Dans une petite ruelle pavée, une jeune femme marchait avec un pas empressé.
Elle dépassait les décorations de citrouilles et autres fantômes clignotants dans la rue.
Un homme l’attendait, adossé à un lampadaire, une cigarette à la main :
– T’es en retard, Jo. Julien et Will sont à fond.
– Je sais, vite ils vont commencer sans nous.
– Ils peuvent pas, par contre ils auront déjà entamé le saucisson.
Johanna éclata de rire.
– Sûrement la bière aussi.
Jo passa une jolie porte, une petite clochette résonna dans une petite salle avec un plafond étonnamment bas.
Un faux squelette en plastique était derrière le comptoir.
Une voix grave se fit entendre au fond de la boutique.
– Ah enfin ! J’ai cru que t'avais oublié notre soirée jeu.
– Pour rien au monde, Julien. T’as fermé pour ce soir ?
– Ça fait 3 mois qu’on attend de finir la campagne, je veux pas que mes joueurs soient dérangés.
Le groupe s’assit autour d’une table ronde ; au centre, une carte et des pièces. Julien se réfugia derrière ses classeurs.
– Vous avez vos fiches ?
Tout le monde hocha la tête.
– Parfait on peut commencer.
Johanna cherchait dans son sac.
– Mince j’ai oublié mon dé, tu peux m’en prêter un ?
Julien désigna une grosse commode ancienne.
– Prends-en un dans le tiroir là-bas.
– Elle est louche ta commode…
– Quoi ? T’as peur d’un meuble maintenant ?
Jo lui rendit une grimace, et alla vers la commode.
Premier tiroir des feuilles.
Deuxième vide.
– Ils sont où les dés ?
– Dans le deuxième j’crois.
Elle rouvrit le deuxième et y trouva un D20 d’un noir intense, il semblait visqueux et il était tiède.
Johanna le montra au groupe :
– Il est maudit, ton truc.
– Ça va bien avec ton perso, la reine de la nuit peut pas avoir un dé arc-en-ciel.
Will se dandinait sur sa chaise.
– C’est bon, on a tout ? Bière, saucisson, fromage ? On peut y aller maintenant ?
Elle se rassit.
– Rooh, c’est bon, j’arrive, minute.
La partie se déroulait entre rires, boules de feu et autres moqueries. Le combat contre le boss final arriva enfin.
– Vas-y, Jo, donne le coup fatal.
Julien regarda son cahier :
– Tu dois faire un 18 pour le tuer.
Johanna mit son dé contre ses lèvres :
– Fais 18, mon dé, un 18 s’il te plaît.
Elle le lança.
Il roula sur toute la longueur de la table.
Les yeux étaient fixés sur lui.
– YEAAH ! ON L’A EU !
Johanna, Will et Julien applaudirent :
– Ceci finit notre campagne. Félicitations à vous, c'était génial !
Ils finirent leurs bières en discutant de la campagne et rangèrent le plateau, fiches et autres éléments.
– Jo, il est où ton dé ?
– Bah je sais pas.
Will cherchait par terre.
– Pourtant, il était bien là.
Julien rangeait les éléments dans la commode :
– C’est pas grave, il réapparaîtra bien un jour.
Elle prit son sac et son manteau.
– À bientôt les gars, c’était trop bien.
Jo passa la porte et partit vers chez elle.
Fouillant dans la poche à la recherche de son téléphone, elle sentit quelque chose d’autre, plus petit. Le D20.
– Qu’est-ce que tu fous là ?
Elle pouffa de rire en sortant son téléphone, fit une photo et l’envoya à Julien :
“J’ai ton dé, vachement drôle jt’ai dit qu’il me faisait flipper.”
Sortant ses clés pour déverrouiller sa maison, elle se dit en rougissant :
– Au moins, ça me donne une raison de le revoir demain.
Jo posa son manteau dans son placard, mit le dé sur son guéridon à l’entrée. Jo se dirigea vers sa salle de bain puis enfila son peignoir.
Son téléphone vibra :
“Jo ramène le tout de suite à la boutique GROUILLE !”
Elle posa son plateau repas devant la télé et s’assit sur son canapé. Quelque chose lui fit mal ; elle se releva brusquement et fouilla sa poche.
Horrifiée, elle sortit le D20.
– C’est pas possible !
Un frisson lui parcourut le corps.
Elle courut vers la fenêtre de l’étage et le jeta de toutes ses forces chez le voisin.
Jo souffla.
Referma derrière elle.
La télé changea de chaîne dans le fond de la maison.
Johanna plongea sur son canapé, se réfugiant sous un plaid.
Elle prit sa serviette. En dessous le dé.
Jo se figea. Son visage était livide.
Elle chercha son téléphone.
Rien.
Elle tourna doucement la tête. Elle n’était plus chez elle.
Une ombre s’approcha d’elle.
Jo voulait crier, mais rien ne sortit de sa gorge. Elle s’effondra sur le sol.
Le soleil chauffait sa joue. Lorsqu’elle consentit enfin à ouvrir les yeux, sa vision encore floue se heurta à des teintes intenses.
Éblouie, elle cherchait des repères.
– Qu’est-ce que j’ai bu hier soir ?
Elle tenta de se lever en s’appuyant sur quelque chose à côté d’elle.
– Bonjour, Johanna Delaunay.
Un paysage se dessinait doucement devant ses yeux : de l’eau, des arbres, des fleurs.
Sa paume la brûlait.
Elle sentit quelque chose vibrer à côté d’elle.
Jo saisit son téléphone.
– Madame Delaunay ?
– Oui, c’est moi. Qui est-ce ?
– Ici l’officier Traisor. Où êtes-vous ? Tout le monde vous recherche.
Son doigt raccrocha pour elle.
– Tout va bien ? Johanna ?
Jo regarda partout autour d’elle. Elle poussa un soupir de soulagement. Elle reconnaissait son jardin.
Une voix retentit derrière elle.
– Johanna ? C’est impoli de m’ignorer de la sorte.
Elle sursauta. Jo entendait respirer contre son oreille. Il n’y avait personne.
Sa main lui faisait mal ; le dé était en elle.
En une fraction de seconde elle se mit à courir, prit ses clés de voiture et s’enfuit le plus loin possible.
Elle composa le numéro de Julien :
– Répond
– Allez répond
– JO ?
Elle se mit à pleurer.
– Putain, Julien, j'sais pas ce qui m’arrive. J’entends des voix, je me réveille dans mon jardin.
– Allo JO ? Ramène-le ... Tu vas … Depech.. Jo
Le téléphone se brouilla.
– JULIEN ? Dis-moi que tu m’entends.
L’appel se clôtura.
– Venez, Johanna, il est temps.
Jo tremblait.
– MAIS QU’EST-CE QUI M’ARRIVE ?
Elle se gara pour reprendre son souffle.
– Je suis folle.
– Il est l’heure.
– MAIS T’ES QUI, BORDEL ? LAISSE-MOI TRANQUILLE !
– Votre guide. Il est temps désormais.
– Je comprends rien, laisse-moi tranquille.
– Comme vous le voudrez.
– DÉGAGE.
Johanna sortit de sa voiture.
– Je suis cinglée, c’est pas possible.
Jo s’énerva et donna un coup dans sa voiture, elle ne ressentit rien, pas de douleur.
Elle regarda sa main, toujours ce D20. Elle cogna de toutes ses forces pour le faire partir.
Aucun résultat.
Une ombre passa, puis une autre, une troisième. Elles l’entourèrent. Et disparurent dans ce qui ressemblait à un rire.
Johanna courut dans la rue, abandonnant son véhicule au milieu de l’herbe.
– Il est pas à moi, faut que je le rende.
Les rues étaient vides, pas de voitures, personne.
Elle entendait des aboiements qui la suivaient, pas de chiens.
Des enfants toquaient aux portes :
– Un bonbon ou un sort.
Elle ne voyait rien.
Jo se recroquevilla dans un coin et fixa sa paume.
Elle passa son doigt dessus et sentit du relief.
Le soleil finissait son cycle. Elle était toujours là, agenouillée, contemplant son dé.
– Tu es à moi désormais.
Elle se répondit à elle-même :
– Pour toujours ?
– À jamais
– NON !
Johanna reprit subitement conscience. Elle se releva et continua son chemin :
– Je dois le rendre.
À mesure qu’elle avançait, la nuit pointait le bout de son nez.
Son téléphone sonna :
– Madame Delaunay ? Ici l’officier Traisor, de nouveau. Nous allons localiser votre téléphone.
– Aidez-moi.
– Madame Delaunay, pouvez-vous parler ? Êtes-vous à votre domicile ?
Une voix derrière le téléphone :
– L’appel est localisé à son adresse.
– Ne bougez pas Madame, on arrive.
Des sirènes résonnèrent dans la petite ville.
Une voiture de police s’arrêta dans une allée.
Quelqu’un frappa à la porte :
– Madame Delaunay ? Ici l’officier Traisor. Je sais que vous êtes ici. Ouvrez !
– Vous êtes sûr ?
– Son téléphone a été localisé ici, sa voiture est là.
– Ouvrez, Madame Delaunay.
L’agent de police fit signe aux pompiers de faire le tour de la maison.
– Nous allons forcer la porte, Madame. Éloignez-vous de la porte.
Il fit signe au bélier d’approcher.
– Attendez, la fenêtre de l'étage est ouverte.
Un pompier arriva en courant, il avait le regard triste.
– On l’a retrouvé.
À mesure que Jo errait dans la ville, les arbres perdirent leurs feuilles, elle n'avait d'yeux que pour son dé.
Il lui apportait réconfort et chaleur dans le froid de l'hiver.
Elle commençait à les voir distinctement, des silhouettes bloquées dans des maisons, des voitures et errant comme elle dans les rues.
Jo leva les yeux pour la première fois depuis des mois, un magnifique papillon se posait sur un lampadaire seul au milieu d'une rue.
Par terre, un paquet de cigarettes, elle le prit et s'en alluma une.
Le dé s'était tu.
Un jeune homme arriva à son niveau d'un pas empressé.
Une voix sortit de la bouche de Jo :
– Ils vont commencer sans toi.
– Je sais
Il passa une jolie porte, une petite clochette résonna dans une petite salle avec un plafond étonnamment bas.
Jo le suivit mais la porte se referma à travers elle.
Assis autour d'une table ronde, un homme était caché derrière ses fiches et autres règles du jeu.
Johanna le reconnut immédiatement. C'était Julien ; désormais, il avait une longue barbe grisâtre.
Une voix résonna au fond de cette petite boutique :
– Merde, Julien, j'ai oublié mon dé.
– Dans le tiroir là-bas.
Le jeune homme ouvrit le deuxième tiroir.
Rien.
Jo toucha la vieille commode :
– Je suis désolée
Le dé s'en alla de sa main.
– Ya rien dans le deuxième tiroir. Ah si je l'ai.
Ils trinquèrent en chœur.
– Alors, on joue ?
Encourager l’auteur
Qu’avez-vous ressenti ?
Choisissez une réaction. Vous pourrez la
modifier ou la retirer à tout moment.
Retours précis
Annotations