Chapitre 1

Le grain de beauté

2123 mots · ⏱ 9 min

Des cartons, des cartons, et encore des cartons. Ils s’étalent dans toute la pièce, recouverts par une épaisse couche de poussière. À chaque fois que j’en déplace, un petit nuage gris se soulève et me fait tousser. J’ai toujours passé mes étés dans la maison de ma grand-mère, pourtant, je n’ai presque jamais mis les pieds dans le grenier. Et pour cause ! Je peine à mettre un pied devant l’autre au milieu de ce dépotoir. Mais cette maison est tout ce qu’elle a laissé en nous quittant, et tous ces cartons remplis de souvenirs en font partie. Alors, sans rechigner, je continue de les trier. Il y a de tout : des objets si vieux que, pour la plupart, j’ignore de quoi il s’agit, des piles de vêtements qui n’ont jamais servi, des dizaines d’albums photos. Ma mère n’a pas voulu que je les ouvre pour les regarder en premier. Elle ne le montre pas, mais la mort de Mamie l’a beaucoup touchée, je le sais. Alors que je déplace un carton, un petit bout de papier s’en échappe et se dépose sur le sol sans un bruit. Curieux, je m’en saisis. Il s’agit d’une photo en noir et blanc. Une femme en robe sourit à la caméra. Je la reconnais aussitôt : ma mère. Un sourire m’échappe tandis que je détaille le cliché. La joie illumine son visage, et la photo est légèrement floue à cause du mouvement de ses jupons. Ses cheveux clairs volent derrière elle. Elle paraît si jeune. Je retourne la photo. Une simple date y est écrite et je reconnais l’écriture de ma grand-mère. 19 mai 1958 Soit un peu plus de deux mois avant ma naissance. Une pointe d’émotion me saisit. Sans trop réfléchir, je la glisse dans ma poche et me remets au rangement. *** Je m’affale sur le lit qui rebondit sous mon poids. Ma mère me crie « Bonne nuit ! » depuis le salon, et j’entends ses pas s’éloigner dans le couloir. Nous avons décidé de passer quelques jours dans la maison de Mamie pour s’occuper du tri et du ménage. Ma mère est fille unique, et nous n’avons pas de lien avec le reste de la famille. Alors, tout le travail nous revient. Fatigué, je laisse mes yeux dériver sur les murs de la petite chambre dans laquelle je me trouve. C’est là que j’ai passé mes étés. Elle en porte encore les traces : des vieux posters, un poste de musique cassé, des bandes dessinées entassées dans un coin. Je me lève pour me déshabiller, et un froissement m’arrête. Délicatement, je sors la photo de ma poche. Je l’avais complètement oubliée. Je souris à nouveau en voyant ma mère si jeune, si heureuse. Sa robe lui va à merveille : elle ceint sa taille à la perfection et les manches flottent autour d’elle. Attendri, je la pose sur la table de chevet, et sans plus attendre, je me mets au lit. Le sommeil me gagne peu à peu. *** Mes yeux s’ouvrent soudainement, juste avant de sombrer totalement. Ils dérivent vers la photo, que je distingue seulement grâce à un rayon de la lune. Ma mère n’est pas enceinte dessus. *** — J’y vais Émilien, à tout à l’heure ! La voix de ma mère me sort du sommeil, et je n’ai pas le temps de répondre avant que la porte ne claque. Je me redresse et mon regard est aussitôt attiré par le cliché qui repose sur la table de chevet. Un frisson me parcourt aussitôt. Je m’en saisis, sors de ma chambre et dévale les escaliers à toute vitesse. Le temps que j’arrive dans le jardin, c’est trop tard : je vois la voiture de ma mère partir au loin. — Merde. Je n’ai qu’à attendre son retour, mais la question m’obsède. Elle a hanté mes rêves toute la nuit. Pourquoi ma mère n’est pas enceinte sur cette photo ? Je me frotte les yeux et retourne dans la maison. Des milliers d’hypothèses m’assaillent, et je ne sais pas quoi penser. Est-ce ma grand-mère qui s’est trompé sur la date ? C’est le plus probable. Pourtant, j’ai du mal à imaginer Mamie, si méticuleuse, inscrire quelque chose d’aussi précis et se tromper. Une autre possibilité que je refuse d’envisager ne veut paspie me laisser en paix. Et si… et si j’étais adopté ? Depuis tout ce temps ? Non, impossible. Je ressemble trop à ma mère. Nous avons les mêmes cheveux blonds, le même nez légèrement recourbé, le même grain de beauté sur la main droite. Ce grain de beauté, c’est notre signe distinctif, rien qu’à nous. Il est rare d’en avoir sur cette partie du corps, et les nôtres sont similaires en tout point : la taille, la forme, la couleur, l’emplacement. Tout. Mais alors, pourquoi ? Je me prends la tête entre les mains. Une migraine monte. Ce n’est probablement qu’une simple erreur. J’ai loupé un détail, voilà tout. Mais cette photo ne devrait pas exister. C’est impossible. Pourtant… *** J’entends les pneus crisser sur les graviers. Je me redresse aussitôt, la photo toujours en main, et dévale les escaliers. Je n’ai jamais autant attendu le retour de ma mère. Je l’attends de pied ferme devant la porte de la maison familiale. — Tout va bien ? s’inquiète-t-elle en remarquant ma mine soucieuse. Je ne l’aide pas à prendre les sacs de course, et me contente de lui plaquer la photo devant le visage. Ses yeux se plissent d’abord, signe de son incompréhension. Puis, soudain, ils s’écarquillent. — Où as-tu trouvé ça ? Sa voix n’est qu’un souffle. — Donc tu sais de quoi il s’agit, je réplique avec un ton plus sec que je ne l’aurais voulu. Pourquoi tu n’es pas enceinte sur cette photo ? Alors que je suis né quelques mois après à peine ? Le visage habituellement doux et lumineux de ma mère se ferme. Pire, je vois de la colère au fond de ses yeux. Ma mère ne s’énerve jamais. Les sacs de course lui échappent des mains et s’écrasent sur le sol. Elle m’arrache la photo des mains. — Je t’ai dit de ne pas regarder les photos, s’écrie-t-elle. Je recule, choqué par son ton. — Je n’ai pas regardé, elle a glissé d’un carton. Répond à ma question ! — C’est une erreur. Une simple erreur. Ne pose plus de questions. Alors qu’elle me dépasse, je lui attrape vivement le bras pour l’arrêter. Le regard emplit de haine qu’elle me lance me cloue sur place. Qu’est-ce qui lui prend ? Je ne la reconnais plus. Je déglutis et la lâche. Tandis que je reste immobile sur le perron, j’entends au loin la porte de sa chambre claquer. *** Je fouille dans les cartons sans m’arrêter. Elle ne veut pas me donner de réponses ? Tant pis, je les trouverai moi. Son regard empli de rage me hante. Je ne l’avais jamais vu comme ça. J’en ai presque… peur. Elle n’est pas sortie de sa chambre depuis trois heures. J’ai passé ce temps à ruminer dans la mienne, à tourner en rond, sans oser aller la déranger. Mais j’en ai eu assez. Me voilà de nouveau face à tout cet amas de cartons plein de poussière. J’empile tous les albums photos que je vois. Pas question de les ignorer, cette fois. Une fois toutes mes trouvailles réunies, je m’assois confortablement, du moins autant que c’est possible au milieu de ce bazar. J’ouvre la première page de l’album au sommet de la pile. Une unique photographie me fait face. Je reconnais ma mère dessus, qui devait être encore plus jeune que sur la précédente. Mais surtout, elle n’est pas seule. Elle tient par la main une copie conforme d’elle-même. *** Je cligne plusieurs fois des yeux, comme pour vérifier que ce n’est pas mon esprit qui me joue des tours. Mais non. Les deux visages identiques me fixent en souriant, figés sur le papier. — Bordel… Des sueurs froides coulent sur mon front tandis que j’ouvre violemment l’album photos et que j’en parcours les pages. J’y trouve des dizaines de clichés de famille, tout ce qu’il y a de plus normal. Sauf que ma mère est parfois en double sur les photos. — Je te dois quelques explications. Je bondis sur mes pieds et manque de hurler. Je me retourne et découvre ma mère sur le palier du grenier. L’obscurité, seulement troublée par les quelques rayons qui percent la petite fenêtre, fait danser les ombres sur son visage. Une sensation de malaise m’envahit. Elle m’observe un instant, puis soupire. — Je suis désolée de ne t’en avoir jamais parlé. C’est un sujet… délicat. ¬— Tu as une jumelle, c’est ça ? je souffle. — J’avais, oui. On a toujours été très proches. Mais elle était… elle souffrait de problèmes psychologiques. Mamie n’a jamais voulu le reconnaître, et c’est d’ailleurs pour ça qu’elle s’échine à garder ces vieilles photos, mais ma sœur était dangereuse. — Dangereuse ? je balbutie. Je crois voir une larme perler au coin des yeux de Maman. — Oui. Ça a empiré avec l’âge. Et un jour… et bien, j’ai annoncé que j’étais enceinte. Elle est entrée dans une colère noire. Elle avait toujours rêvé d’un enfant, sauf que sa folie éloignait tous les hommes qu’elle rencontrait. Elle fait une pause, me laissant assimiler tout ce qu’elle me raconte. — C’est juste après ta naissance que Mamie a bien voulu reconnaître le danger qu’elle représentait. On l’a fait interner. On avait peur… qu’elle t’enlève. — Pardon ? Je m’exclame. Tout cela me semble insensé. — Elle te convoitait, dans sa folie et sa jalousie. Elle voulait me tuer, ainsi que ton père. Je pense avec une pointe de tristesse à ce père que je n’ai jamais connu. Il est mort peu après ma naissance, à ce que m’a dit ma mère. — Et qu’est-elle devenue ? — Elle est morte peu de temps après à l’hôpital. Je me prends la tête entre les mains, complètement perdu. — J’aurais dû t’en parler. Mais c’était plus facile d’éloigner tous ces souvenirs. Et c’est devenu un sujet tabou dans la famille. Tremblant, je me saisis d’une photo où on les voit souriantes, côte à côte. Elles sont encore adolescentes, et aucun élément ne me permettrait de les différencier. Mes yeux s’arrêtent pourtant sur leurs mains. Je les effleure doucement. Chacune a un grain de beauté sur une main. — C’était notre petite différence, souffle ma mère. Je l’avais sur la main droite, et elle sur la gauche. Incapable de parler, je me perds dans la contemplation de cet étrange cliché. J’entends les bruits de pas de ma mère s’éloigner, me laissant seul avec toutes mes questions. J’ai l’impression de devenir fou. Ma mère avait une jumelle dangereuse et violente ? Ça semble trop gros. Pourtant, j’en ai la preuve sous les yeux. *** Deux heures se sont écoulées. J’ai fouillé le garage de fond en comble. Des dizaines de photos de ma mère et de sa sœur sont étalées sur le parquet. Identiques sur chacun des clichés, à l’exception du grain de beauté. Sur la main droite pour ma mère, sur la gauche pour sa sœur. Je n’en ai trouvé aucune d’elles ensembles juste avant ma naissance. Ça paraît logique, étant donné les tensions qu’il y avait entre elles. J’ai aussi trouvé des carnets appartenant à Mamie. Elle confirmait les propos de ma mère. Des années durant, elle a inscrit ses craintes sur du papier. Les crises de folies, la violence de la sœur de ma mère. Tout y est. Que serait-il arrivé si elle m’avait réellement enlevé ? Non, je ne dois pas penser à ça. Un frisson me parcourt malgré moi. Une pointe d’émotion me saisit lorsque je lis les mots à la fin d’un carnet. Mamie y exprime toute sa joie, tout son bonheur à l’idée d’être grand-mère. Quelle joie cela doit être de voir sa fille enceinte ! Je souris en voyant la petite photo qui accompagne son texte. J’y vois ma mère souriante, radieuse. Son ventre rond dépasse de sous son haut. Voilà donc ma mère avant ma naissance. La première photo que j’ai trouvée montrait en fait sa sœur jumelle, dont le ventre demeurait plat. Je contemple le cliché. Sa main est délicatement posée sur son ventre. Une sueur glacée m’envahit. Sans mettre le doigt dessus, je sens un puissant malaise qui m’étreint. Je déglutis et observe la photo plus en détails, cherchant la source de cette tension. Mes yeux sont attirés par un petit point. Je manque de défaillir. Un grain de beauté orne la main posée sur son ventre. Sa main gauche. Il n’aurait pas dû s’y trouver. Pourtant, il est bien là.

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