mes doigts. Aucune inscription. Encore moins une puce électronique. Je fouille la poche de mon manteau qui avait servi au transport de l’objet, à la recherche d’un élément qui puisse m’éclairer sur cet événement indésirable. Puis l’autre essuie le même châtiment. Mon pantalon suivi de ma veste. Mon sac de travail subit une perquisition complète en la vidant sur la table de la cuisine. Des stylos, un agenda, un câble de recharge, un paquet de mouchoirs, une boîte de pastilles à la menthe… rien qui puisse expliquer cette carte. Je demeure plusieurs minutes debout, les mains posées de chaque côté de la table, les yeux cherchant une justification plausible. Ma mémoire est bonne pourtant. Je me rappelle très précisément avoir sorti mon portefeuille à la boulangerie en fin d’après-midi, d’où les trois euros dix-sept. Ensuite, j’avais réglé mon ticket de stationnement par téléphone. Personne ne m’avait remis quoi que ce soit qui serait resté hors de mon portefeuille.
J’essaie de reconstituer toute ma journée, minute après minute. Aucun souvenir ne corrobore avec l’acceptation de cette carte. Elle ne peut pas se trouver dans mes affaires, il n’y en a aucune raison tangible. Elle ne ressemble à rien de ce que je possède. Elle n’avait aucun motif d’être sur moi.
Je la pose au milieu de la table, je m’éloigne de quelques pas comme si la distance pouvait m’apporter une explication. Le silence de l’appartement me parut soudain inhabituel et cette intruse en est la cause. Je me rapproche de nouveau, toucha la carte du bout de l’index. Elle est glacée. Bien plus froide que le bois sur lequel elle repose. Je regarde autour de moi, presque malgré moi, comme si s’attendait à découvrir un inconnu dans mon salon qui aurait pu me jouer ce mauvais tour, ou alors une caméra cachée derrière une plante verte. J’esquisse un sourire nerveux, ridicule.
— Il doit bien exister une explication parfaitement rationnelle. Une carte oubliée par un collègue qui s’est trompé de manteau dans la précipitation. Une erreur de fabrication que j’ai inconsciemment prise avec mes affaires ? Non, cela ferait longtemps qu’elle gisait dans ma poche. Un objet tombé dans sa poche sans que je m’en aperçoive. Tout cela doit être forcément explicable.
Je prends mon téléphone et photographie la carte sous plusieurs angles avant de lancer une investigation par image sur internet. Aucun résultat. Je saisis ensuite le numéro gravé dans un moteur de recherche, on ne sait jamais. Toujours rien. Pas un site, pas une référence. Pas même un forum où quelqu’un évoquerait un objet similaire. Je sens naître une gêne diffuse, difficile à définir. Ce n’est pas encore de la peur puisque je n’ai rien à me reprocher. Plutôt l’impression désagréable qu’un détail infime venait de déplacer l’équilibre de son univers. Je regarde une dernière fois la carte noire. Je suis absolument certain de ne l’avoir jamais possédée.
L’objet n’aurait jamais dû se trouver sur cette table.
Cependant, il était bien là.
Je passe une grande partie de la nuit à chercher une explication. J’ai beau me répéter que tout objet détenait une origine, une fabrication, une raison d’exister, cette carte semble échapper à toutes les règles que je connais. Pourtant, les cartes bancaires, cela me parle. Elle n’était pas cassée. Elle n’était pas ancienne. Elle n’avait rien d’un objet artisanal, d’une contrefaçon ou d’un souvenir oublié. Elle ressemble presque à une carte bancaire, avec ses dimensions précises et son épaisseur calculée, mais quelque chose dans sa matière la rendait différente. Elle était trop lourde. Trop froide. Trop parfaite. Je superpose ma carte sur celle-là pour comparer. Identique.
Je la pose sous la lampe de son bureau. Je l’observe à nouveau attentivement. Il doit bien y avoir un détail qui m’a échappé. Sur une face, rien. Pas de symbole. Pas de marque. Pas de nom qui apparaîtrait en incrustation ou imprimé dans la masse. Pas même une petite inscription indiquant une entreprise ou une institution. Sur l’autre face, seulement ce matricule ciselé. Douze chiffres sans point qui les sépare. Je passe son doigt dessus. La gravure est profonde, nette, réalisée avec une précision impossible à obtenir avec un simple outil domestique. Je note les numéros sur une feuille puis je recommence. Je voulais être certain de ne pas faire d’erreur. J’ai toujours eu cette habitude dans son travail : vérifier deux fois les informations importantes. Un chiffre mal recopié pouvait fausser tout un bilan.
J’écrivis : 4827 1936 5504
Je regarde la suite de chiffres. Rien. Aucune signification pour moi qui jongle avec eux. J’essaie différentes interprétations. Une date ? Non. Un numéro de série ? Peut-être, mais, bof. Un identifiant interne ? Probable, mais de quelle organisation ? Je retourne à mon ordinateur. La première analyse fut simple, mais vaine. Je tape le numéro différemment dans un moteur de recherche. Toujours aucun résultat. Il ajouta les mots « carte », « membre », « entreprise », « identification ». Constamment rien. J’utilise plusieurs moteurs de recherche, consulta des forums, des sites spécialisés dans les cartes de collection, les cartes professionnelles, les systèmes de fidélité privés. Rien. Pas une mention, pas une image ressemblante, encore moins un témoignage, comme si personne, dans le monde entier, n’avait jamais vu cette fichue carte.
Je me recule dans son fauteuil. Cette absence d’information me dérange davantage qu’une réponse étrange.
— Si j’avais découvert qu’il s’agissait d’une carte appartenant à une société inconnue, j’aurais pu chercher cette société. S’il avait trouvé une marque, un nom, une adresse, il aurait pu appeler quelqu’un.
Mais il n’y a rien, seulement un objet sans histoire avec une utilisation incertaine. Et je n’aime pas les choses sans légende pour me raccrocher au pragmatisme.
Le lendemain matin, avant d’aller travailler, je pris la décision de téléphoner à ma banque. C’est la solution la plus logique. Après tout, la carte ressemble suffisamment à une carte bancaire pour que quelqu’un puisse peut-être l’identifier et m’orienter. J’attends quelques minutes avant de composer le numéro du service client. Une voix automatique me demande plusieurs informations avant de le mettre en relation avec une conseillère. Toujours le même calvaire.
— Bonjour, monsieur Morel, que puis-je faire pour vous ?
— Bonjour. J’ai une question concernant une carte que j’ai trouvée.
— Une carte bancaire ?
— Je ne sais pas exactement.
J’hésite dans ma formulation.
— C’est justement le problème.
La conseillère resta taiseuse quelques secondes.
— Pouvez-vous me donner le numéro de la carte ?
Je regarde la carte posée devant moi.
— Ce n’est pas une carte bancaire classique.
— Essayez quand même.
Je dicte les douze chiffres.
Un silence suivit. J’entends les bruits habituels d’un clavier.
Puis la voix revint.
— Monsieur Morel, je ne trouve aucune carte associée à ce numéro.
— Vous êtes sûre ?
— Oui.
— Peut-être une ancienne carte ? Une carte professionnelle ? Une carte spéciale ?
La conseillère vérifia de nouveau.
— Non. Rien.
Je fixe la carte, perplexe.
— Vous n’avez jamais vu ce format ?
— Je ne peux pas dire que je n’ai jamais observé quelque chose de similaire, mais celle-ci ne correspond à aucun produit bancaire que nous proposons avec ces numéros-là.
— Même pas une carte premium ?
Il avait posé la question sans vraiment y croire.
La conseillère eut un léger rire ou alors de l’agacement maquillé.
— Non, monsieur. Les cartes haut de gamme ont généralement des éléments d’identification très visibles. Un nom, une banque, un label.
Elle marqua une pause.
— La vôtre n’a rien ?
— Rien.
Cette fois, le silence de la conseillère fut différent.
— Monsieur Morel…
— Oui ?
— Où avez-vous trouvé cette carte exactement ?
La question le surprit.
— Dans mon manteau.
— D’accord.
Mais elle ne semble pas réellement satisfaite de mon explication.
— Je vous conseille de la remettre aux objets trouvés.
Je remercie la conseillère et je raccroche, dépité. Je reste quelques secondes avec le téléphone à la main. Ce n’était pas la réponse que j’espérais.
Dans l’après-midi, je décide de poursuivre mes recherches autrement. J’entre dans plusieurs commerces du centre-ville. Je commence par une bijouterie, pensant que le matériau pourrait être reconnu.
La vendeuse examine la carte.
— C’est particulier.
— Vous savez ce que c’est ?
Elle la retourne.
— Non. Désolée.
Dans une boutique de téléphonie, un employé m’explique que ce n’est pas une carte électronique classique. Dans un magasin spécialisé dans les objets connectés, on me confirme qu’il n’y a aucune puce visible. Partout, la même réaction d’incompréhension, de curiosité.
Puis l’incertitude avec la réponse routinière :
— Je ne connais pas.
Au début, je trouvais cela rassurant. Personne ne reconnaissait la carte parce qu’elle est probablement inhabituelle. Mais après plusieurs heures, cette explication commence à perdre de sa force. Trop de personnes l’ont vue. Trop de personnes ont cherché une solution et aucune n’en a trouvé.
En rentrant chez moi, je pose la carte sur la table de la cuisine. J’ai consacré presque une journée entière à tenter de découvrir ce qu’elle est. Résultat : Aucune entreprise, aucune banque, aucun fabricant, aucun propriétaire potentiel. Rien de rien. C’est à vous déprimer…
Je prends une feuille et écris une liste des éléments connus.
1- Ce que je maîtrise :
Elle n’est pas bancaire.
Elle n’appartient à aucune entreprise identifiable.
Aucun commerce ne la reconnaît.
Le numéro gravé n’existe dans aucune base accessible.
Je m’arrête, puis j’ajoute une dernière ligne.
Je ne sais pas comment elle est arrivée jusqu’à moi.
Cette phrase me fait relever les yeux à la recherche d’une explication qui n’est cependant pas écrite sur mon mur. C’est la seule question à laquelle je n’ai toujours pas trouvé de réponse. Je connais mon appartement, je connais mes affaires, je connais mes habitudes. La carte ne peut pas simplement apparaître, et pourtant, elle est là, devant moi. Je reprends la carte et je la range dans mon portefeuille. Je me promets de continuer les recherches le lendemain, pas parce que je veux la garder. Pas non plus parce qu’elle l’intéresse. Mais parce que je refuse de laisser un objet sans explication occuper une place dans ma vie. J’ignore encore que cette décision est déjà une forme d’acceptation. La carte n’a pas besoin que je la comprenne, elle a seulement besoin que je cesse de réfléchir à m’en débarrasser.
— Comment cet objet peut-il m’orienter de la sorte ?
J’ai fini par développer une étrange habitude. Chaque matin, avant de partir travailler, j’ouvre son portefeuille et je confirme que la carte noire est toujours là. Chaque soir, en rentrant, je fais la même chose. Au début, il s’agit d’une vérification logique. Je veux m’assurer qu’elle ne disparait pas, qu’elle ne change pas de place sans que je m’en aperçoive. Mais après quelques jours, le geste est devenu presque automatique, comme un rituel, comme regarder l’heure sans en avoir besoin. Comme contrôler ses clés avant de fermer une porte alors qu’il nous les faut pour réaliser cet acte. Cette constatation me dérange presque. J’ai passé tant de temps à chercher l’origine de cette carte que je n’avais pas remarqué qu’elle a commencé à s’intégrer à mon quotidien. Elle est devenue une présence indissociable de mon portefeuille. Pas une menace. Pas encore.
Simplement une puissance qui a incorporé ma vie.
Le samedi matin, je décide de faire une expérience. Une idée simple, presque ridicule qui a traversé mon miroir lorsque je me rasais. J’avais besoin d’acheter une nouvelle paire de chaussures et les soldes ont débuté depuis peu. Les miennes sont usées au niveau du talon, et je repousse depuis plusieurs semaines le moment d’en changer. En entrant dans le magasin, je n’ai aucune intention particulière de fraude. Je veux simplement vérifier quelque chose. La carte noire ressemble tellement à un moyen de paiement. Pour moi, elle ne devrait pas fonctionner puisqu’elle n’est pas reliée à une banque. C’était même l’hypothèse la plus probable. Je désire seulement d’en avoir la preuve. Je jouerai les imbéciles si elle ne donne pas de résultat. La boutique est presque vide. Le moment est idéal.
Une vendeuse vint à sa rencontre.
— Bonjour monsieur. Je peux vous aider ?
— Je regarde simplement.
Je passe plusieurs minutes à choisir une paire. Il faut dire que je suis difficile. Je prends finalement un modèle classique, brun foncé, exactement le genre de chaussures que j’aurai acheté sans réfléchir. Lorsque j’arrive à la caisse, je sors son portefeuille avec une grande désinvolture.
La vendeuse scanna l’article et me dit avec un large sourire commercial.
— Cela fera cent vingt-quatre euros.
Je lui tends ma carte bancaire, mais je m’arrête dans ce mouvement trop souvent accompli par habitude. Mon regard se pose sur la carte noire. Je ne sais pas pourquoi j’ai fait cela, mais c’était trop tentant. Une partie de moi voulait simplement en finir avec cette question. Je remets en place ma carte bancaire et je sortis la carte noire à la place.
— Je peux essayer celle-ci ?
La vendeuse lève sur moi des yeux intrigués par ma demande. Son expression change immédiatement. Cela a été si rapide que je n’aurai jamais pu imaginer la réaction de défensive qui vient de s’afficher. Le sourire professionnel disparait en une fraction de seconde. La couleur quitta légèrement mon visage.
— Monsieur…
Elle ne termine pas sa phrase. Elle regarda la carte sous toutes ses coutures. Puis elle lança :
— Où avez-vous eu ça ?
La question est presque identique à celle de la vendeuse de la maroquinerie avec qui je n’avais pas eu le courage d’aller plus en avant dans mon achat. Je sens une tension apparaître dans mon dos, encore plus forte que la première fois.
— Je l’ai retrouvée dans mes affaires.
La femme reste silencieuse, voire même interdite. Puis elle regarde autour d’elle. Le magasin est toujours vide. Elle prend la carte avec précaution, pas comme un objet fragile, comme quelque chose qu’elle ne veut pas vraiment toucher. Elle la passe devant le terminal de paiement. L’écran s’allume, comme s’il avait détecté quelque chose.
Je retins mon souffle. Je m’attends à un message d’erreur du genre : Carte inconnue. Versement refusé. Quelque chose de normal en quelque sorte, avec en prime une bonne dose d’humiliation. Surtout que, je ne sais même pas quel code je dois faire, pour valider l’achat. Mais rien de tout cela n’apparaît.
La vendeuse fixe l’écran. Ses yeux s’écarquillent légèrement, puis elle retira la carte.
— C’est réglé.
Je fronce les sourcils et je réponds comme si je n’avais pas compris sa phrase.
— Pardon ?
— Votre achat est réglé.
— Mais je n’ai pas validé.
La vendeuse posa la carte sur le comptoir.
— Ce n’est pas nécessaire, enfin pas avec cette carte.
Cette réponse me semble plus inquiétante que le paiement lui-même.
— Quel est le montant qui a été débité ?
Elle ne répondit pas immédiatement.
— Aucun.
Je reste immobile.
— Aucun ?
La vendeuse secoue légèrement la tête.
— Vous pouvez partir.
Je regarde la paire de chaussures emballée. Puis la carte. Puis la vendeuse.
— Je ne comprends pas.
Elle baissa les yeux.
— Moi non plus, je dois bien l’avouer.
Pour la première fois depuis que j’ai découvert la carte, je vois quelqu’un d’autre avoir peur. Pas de moi. Mais de l’objet.
Je quitte le magasin avec un malaise grandissant. J’aurais dû être satisfait dans le meilleur des mondes. J’ai obtenu une réponse. La carte fonctionne. Mais cette réponse ouvre davantage de questions qu’elle n’en ferme. Elle ne marche pas comme une carte bancaire normale. Elle ne paie pas. Elle annule la transaction, comme si l’achat n’a jamais eu besoin d’être réglé. Comme si le prix n’a jamais existé.
Sur cette transaction positive, je décide de faire un autre essai dans un endroit bien différent. Pas par besoin. Seulement par envie de comprendre le mécanisme qui s’était mis en place au moment de payer. Ou alors je suis à la recherche d’une nouvelle décharge d’adrénaline qui avait fait pulser mon cœur au firmament. J’entre dans un petit restaurant le midi même. Un endroit simple où j’avais déjà mangé plusieurs fois. Je commande un plat, je m’installe près de la fenêtre et j’observe les clients autour de moi. Des individus normaux comme moi. Une famille. Deux étudiants. Un homme seul lisant un journal. Tout était parfaitement ordinaire. Lorsque le serveur apporte l’addition, je sors volontairement la carte noire.
Le serveur la vit. Il s’arrêta dans son action, exactement comme l’autre personne aux chaussures. Ce détail commence à devenir plus inquiétant que la carte elle-même. Quel impact a cet objet sur les gens qui la perçoivent ! Il n’est plus question de hasard.
— Monsieur ? Vous la connaissez ?
Le serveur ne répond pas. Il prend la carte. Cette fois, je remarque quelque chose qui aurait pu être insignifiant. Le serveur n’a pas l’air surpris. Il a l’impression de se souvenir de quelque chose, comme si la carte lui avait gravé quelque chose dans sa mémoire. Comme si cette carte appartenait à une histoire dont Thomas ignore tout.
Quelques secondes plus tard, il revient avec l’addition.
— C’est offert.
Je regarde le petit bout de papier.
— Pourquoi ? lui dis-je.
Le serveur haussa les épaules.
— C’est comme ça.
— Qui paie ?
Le serveur resta silencieux.
Puis il répliqua :
— Personne.
Cette réponse me crée un frisson qui me parcourt tout le dos. Je me lève sans ajouter un mot et je quitte l’établissement encore plus songeur.
Les jours suivants, je continue mes utilisations de la carte, toujours avec prudence et sans exagération. Toujours en cherchant une limite qui me conduirait vers une erreur irréversible. Un endroit où la carte ne fonctionnerait pas. Mais je n’en trouve aucun. J’ai connecté le petit rectangle noir dans le terminal d’une librairie, d’un hôtel, d’une station-service, d’une boutique d’électronique. Partout, la réaction est la même. Un regard, un silence, une hésitation. Puis une acceptation immédiate, sans poser de problème, sans générer une gêne quelconque. Et moi je me prenais au jeu où personne ne demande mon identité. Personne n’exige de justificatif. Personne ne semble avoir besoin d’une explication. La carte ouvre toutes les portes et c’est précisément ce qui commence à m’inquiéter, car je comprenais enfin quelque chose. Un objet capable d’obtenir n’importe quoi n’est pas forcément un cadeau. Parfois, les choses les plus dangereuses ne sont pas celles qui empêchent d’avancer. Ce sont celles qui rendaient tout possible. Un froid glacial me traversa de part en part. Pas de la peur. Non, plutôt un sentiment de vide profond, un abysse vers lequel je suis entrain de tomber sans m’en apercevoir.
Le soir, de retour d’une excursion ouverte aux achats je pose enfin la carte sur la table. Pour la première fois depuis qu’elle est entrée dans sa vie, je ne cherche pas à savoir d’où elle vient. Je me demande seulement :
Pourquoi moi ?
Et cette question reste sans réponse.
Au début, je me persuade que la carte n’est qu’un outil. Enfin un outil bien étrange. Un outil inexplicable. Mais un outil tout de même qui est arrivé dans ma poche de manteau par le plus grand des hasards. J’ai passé plusieurs jours à chercher ses limites, comme on teste les contours d’un objet dont on ignore le fonctionnement, comme une voiture neuve où les mains appuient sur tous les boutons pour en connaitre l’utilité. Je n’ai pas acheté de choses extravagantes. Je n’ai pas cherché à devenir riche. Je ne veux pas d’une vie différente de celle que je me suis programmée depuis des années, du moins, c’est ce que je crois.
La première fois que la carte modifia réellement mon existence, je ne l’avais pas demandée. C’est arrivé un lundi matin. Mon responsable, monsieur Delmas, m’a convoqué dans son bureau. Jusque-là rien de bien palpitant. Je m’attends à une remarque sur un dossier en retard, juste pour montrer que c’est le chef. Depuis plusieurs semaines, l’ambiance dans l’entreprise est tendue. Les budgets sont surveillés, les équipes réduites, et personne ne parle d’évolution professionnelle. La déprime en quelque sorte.
J’entre dans le bureau avec cette prudence habituelle que j’avais développée au fil des années.
— Fermez la porte, Thomas.
Je m’assois.
Delmas consulta quelques documents.
— Je vais être direct. Nous souhaitons vous proposer le poste de responsable administratif adjoint.
Je reste silencieux, sans voix. Je songe d’abord à une plaisanterie, à un test sur ma réactivité.
— Pardon ? lui répondis-je.
— Vous avez bien entendu.
Delmas sourit.
— Vos résultats sont excellents. Votre rigueur est reconnue. Le comité de direction pense que vous êtes la personne idéale.
Je sens une gêne m’envahir instantanément, car je ne suis pas dans les meilleurs et je ne me tue pas à la tâche. Je n’affiche pas de la joie. Je reste humble, torturé par cette gêne qui est en moi depuis l’annonce. Parce que je sais que ce n’est pas vrai. Je suis compétent, certes. Sérieux et fiable. Mais plusieurs personnes dans l’entreprise ont plus d’ancienneté, plus d’expérience, plus d’ambition. Je n’ai jamais demandé ce poste que je ne vaux pas.
Je n’ai même jamais envisagé de l’obtenir.
— Je suis surpris, monsieur.
— Vous le méritez.
Cette phrase me paraît étrange. Pas parce qu’elle est fausse. Mais parce qu’elle ressemble exactement à ce que quelqu’un aurait dû dire pour justifier une chose impossible.
Le soir même, je rentre chez moi et je sors la carte noire de mon portefeuille. Je la pose sur la table avec précaution. Je la regarde longtemps à la recherche d’un changement. Je n’ai pas utilisé la carte depuis plusieurs jours. Je n’ai même pas pensé à elle au travail. Et pourtant, j’ai obtenu quelque chose qui correspond parfaitement à ce qu’elle semble offrir à son détenteur. Une porte ouverte sur l’impossible. Une opportunité qui n’existait pas auparavant. Je tente de me convaincre que ce n’est qu’une coïncidence. Les promotions arrivent toujours à un moment ou un autre. Les carrières évoluent. Les circonstances progressent en fonction de plusieurs critères prédéfinis dans toutes les entreprises.
Mais une petite voix au fond de moi refuse d’y croire.
Quelques semaines plus tard, j’ai eu besoin de changer de voiture. La mienne, une vieille citadine acquise d’occasion il y a bien longtemps, commence à montrer des signes de fatigue et risque de ne plus parvenir à me mener jusqu’au travail. Le garagiste m’a annoncé que plusieurs réparations importantes seront bientôt nécessaires. Je me rends chez un concessionnaire où je veux simplement me renseigner. Surtout ne pas acheter sur un coup de tête, alors que je n’en ai pas les moyens. Enfin, tant que ma promotion n’est pas effective avec son augmentation de salaire.
Je regarde quelques modèles, je pose des questions, puis je vais repartir lorsqu’un homme en costume l’arrête.
— Monsieur Morel ?
Je me retourne.
— Oui, c’est moi.
— Votre dossier est validé.
Je fronce les sourcils de stupeur et je réponds.
— Quel dossier ?
L’homme consulta sa tablette.
— Votre demande de financement.
— Je n’ai fait aucune demande.
Le vendeur sourit avec assurance.
— Pourtant, tout est déjà accepté. J’ai tous les documents nécessaires sur mon écran.
Je me sens proche de ce malaise que je détecte vouloir m’envahir à nouveau. Cette phrase qui se répète constamment. Toujours cette impression que les choses ont été décidées avant même que j’intervienne. Je regarde la voiture exposée devant moi. Une berline neuve qui me fait envie. Un modèle que je n’aurais jamais envisagé d’acheter au vu des chiffres sur la petite pancarte sous l’essuie-glace.
Le vendeur me tend les clés avec ce sourire que vous offrent les commerciaux heureux d’avoir finalisé leur vente. Mais là ? Quelle vente ? Quel bonus aura-t-il ?
— Vous pouvez l’essayer, ajouta-t-il.
— Je ne comprends pas. Vous pouvez m’en dire plus ?
L’homme parut sincèrement étonné par ma question.
— Monsieur Morel, tout est en règle.
Encore une fois, personne ne trouve cela étrange. Personne ne pose de question. Personne ne voit l’anormalité.
Sauf moi !
La voiture ne fut que le début. Quelques mois auparavant, j’avais cherché un appartement plus grand. J’avais finalement abandonné l’idée, les tarifs étant devenus prohibitifs dans mon quartier. Mais un matin, une agence immobilière m’appela.
— Monsieur Morel, nous avons une proposition qui pourrait vous intéresser.
— Je n’ai rien demandé.
— Pourtant, votre dossier correspond parfaitement. Je vous en fais le détail : le logement est magnifique avec deux chambres. Une grande terrasse où vous pourrez mettre un salon. Vous avez une vue dégagée sur la ville. Un appartement que je n’aurais jamais pu obtenir avec son ancien salaire. Le plus troublant n’est même pas qu’on me propose ce logement. C’est le fait que l’agence semble déjà connaitre sa situation, mes revenus, mes préférences, mes habitudes, comme si quelqu’un avait écrit mon histoire à l’avance.
Pendant plusieurs mois, j’ai vécu une période que j’aurais autrefois considérée comme idéale. En refaisant le bilan de ce qui a pu m’arriver de mieux, je peux comptabiliser : Un meilleur poste, une meilleure voiture. Un appartement plus confortable dans un quartier chic. Les difficultés semblent disparaitre avant même d’apparaître. Chaque obstacle trouve une solution. Chaque porte fermée s’ouvre comme si celles-ci étaient automatisées. La carte faisait exactement ce qu’elle promettait. Elle rend les choses possibles et pourtant, quelque chose ne va pas. Quelque chose de discret, ou de sournois, presque invisible, prêt à se jeter sur vous à la moindre erreur de votre part.
La première fois que j’ai remarqué le changement, c’était avec Claire. Ma sœur est venue dîner dans mon nouvel appartement. Elle observe la terrasse avec admiration et elle me félicite pour cette vie fantastique qui est devenue mienne.
— Tu as vraiment bien fait de déménager, me dit-elle.
Je lui souris.
— Tu te souviens quand je disais que je n’aurais jamais les moyens ?
Claire fronça légèrement les sourcils.
— Tu plaisantes quand tu me dis cela !
— Quoi ?
— Tu as toujours voulu ce logement.
Je la regarde, interloqué.
— Non.
Elle rit doucement.
— Bien sûr que si.
Elle pose son verre et elle s’approche de moi.
— Tu m’en parlais depuis des années.
Je reste silencieux, comme deux ronds de flan. Ce n’est pas vrai, je n’ai jamais rêvé de cet appartement. Il ne l’avait même jamais visité avant que l’agence m’appelle. Mais Claire en parle avec une telle certitude que je finis par douter. Peut-être avais-je oublié. Peut-être que sa sœur a raison. Après tout, pourquoi ma mémoire serait-elle plus fiable que celle des autres ?
Quelques jours plus tard, je retrouve Julien au restaurant. Nous bavardons du travail lorsque Julien évoque leur ancien bureau.
— Tu te rappelles quand tu as refusé le poste de responsable il y a deux ans ?
Je lève les yeux, toujours à l’affut d’une nouvelle chose qui arriverait sans prévenir.
— Refusé ?
— Oui. Tu disais que tu ne voulais pas d’engagements supplémentaires.
Je sens mon cœur d’accélérer.
— Je n’ai jamais notifié ça. Si ?
Julien sourit.
— Si.
Il semble amusé, croyant que je désire le faire marcher.
— Tu étais même très clair sur le sujet, je m’en souviens mot pour mot.
Je ne réponds pas. Je sais que ce souvenir n’existe pas ou plutôt… je ne maîtrise plus. C’est cela le plus inquiétant. La carte ne supprime pas les souvenirs comme on efface une feuille. Elle fait quelque chose de plus subtil, de plus insidieux même. Elle crée une réalité dans laquelle les choses ont toujours été ainsi. Une réalité où personne ne voit de changement.
Personne, sauf moi qui observe la vérité se flouter. J’aperçois la ligne droite du chemin qui a tracé sa propre trajectoire en ajoutant des virages qui cachent les transformations.
Ce soir-là, je rentre chez moi et j’ouvre mon portefeuille. La carte noire est toujours là, illuminant le cuir par sa noirceur. Je la fixe plein d’interrogations. J’aurais dû être heureux de tout ce qu’elle m’apporte. J’ai tout décroché sans effort, là où beaucoup de gens passent toute leur vie à chercher comme faire pour avoir un peu. Mais je comprends maintenant une chose essentielle. La carte ne donne pas seulement ce que je désire. Elle change mon monde pour que ce désir ait toujours semblé normal. Et peut-être que le véritable prix n’est pas ce que j’obtiens. Peut-être que le véritable prix est tout ce qui disparait pour rendre cette nouvelle réalité possible et acceptable pour une bonne cohésion.
Je commence à tenir un carnet pour vérifier que je ne deviens pas fou. J’ai longtemps cru que perdre quelque chose signifie pouvoir le mesurer en fonction des transformations. Un objet évanoui. Une somme d’argent envolée. Un contrat annulé. Une personne qui part. Les pertes ont toujours une forme concrète. Elles laissent une trace indélébile dans notre subconscient. Un espace vide que l’on peut regarder et nommer n’en reste pas moins une blessure que l’on ne peut pas partager. Mais ce que la carte me prend est différent. Il n’y a aucun vide. Aucun signe visible. Seulement une sensation, une impression persistante que quelque chose n’est plus exactement à sa place. Et le pire est que tout le monde autour de moi semble parfaitement satisfait.
Je constate le premier changement lors d’un déjeuner avec Claire. Ma sœur a toujours été celle qui conservait les souvenirs de la famille. Elle se rappelait des dates, des anecdotes, des détails insignifiants que moi j’oubliais souvent. Elle est capable de raconter une journée entière passée, vingt ans plus tôt, simplement parce qu’un événement l’a marquée.
Ce dimanche-là, nous parlions de notre enfance.
— Tu te souviens du vieux cinéma près de chez nos parents ? demandais-je.
Claire sourit.
— Le cinéma qui a fermé quand on était adolescents ?
— Oui. Celui où on était allés voir ce film d’horreur avec papa.
Elle fronça les sourcils.
— Avec papa ?
— Oui.
Thomas sourit en voyant son hésitation.
— Tu ne te remémores pas ? On était sortis complètement paniqués. Tu avais passé toute la nuit dans ma chambre parce que tu avais peur de dormir seule.
Claire le regarde quelques secondes.
Puis elle éclata de rire.
— Thomas, tu inventes.
Je cesse de sourire.
— Quoi ?
— Je n’ai jamais fait ça.
— Si.
Sa réponse était immédiate. Trop soudaine, trop instantanée pour ne pas être crédible.
Je pose sa fourchette pour mieux déployer ce qui avait existé.
— Tu étais terrorisée. Tu avais neuf ans.
Claire secoue la tête.
— Non. Je déteste les films d’horreur, mais je n’ai jamais dormi dans ta chambre.
Je sens une gêne s’installer, comme si je découvrais une inconnue. Je cherche dans mon esprit les images précises de cette nuit. Celles du couloir sombre, de la lumière sous la porte. La voix de sa sœur remplie de terreur. Tout était là, défilant devant mes yeux comme une vidéo. Le souvenir paraît parfaitement réel, mais Claire me regarde avec une sincérité totale. Elle ne fait pas semblant. Elle ne cherche pas à me contredire, elle expose les faits. Elle ne se rappelle simplement pas, elle remet les choses à leur place.
— Tu es sûr que ce n’était pas quelqu’un d’autre ? me dit-elle le visage grave.
La question est innocente pour elle, cependant, elle me fait l’effet d’un coup de poing que je reçois sans protection. Quelqu’un d’autre, comme si une partie de ma propre vie pouvait appartenir à une autre personne. Cette journée-là, le malaise s’est installé pour me tirailler. Et pourtant, la suite de ma vie se chamboule et le temps me confirme que des changements insidieux s’opèrent contre ma volonté.
Quelques semaines plus tard, je retrouvai Marc, mon meilleur ami depuis l’université. Nous nous étions rencontrés lors de notre première année et nous avions traversé ensemble les périodes importantes de notre vie : les examens, les premiers emplois, les ruptures difficiles, les déménagements. Marc est la personne qui me connait le mieux, et ce, depuis le plus longtemps. Si quelqu’un peut confirmer mes souvenirs, c’est bien lui.
Nous étions installés à la terrasse d’un café, comme nous le faisions autrefois.
— Tu te rappelles notre voyage en Italie ? demandais-je pour tester ma vie et savoir si de nouveaux bouleversements s’étaient produits.
Marc lève des yeux d’incompréhension.
— Quel voyage ?
Je souris, mi-figue mi-raisin.
— Arrête. Celui où on a raté le train à Florence et où on a dormi dans une petite pension horrible.
Marc reste silencieux, ce qui ne me rassure pas le moins du monde.
— Thomas…
— Quoi ?
— Je ne suis jamais allé en Italie avec toi.
Le sourire disparait lentement de mon visage.
— Si.
— Non.
Marc semble presque désolé de ne pas pouvoir me donner raison.
— Je suis allé en Italie avec Sophie, mon ex. Mais toi, tu n’étais pas là.
Je sens son cœur accélérer. Je connais ce voyage pour l’avoir fait. Je connais les rues, le restaurant où nous avions mangé. La pluie qui nous avait surpris en sortant d’un musée. Je me souviens même de la phrase exacte que Marc avait prononcée devant la gare. Mes yeux projettent deux films avec le même scénario, pas les mêmes acteurs.
Mais pour Marc, cette histoire n’avait jamais existé.
— Tu as des photos ?
La question l’interloqua.
— Quoi ?
— Des photos du voyage.
Je sors mon téléphone. J’ouvre mes albums et je cherche dans mon répertoire : Italie. Florence. Voyage.
Rien.
Je recommence, toujours rien. Je sens mon visage se fermer. J’avais des centaines de photos dans son téléphone, mais aucune trace de ce souvenir, comme si ce voyage n’avait jamais eu lieu.
Ce soir-là, je ne rentre pas immédiatement chez moi. Je reste assis dans sa voiture pendant près d’une heure, le regard dans le néant. La carte est dans son portefeuille, je le sais, je la sens presque sans la toucher. Pour la première fois, je me demande si je dois avoir peur d’elle. Pas de ce qu’elle peut donner, mais de ce qu’elle pourrait m’enlever. Le souvenir de ma mère est celui qui me fait le plus mal. J’étais venu déposer des fleurs sur sa tombe, comme il le fait chaque vendredi avant la découverte de la carte. J’ai toujours aimé ce moment, ce rendez-vous silencieux qui était ancré dans mes habitudes. Cet instant où je pouvais retrouver une partie de mon passé heureux avec cette mère aimante. En rentrant chez moi, je ressors d’une vieille boîte quelques photos de famille. Je les regarde une à une et je remarque quelque chose. Sur plusieurs clichés, j’ai l’impression qu’il manque des détails. Pas réellement dans les images. Mais dans les souvenirs qui me permettent de me raccrocher à une certaine stabilité.
Aussitôt j’appelle Claire pour en avoir le cœur net.
— Tu te souviens quand maman me disait que j’étais incapable de rester concentré plus de cinq minutes ?
— Oui, répondit-elle, interpelée par la question.
Thomas fut soulagé.
Enfin un souvenir partagé qui n’a pas fondu.
— Elle prononçait ça parce que j’avais cassé la radio en voulant la réparer.
Un silence perturbateur vient de s’installer.
— Quelle radio ?
Je ferme les yeux sur la douleur à venir.
— La vieille radio du salon !
— Thomas…
Sa voix changea.
— Maman n’avait pas de vieille radio dans le salon.
Je ne réponds pas. Cette fois, je ne cherche pas à la convaincre. J’ai compris. La carte ne supprime pas seulement les événements récents, elle remonte plus loin. Elle touche aux fondations mêmes de ce qui fait que je suis Thomas. À ces petits détails qui construisent une vie entière.
Le lendemain matin, j’achète un carnet. Un vrai carnet. Avec une couverture épaisse et des pages blanches. J’aurais pu utiliser mon téléphone, mais je ne veux pas d’un fichier numérique. Je désire quelque chose de réel. Quelque chose que je peux toucher. Sur la première page, il écrivit : Journal de vérification.
Puis : Nom : Thomas Morel.
Âge : 40 ans.
Profession : responsable administratif.
J’hésite un instant et puis j’ajoute : la carte noire existe.
Je reste longtemps devant cette phrase. Elle ressemble à une note rédigée par quelqu’un qui essayait de convaincre une autre personne ou de se persuader lui-même.
Je continue : elle est apparue dans ma vie sans explication. Elle permet d’obtenir des choses impossibles. Depuis son irruption, certaines personnes ont des souvenirs différents des miens.
Je referme le carnet. Puis je le rouvris. J’ajoute une dernière phrase : je dois écrire pour vérifier que je ne suis pas en train d’oublier.
Les jours suivants, le carnet devient mon refuge. J’y note tout avec un maximum de détails. Les événements importants. Les conversations. Les détails ordinaires. Le nom du restaurant où j’ai comme le nom des films que j’ai regardés. Les appels passés et reçus. Les personnes rencontrées, que ce soit au travail comme dans la vie privée. J’écris même des choses inutiles en apparence. La couleur de la chemise que je porte. La météo. L’heure à laquelle je me suis réveillé comme si j’essayai de construire une preuve de mon existence. Un témoignage contre quelque chose que je n’appréhende pas.
La carte reste silencieuse, à moins, qu’elle ne soit entrain de préparer un coup fourré. Elle ne demande rien, elle attend que j’ouvre une porte par laquelle elle pourrait s’introduire pour me perturber. Elle ne menace pas, elle est insidieuse. Elle continue simplement à être là, prête à agir et c’est peut-être le plus inquiétant, car je commence à comprendre une vérité terrible. La carte n’a pas besoin de voler mes souvenirs. Elle n’a pas besoin de les effacer. Elle peut tout bonnement faire en sorte que personne d’autre ne s’en souvienne. Et un souvenir partagé par une seule personne n’est peut-être déjà plus un souvenir.
C’est seulement une histoire que cette personne se raconte.
Pendant plusieurs semaines, je ne touche presque plus à la carte. Je la garde dans mon portefeuille, mais il évite de l’utiliser. Ce choix me demande un effort constant, voire même insurmontable par moment. La tentation est là, évidemment, chargée de cette facilité à obtenir tout. Il suffit d’une présentation rapide devant un terminal de paiement pour décrocher presque n’importe quoi. Un voyage. Une maison. Une solution à un problème. Mais j’en connais maintenant le prix à payer, ou du moins, je commence à l’entrevoir. La carte ne prend pas de l’argent. Elle s’empare des morceaux de réalité, des souvenirs, des liens, des choses impossibles à remplacer. Alors, je décide de faire ce que j’aurai dû faire depuis le début.
Chercher son origine.
Le seul indice que je possède est le numéro gravé sur la surface noire. Pendant des jours, j’ai cru qu’il ne signifiait rien. Douze chiffres sans correspondance puisque les banques n’en avaient aucune trace. Une suite aléatoire, mais dans quel but ? Mais une nuit, en relisant son carnet, une idée me vient. J’ai recherché ce numéro comme une référence commerciale, comme un numéro de série ordinaire. Et si ce n’était pas cela ?
J’ouvre plusieurs bases de données publiques accessibles en ligne. Des archives d’entreprises, des registres administratifs, des documents anciens. Je ne savais pas exactement ce que je cherchais, seulement, que je devais m’y prendre autrement. Je commence par les chiffres séparés, puis regroupés. Puis inversement avec les paramètres inversés. Après plusieurs heures, je trouve finalement quelque chose, au bout du compte pas beaucoup. Juste une trace d’un vieil ouvrage administratif datant de plusieurs années mentionnait un numéro identique.
Le nom associé était presque effacé : Émile Varenne.
Je relis plusieurs fois et je sauvegarde la page internet. Un nom, enfin. La carte a appartenu à quelqu’un et étrangement, cela a été consigné. Je sens une curieuse satisfaction d’avoir fait cette découverte, comme si une porte venait de s’ouvrir. Puis je remarque le moment où l’enregistrement a été réalisé. Le document date de dix ans auparavant. Je cherche davantage d’éléments par rapport à ce nom comme une adresse, une profession, voire une famille qui m’orienterait vers la délivrance. Tout ce qui pourrait me permettre de retrouver cet homme qui détiendrait des réponses à mes tourments. Mais les informations s’arrêtaient brusquement, comme si la vie d’Émile Varenne avait été interrompue au milieu d’une phrase.
La carte, aurait-elle joué un rôle dans tout cela ?
Deux jours plus tard, je trouve une ancienne adresse. Je m’y rends après le travail, bien décidé à progresser dans mes investigations. Par chance, l’immeuble existe toujours. Un bâtiment banal, avec une façade légèrement abîmée et des boîtes aux lettres vieillissantes. Je consulte les noms. Aucun Varenne. Je sonne chez un voisin pour glaner des renseignements.
Une femme âgée ouvre.
— Oui ?
— Excusez-moi de vous déranger. Je cherche Émile Varenne. Il habitait ici il y a quelques années.
La femme réfléchit.
— Varenne ?
Elle fronça les sourcils.
— Non, ça ne me dit rien.
— Vous êtes sûre ?
— Je réside ici depuis quinze ans.
Elle regarda le couloir derrière elle.
— Je connais presque tout le monde dans l’immeuble.
Elle hésita.
— Peut-être un ancien locataire.
Je la remercie et je repars, complètement désabusé. Dans la rue, j’ouvre mon carnet et j’écris : Émile Varenne existe dans les archives. Inconnu dans la réalité.
Cette phrase me donne un malaise.
Je poursuivi mes recherches. Le numéro l’emmena vers d’autres noms. Toujours de la même manière. Une trace. Un document. Une ancienne mention. Puis plus rien. Il trouva quatre personnes. Quatre anciens détenteurs possibles. Une femme ayant travaillé dans une société d’import-export. Un médecin à la retraite. Un architecte. Un professeur d’université. Tous avaient quelque chose en commun. Ils avaient possédé la carte. Puis ils avaient disparu des archives ordinaires. Pas comme des personnes mortes. Pas comme des personnes effacées officiellement. Simplement comme des personnes dont l’existence devenait progressivement difficile à prouver.
Le cas du professeur l’intrigua particulièrement. Il se nommait Laurent Bellamy. Thomas trouva une vieille publication universitaire portant son nom. Un article reconnu. Des citations. Des collègues. Une carrière brillante. Puis, soudainement, plus rien. La dernière publication datait de onze ans auparavant. Thomas contacta l’université.
Après plusieurs appels, il réussit à joindre une ancienne secrétaire.
— Laurent Bellamy ? demanda-t-elle.
— Oui. Vous le connaissez ?
Un silence.
— Je crois.
— Vous croyez ?
La femme parut chercher ses mots.
— C’est étrange. Ce nom me semble familier.
— Il a travaillé dans votre université.
— Peut-être.
Thomas sentit son attention se renforcer.
— Vous avez des archives sur lui ?
— Je vais regarder.
Quelques minutes passèrent.
Puis la femme revint au téléphone.
— Je suis désolée.
— Vous avez trouvé quelque chose ?
— Non.
— Rien ?
— Il n’y a aucune fiche à ce nom.
Thomas ferma les yeux.
— Pourtant, vous vous souvenez de lui.
La femme resta silencieuse.
— Oui.
Sa voix était devenue plus basse.
— Je ne sais pas pourquoi.
Ce soir-là, j’étale toutes mes notes sur la table de mon appartement. Les noms. Les dates. Le peu de documents que j’ai glané. Les incohérences évidentes que j’ai pu déceler. Une idée commence à prendre forme. La carte n’est pas seulement rare. Elle n’est pas uniquement inconnue puisque nous sommes quelques-uns à l’avoir côtoyée. Elle a une histoire bien à elle. Une histoire faite de personnes qui disparaissent lentement. Je reprends son carnet et j’écrivis : personne ne possède cette carte à l’infini. Il s’arrêta. Puis il ajouta : pourquoi ?
Je reste longtemps devant cette question à me poser mille autres questions. La réponse est peut-être déjà évidente, mais je ne veux pas me l’admettre. La carte offre tout ce que quelqu’un peut désirer, mais en retour, elle exige quelque chose de notre histoire, quelque chose propre à notre vie. Pas de manière visible. Pas immédiatement puisqu’elle vous laisse dans l’euphorie des acquisitions faciles. Elle ne vole pas la vie de ses propriétaires. Elle la réécrit jusqu’à ce que vous ne sachiez plus vous-mêmes ce qui a été vrai. Je décide de retrouver une dernière personne. Le plus récent détenteur. Celle dont la trace est la plus proche dans le temps. Son nom apparaît seulement dans un ancien registre bancaire que j’ai eu du mal à obtenir. Il s’appelle Marc Delcourt.
La dernière personne connue avant moi à avoir été associée au numéro de la carte. Je cherche pendant plusieurs jours. Puis je trouve une adresse. Une adresse récente qui me donne du baume au cœur, de l’espoir. Une adresse qui existe encore. Pour la première fois depuis le début de mon enquête, j’ai eu l’impression de toucher quelque chose de concret. Je viens d’ouvrir une porte qui pourrait me mener à la délivrance. J’ai trouvé quelqu’un qui pourrait répondre à toutes mes interrogations. Quelqu’un qui pourrait m’expliquer la finalité de mon aventure. Le lendemain soir, je me rends devant l’immeuble correspondant à l’adresse. Je regarde le nom sur la boîte aux lettres. Delcourt.
Mon cœur accélère comme un fou. Je monte les escaliers quatre à quatre. Arrivé devant la porte, je lève la main pour frapper. Puis je m’arrête dans mon action, fébrile au maximum. Une question me traverse l’esprit. Et si Marc Delcourt était encore là ? Ou plutôt… et si ce qui restait de Marc Delcourt était encore là ? Que subsisterait-il de mon investigation ? Je frappe enfin. Après quelques secondes, une voix répondit derrière la porte.
— Oui ?
Un homme ouvre. J’observe son visage. Il a environ cinquante ans. Un visage ordinaire comme le mien. Un visage qui aurait pu appartenir à n’importe qui.
— Monsieur Delcourt ?
L’homme fronça les sourcils.
— Oui ?
Je sors lentement son portefeuille. Je ne montre pas encore la carte de peur d’une réaction incontrôlable. Je pose simplement la question :
— Est-ce que vous connaissez cet objet ?
Lorsque je retire la carte noire, l’homme change d’expression. Pas de surprise. Pas de peur. Seulement une immense fatigue, comme quelqu’un qui attend cette visite depuis très longtemps.
— Vous l’avez trouvée, dit-il.
Thomas sentit un froid parcourir son dos.
— Trouvée ?
L’homme regarda la carte puis Thomas et dit.
— Non, c’est vrai. Elle vous a trouvé.
Et pour la première fois, je compris qu’il n’était peut-être pas le propriétaire de la carte. Il était seulement son prochain chapitre.
Je reste plusieurs secondes devant la porte ouverte sans ajouter quoi que ce soit. L’homme qui me fait face n’a pas l’air surpris. C’est ce qui m’inquiète le plus. J’ai imaginé beaucoup de réactions possibles. La peur. La colère. Le déni. La fermeture de la porte pour cloisonner un hypothétique retour en arrière. Mais cette fatigue paisible, presque résignée à une autre vision. Comme si Marc Delcourt connaissait déjà la fin de cette histoire.
— Entrez, dit l’homme avec un calme effrayant.
J’hésite, mais j’entre. L’appartement était simple. Trop sobre, pour quelqu’un qui a possédé cette carte. Pas de décoration inutile. Peu de meubles, le strict nécessaire. Quelques livres alignés sur une étagère. Des photographies posées sur un meuble. Je remarque immédiatement quelque chose. Les cadres sont là sur les murs, mais certains emplacements étaient vides, comme si des photos avaient été retirées récemment.
— Vous aussi, vous avez commencé à oublier, dit Marc.
Je me retourne lentement.
— Comment ?
L’homme désigne la carte.
— C’est toujours comme ça que ça débute.
Je reste silencieux.
— Vous savez ce qu’elle est ?
Marc eut un sourire triste.
— Non.
Cette réponse me surprit.
— Vous ne savez pas ?
— Personne ne sait vraiment. Enfin je le pense, car je n’ai retrouvé aucun utilisateur précédent.
Il s’assit dans un fauteuil aussi fatigué que lui.
— On croit toujours qu’on va comprendre. On cherche l’origine. Le fabricant. Le propriétaire antérieur. Une explication logique.
Il regarda Thomas.
— Mais la carte n’est pas un objet qu’on explique. Elle est un objet qu’on accepte telle qu’elle est avec ses avantages et surtout ses inconvénients.
Je pose mon portefeuille sur la table, comme si celui-ci était devenu trop lourd pour moi.
— Combien de temps l’avez-vous eue ? demandais-je.
Marc regarda ailleurs.
— Je ne sais plus.
Cette réaction me fit frissonner.
— Comment ça, vous ne savez plus ?
— C’est justement le problème.
Il passa une main sur son visage.
— Au début, je notais tout. Comme vous je le suppose.
Je me fige, interloqué par sa réponse.
— Comme moi ?
Marc sourit légèrement.
— Le carnet.
Thomas sentit son cœur accélérer.
— Comment savez-vous que j’en ai un ?
— Parce que tout le monde en fait un, certainement pour éviter de perdre les informations.
Un silence s’installa, le temps de la réflexion.
— On essaie de retenir les choses. Les dates. Les souvenirs. Les personnes. On comprend rapidement que notre mémoire n’est plus une preuve suffisante.
Marc regarda la carte.
— La première fois que je l’ai utilisée, j’ai pensé avoir de la chance.
Je ne réponds pas. Je connais déjà cette sensation de satisfaction.
— Elle m’a donné ce que je voulais.
— Et une vie plus facile.
Marc sourit sans joie.
— C’est toujours ce qu’on demande, même quand on ne le formule pas clairement.
Il se lève et va chercher un vieux carnet dans une bibliothèque. Il le pose devant Thomas, comme on donne une offrande à son invité. La couverture est abîmée d’avoir beaucoup servi, que ce soit pour écrire comme pour relire les lignes déposées sur plusieurs jours. Les pages jaunies ne perdent pas de leur valeur.
— Lisez.
J’ouvre délicatement et je me plonge dans son histoire. Les premières pages ressemblent exactement à mon propre carnet. Des dates. Des événements. Des notes personnelles. Puis les choses changèrent comme : j’ai acheté la maison. J’ai obtenu le poste. Ma dette a disparu. Ma famille va mieux. Puis, quelques pages plus loin : Je ne me rappelle plus pourquoi cette maison comptait pour moi. Ma femme raconte notre rencontre différemment. Mon frère affirme que nous n’avons jamais fait ce voyage.
Je referme lentement le carnet de mes mains tremblantes.
— La carte échange, dis-je.
Marc hocha la tête.
— Oui.
— Elle prend des souvenirs ?
— Pas exactement.
Il réfléchit.
— Elle s’empare de ce qui rend les choses importantes.
Je sens un froid dans son ventre. Cette phrase est pire que tout ce que j’ai imaginé, parce qu’elle expliquait tout. La voiture. L’appartement. La promotion. Les changements dans les conversations. La carte ne détruit pas mon passé. Elle supprime le poids émotionnel qui lie mon passé à ma vie présente. Elle rend les évolutions naturelles, acceptables, comme s’ils avaient toujours existé.
— Pourquoi ne pas vous en être débarrassé ?
Marc regarda Thomas avec tristesse.
— Je l’ai fait.
— Et ?
Il désigna la carte.
— Elle revient.
Je reste immobile devant cette réalité que je ne connais pas encore.
— Comment ?
— Peu importe, où vous la mettez.
Marc prit un verre d’eau.
— Je l’ai jetée dans une rivière. Je l’ai enfermée dans un coffre. Je l’ai donnée à quelqu’un.
Il regarda Thomas.
— Elle revient toujours.
Un silence lourd tombe dans la pièce, comme une chape de plomb.
— Pourquoi ?
Marc haussa les épaules.
— Peut-être parce qu’elle n’a jamais été à nous.
Cette phrase reste longtemps dans mon esprit, comme un écho qui semble éternel.
Je rentre chez moi tard dans la soirée, rincé par tout ce que j’ai appris. Par cette porte qui ne s’est pas réellement ouverte pour me donner toutes les informations. Car oui, il me manque toujours cette clef qui me permettra de pouvoir fermer cette aventure désastreuse et faire disparaitre cet objet pour limiter des pertes irrémédiables de mes souvenirs, du cheminement de ma vie. Même Marc n’a pas su me répondre, car cette pensée lui a été volée, ou transformée. Je pose son portefeuille sur la table pour en sortir la carte. Cette fois, je ne ressens pas de curiosité, seulement une profonde lassitude, une résignation. J’ai compris que chaque utilisation avait un prix. Un prix invisible. Un prix que je ne peux pas mesurer au moment où j’emploie ce moyen de paiement.
Je songe à Claire, à Marc, à ma mère et ceux qui ont croisé ma route. À tous ces souvenirs qui vivent encore dans mon esprit, mais qui n’existent plus dans celui des autres. Je pense à cette vie douillette que j’ai obtenue et je comprends qu’elle n’est confortable que parce qu’une partie de mon ancienne vie a été effacée pour la rendre possible. Le prix à payer en quelque sorte. Décidé, je prends une enveloppe et j’y glisse la carte dedans avec un geste plein d’espoir. Puis j’écris dessus en lettres grasses cet avertissement à l’encontre de celle ou celui qui la trouverait : ne jamais utiliser. Je range l’enveloppe dans un tiroir que je ferme à clé. Et pour être certain que personne ne soit tenté, je jette la clé dans la poubelle, là où personne n’aurait idée à chercher. Je place quelques déchets supplémentaires dessus. Pour moi, c’est inutile. Je sais ce qu’il y a à l’intérieur, mais j’ai besoin de faire quelque chose qui me stimule. Envie de croire qu’il avait encore un choix.
Les jours suivants furent étrangement calmes. La carte resta dans le tiroir. Je reprends une vie normale comme si cet objet n’a jamais existé. Je continue mon travail. Je vois sa famille, mes amis. Je remplis toujours mon carnet. Je surveille l’état de mes souvenirs. Chaque soir, je vérifie que l’enveloppe soit constamment là, que le tiroir ne soit pas ouvert. Et pendant un moment, je pense avoir gagné. Peut-être que la carte ne peut rien faire sans moi. Peut-être qu’il suffit de refuser, de renoncer à continuer ou de souhaiter que tout redevienne comme avant. Avant que je fasse cette découverte. Puis un matin, j’ouvre mon portefeuille à la recherche d’un ticket. Et là, je me fige. La carte noire était de retour à l’intérieur. Dans la même fente où elle avait séjourné depuis son acquisition. À sa place. Je cours vers le tiroir, je l’ouvre fébrilement. L’enveloppe est pourtant toujours là, cachetée, mais vide. Je reste longtemps immobile, dubitatif. L’objet est identique et il ne peut se trouver à deux endroits, impossible.
Je prends mon carnet et j’écris une seule phrase la main tremblante : Elle revient constamment. Puis il ajouta : mais je ne l’utiliserai plus jamais.
Je referme mon carnet avec détermination. Cette décision est l’unique chose qui m’appartient encore. La seule chose que la carte n’a pas réussi à changer. Du moins, c’est ce que j’espère. Car au fond de moi, une autre question commence à apparaître. Si la carte revient toujours… Alors depuis combien de temps est-elle réellement dans sa vie ?
J’ai tenu presque trois mois. Un miracle. Trois mois sans utiliser la carte, en essayant de l’oublier. Trois mois à vivre avec la peur continuelle qu’elle change encore quelque chose malgré moi. Mais rien ne s’est produit. Du moins, rien que je puisse attribuer avec certitude à la carte. Mon appartement était constamment le même. Mon travail aussi. Mes proches continuaient à m’appeler par mon prénom. Claire se souvient encore de certaines choses. Marc existe toujours. C’était peu, mais c’était suffisant pour garder des repères qui me guident au quotidien. J’ai fini par croire que j’ai trouvé la solution. La carte n’est certainement nocive que lorsqu’elle est utilisée. Tant que refuse son pouvoir, elle n’est qu’un objet étrange, mais inoffensif. Un objet impossible à définir, mais un objet immobile et dangereux.
Et pourtant… je me suis trompé !
Tout commence avec mon père. Ou plutôt avec le souvenir de cet homme qui m’a tant aimé. Depuis plusieurs semaines, je remarque que certains détails de mon enfance continuaient à changer. Pas brutalement pour jeter le trouble. Pas comme une disparition qui rayonne à l’image d’un flash. Plutôt de la même manière que des petites corrections invisibles. Une phrase. Une habitude. Une anecdote. Chaque fois qu’il en parle, quelqu’un me répond :
— Non, ce n’était pas comme ça. Tu déformes.
Au début, j’insistais. Puis j’ai appris à me taire. Mais un soir, en regardant une vieille photo de famille, je comprends quelque chose. Ce n’est pas seulement mon passé qui disparait. C’est ma place dans ce passé. Je suis encore là, mais il devient étranger à ma propre histoire.
Je retourne voir Marc. L’ancien détenteur de la carte vit toujours dans le même appartement. Il a sûrement une explication à me fournir, lui qui a suivi le même chemin que moi. Mais à ma grande stupeur, quelque chose avait changé en lui. Quand Marc ouvre la porte, ses traits expriment une hésitation en me regardant, comme s’il cherche à me reconnaître.
— On se connait ? demanda-t-il.
Je sens mon sang se glacer.
— Marc…
L’homme fronce les sourcils.
— Désolé. Votre visage me dit quelque chose, mais…
Je reste silencieux, abasourdi par cette nouvelle transformation.
— Je suis Thomas.
Marc me regarde. Aucune réaction. Pas de souvenir. Pas de reconnaissance. Rien. C’est impossible. Quelques mois auparavant, cet homme m’a raconté toute son histoire. Il connait la carte. Il sait le prix à donner pour l’avoir utilisée. Et maintenant, il ne me connait même plus. Comment cela peut-il se produire ?
— Vous m’avez aidé, dis-je.
Marc eut un sourire gêné.
— Je suis désolé, mais je pense que vous faites erreur.
Je recule. Je compris. La carte n’a pas seulement modifié son passé. Elle avait continué à avancer. Même sans être utilisée. Comme une machine déjà lancée que rien ne peut arrêter. Cette nuit-là, je prends une décision. Un choix que je sais mauvais. Mais je ne vois plus d’autre solution. J’allai transmettre la carte. Pas pour obtenir quelque chose, car il n’en est pas question au stade où je me trouve. Pas pour améliorer ma vie. Simplement pour arrêter le processus s’il en est encore temps. Si quelqu’un d’autre la possède, peut-être qu’elle quitterait enfin mon existence. Peut-être que tout redeviendrait normal. Je ne souhaitais plus appréhender ce qui est incompréhensible. Je voulais seulement être libéré.
Je choisis quelqu’un au hasard au milieu de cette foule qui grouille, inconsciente du danger qui le guette. Un homme assis seul dans un café fera l’affaire pour mon tour de passe-passe. Quelqu’un qui n’a aucun lien avec moi. Aucune raison de se souvenir de lui. J’attends qu’il quitte son portefeuille sur la table pendant quelques secondes afin de régler sa note, pour lui glisser discrètement la carte noire dans la poche intérieure de son manteau. Un geste simple. Presque banal. Je reste quelques secondes à observer l’homme partir. Rien ne se produit durant ce laps de temps. Pas de lumière. Pas de sensation étrange. Pas de signe avant-coureur. Je rentre tranquillement chez moi avec cette sensation du travail accompli. Pour la première fois depuis longtemps, je dormis profondément.
Le lendemain matin, je me réveille avec une impression bizarre. Pas de peur. Pas d’inquiétude. Un vide. Je me lève sans précipitation pour me préparer. Après un petit déjeuner copieux, je sors de son appartement comme je le fais tous les jours. Puis je remarque quelque chose qui s’échappe de l’ordinaire. Le voisin du troisième étage me regardait curieusement.
— Excusez-moi, me lance-t-il.
Je m’arrête pour lui répondre, étonné qu’aujourd’hui il daigne engager la conversation.
— Oui ?
L’homme hésite avant de dire.
— Vous habitez ici ?
Je souris, cherchant où est la blague.
— Oui, bien sûr.
Le voisin fronce les sourcils.
— Je ne crois pas.
Une sensation glaciale me traverse. Je descends rapidement. Dans le hall, le concierge lève les yeux sur moi.
— Bonjour.
J’attends. Je veux entendre mon prénom pour être certain qu’il s’adresse bien à moi. Mais le gardien dit seulement :
— Vous cherchez quelqu’un ?
Sans répondre, je retourne à mon appartement à la recherche d’un air que je ne trouve plus en extérieur. Ma clé ne fonctionne pas. J’essaie plusieurs fois, mais la serrure me résiste. Rien, impossible de l’ouvrir, alors que je sors juste de mon logement. J’appelle l’agence immobilière immédiatement.
— Bonjour, je suis monsieur Morel. J’habite au…
La personne au téléphone consulta mon dossier.
— Désolé monsieur, aucun contrat n’est associé à ce nom.
Je reste taiseux, abasourdi par la réponse.
— Vous êtes sûr ?
— Oui.
— Mais j’y vis depuis des mois.
Un silence poli et j’ajoute :
— Je pense qu’il y a une erreur. Je passe vous voir après mon travail. Nous devons régler ce dysfonctionnement…
Sans attendre d’explication, je me rends à mon entreprise, la tête complètement retournée. C’est le dernier endroit où j’ai une certitude. Mon badge me refuse l’accès, encore un bug informatique. La réceptionniste me regarde avec sa tête des mauvais jours ou avec méfiance.
— Vous êtes ?
— Thomas Morel.
Elle consulte son ordinateur.
— Je ne trouve aucun employé à ce nom.
Je sens que le sol se dérobe sous moi, quelque chose se brise en mille morceaux. Pas parce que j’ai perdu mon travail. Pas parce que j’ai perdu mon appartement. Mais parce que je comprenais enfin que la carte ne donne pas une meilleure vie. Elle prend la place de quelqu’un dans cette vie. Et cette fois… C’est la mienne.
Je passe la journée à chercher une preuve de mon existence. Des photos. Des documents. Des messages. Tout ce qui pourrait démontrer que je suis bien là. Mais les indices disparaissent un par un. Les photos sont différentes. Les conversations n’existent plus. Les personnes que j’aime se souviennent d’une vie dans laquelle Thomas Morel n’a jamais eu la place qu’il croit occuper. Je comprends alors le véritable fonctionnement de la carte. Elle ne récompense pas ses propriétaires. Elle les substitue purement et simplement. Chaque détenteur pense obtenir une vie meilleure. Mais pour créer cette vie, le monde doit faire disparaitre une autre possibilité. La nôtre. La carte n’est pas un privilège. C’est un remplacement sans échappatoire.
Le soir venu, je marche sans but dans les rues. Je ne sais plus où aller. Je n’ai plus d’adresse. Plus de travail. Plus personne qui m’attend. Dans une vitrine, j’aperçois mon reflet. Un homme que je reconnais, mais que le monde ne m’identifie plus. Je pense au carnet. Je songe à toutes les pages que j’ai écrites. À toutes les preuves que j’ai essayé de conserver. Puis, je comprends que même ses mots ne suffiront pas pour remettre de l’ordre dans mon existence qui fond comme neige au soleil. Une histoire racontée par une seule personne finit toujours par ressembler à une invention. Je m’assois sur un banc pour faire un bilan de ces événements qui s’enchaînent à grande vitesse. Je mets les mains dans la poche de son manteau pour attraper mon paquet de mouchoirs, quand mes doigts rencontrent quelque chose de dur. Je me fige. Je détecte une forme fine, lisse, froide comme la mort. Je sors l’objet que j’ai déjà reconnu. La carte noire, elle est revenue. Bien sûr. Elle réapparaît toujours. Je la regarde une dernière fois, puis il ferma les yeux. J’ai cru pendant des mois que je devais empêcher la carte de transformer ma vie. Je comprends maintenant qu’elle a déjà changé mon existence dès l’instant où elle est entrée dans mon infortune. Elle n’attend pas qu’on l’utilise, elle espère seulement qu’on l’accepte avec toutes ses métamorphoses qu’elle provoque autour d’elle.
Je viens de perdre ce qui compte le plus pour moi. Une vie facile, une famille aimante avec qui je ne navigue plus dans le même sillage. Je pourrai pleurer durant des heures, mais le mal est fait et je n’y peux plus rien. Ma vie qui était simple n’est même plus compliquée, car elle est imaginaire. Elle s’est émiettée lamentablement.
À cette pensée, la carte s’effrite et tombe en poussière.
En garderais-je le souvenir ?
À plusieurs rues de là, un homme rentre chez lui après une longue journée. Il pose ses clés sur son meuble. Retire ses vêtements, puis, machinalement, glisse la main dans la poche intérieure. Il fronce les sourcils, car quelque chose d’inconnu est là. Quelque chose qu’il ne se souvient pas avoir mis. Il sort une fine plaque métallique noire. Il la regarde. Sans savoir pourquoi, il a l’impression étrange qu’elle lui est familière.
Dans la poche intérieure de son manteau, quelqu’un d’autre sentit sous ses doigts une fine plaque métallique noire.
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