Emilienne époussette les meubles avec rage, elle marmonne, se réprimande. Elle n’aurait jamais dû accepter la proposition de Madame Colombe, propriétaire d’un appartement dans l’immeuble bourgeois niçois où Emilienne est concierge depuis 15ans. Concierge, d’accord ! Pas femme de ménage.
Avec une gentillesse feinte et beaucoup de minauderies cette richissime veuve lui a demandé d’assurer quelques heures de ménage après le passage de locataires saisonniers. Emilienne a d’abord refusé, prétextant sa charge de travail, son âge, ses rhumatismes… Et puis elle sait que ces occupants temporaires laissent parfois les lieux dans un état de saleté impressionnant. Les émoluments offerts eurent raison de ses dernières hésitations. Mais elle ne décolère pas. La cuisine, un véritable capharnaüm : les assiettes sales dans l’évier, les poubelles débordant de détritus, les cartons à pizza empilés sur un tabouret. Dans le salon les canettes de soda et de bière jonchent le tapis. Elle en a pour des heures. Elle se met au travail se jurant que c’est la dernière fois qu’on la prend pour une boniche ! En vidant le dernier cendrier posé sur un guéridon, une perle coincée derrière s’échappe, roule sur le parquet et va se bloquer dans une latte. Armée d’un couteau Emilienne tente de la sortir, mais l’objet roule, il lui échappe, où s’est- il caché ? Pourtant il était bien là ! Elle repère un liteau un peu décalé par rapport aux autres, et oui, il est allé se nicher un peu plus profondément. Elle fait levier avec son couteau et la latte se soulève. Emilienne aperçoit alors un paquet. Des lettres ? des documents ? Elle passe sa main et extirpe sa trouvaille. Un ruban décoloré et effiloché entoure un carnet en cuir dont les feuilles sont jaunies. Il ne s’agit pas de missives d’amoureux, mais d’un journal intime. Emilienne s’assoit sur le parquet et commence à lire.
« Je ne suis pas heureuse à Nice. Pourquoi mes parents m’ont-ils fait venir dans cette ville où jamais ne tombe un flocon de neige ? Je serais bien restée dans ma pension avec mes camarades. Sofia, Natalia, Irina. Comme elles me manquent ! Je déteste cette maison, heureusement il y a un jardin où cultiver des fleurs. »
Emilienne est intriguée. Comment ce journal est-il arrivé là ? Depuis combien de temps est-il endormi sous ce plancher ? A qui appartenait-il ? Toutes les réponses doivent être dans les pages suivantes. Elle a fini de nettoyer, elle remet la latte en place et quitte les lieux en emportant son trésor. Le soir même, elle reprend sa lecture. Elle apprend que la jeune fille s’appelle Agnia, que ses parents ont quitté la Russie en 1863, après que son père ait cédé une partie de ses terres aux communautés rurales. Il a laissé sa propriété à son frère cadet et a émigré vers la Côte d’Azur. Elle est arrivée un peu plus tard, en 1866 à l’âge de dix-sept ans. Après de nombreuses pages de lamentations qu’Emilienne survole, elle repère une information qui lui semble intéressante.
« Mon père veut me marier. Je n’en ai aucune envie mais tout ce que je dirai ne servira à rien. Je dois me résigner. Mon futur époux a quarante et un ans soit vingt-deux ans de plus que moi. Il ne doit pas être très beau sinon il ne serait pas célibataire ! Je devrais quitter la maison de mes parents et vivre en appartement, moi qui ai tant besoin d’espace et de verdure, c’est un crève-cœur. »
« J’ai fait sa connaissance. Il n’est pas aussi laid que je le pensais. Il n’est pas très délicat, sa façon de manger n’est pas raffinée. Il ne m’a pas adressé trois phrases, tout juste bonjour en arrivant. C’est un lourdaud. Je vais essayer de l’aimer ? Non, ce n’est pas possible, mais de ne pas trop le détester. »
Une trentaine de pages plus loin, après le récit d’une vie quotidienne bien monotone :
« Aujourd’hui encore il m’a enfermé. Je n’ai pas le droit de sortir, car il paraît que j’essaie de charmer les hommes. Ma grossesse doit pourtant en décourager plus d’un. Maman me soutient, mais IL m’empêche de la voir. Elle me donne des idées pernicieuses, dit-il. Je n’ai jamais été aussi malheureuse. La privation de liberté, l’interdiction de lire, de rencontrer des amies, sont déjà difficiles à endurer, pourquoi y ajouter de la violence physique ? Cet homme est une brute, un jour il me tuera. Je ne peux plus le supporter. »
Vite, vite Emilienne parcourt les feuillets, cette « biographie » la bouleverse, s’agirait-il d’une aïeule de Madame Colombe ? Celle-ci lui avait dit un jour qu’elle avait des ascendants russes. A Nice, c’est plutôt fréquent. Le fait d’avoir trouvé ce manuscrit dans cet appartement signifie que cette jeune femme y a habité. L’imagination d’Emilienne l’entraîne vers une fin tragique d’Agnia, un dénouement dramatique. La jeune femme est-elle morte ici ? Est-ce elle qui a caché ce carnet ? Elle n’ose plus reprendre le fil de l’histoire. Pourtant la curiosité l’emporte.
« Ma petite Anastasia a quinze jours aujourd’hui. C’est un bébé magnifique, elle ne semble pas avoir souffert des coups que son père m’a asséné durant neuf mois. Il aurait souhaité un fils. Je suis, moi, très contente de ma fille. Je me remets difficilement de l’accouchement long et douloureux, heureusement la sage-femme a interdit à mon époux de me visiter durant cette période de repos. »
« Anastasia a un an. Je suis à nouveau enceinte. A peine étais-je rétablie, mon mari faisait valoir l’obligation du devoir conjugal. Il veut un fils. J’ai vingt-deux ans et j’ai l’impression d’en avoir vingt de plus. Je ne peux me confier à personne. IL occupe un poste important, qui peut croire qu’il est capable de telles turpitudes ? Ses menaces ne sont peut-être pas des mots en l’air.
Il ne reste à Emilienne que quatre pages à lire. Elle ressent une sorte d’anxiété. Pourquoi le carnet s’arrête-t-il brutalement ? Est-ce parce que la jeune femme n’a pas survécu à ce deuxième accouchement qu’elle a cessé de transcrire ses émotions ? Est-elle partie ? mais non, puisqu’elle a laissé ces écrits. Elle ne s’en serait pas séparé ! Emilienne veut savoir, peu importe l’heure tardive. Elle déchiffre les dernières phrases gribouillées, tachées d’encre comme si elles avaient été rédigées à la hâte et qu’Agnia n’avait pas pris le temps d’attendre le séchage.
« J’ai donné à mon époux ce fils tant désiré. Je ne veux plus être sous la coupe de cet homme malfaisant. Je lui ai donc dit que je souhaitais partir chez mes parents à Cannes, avec ma fille. Je cache ce journal dans le plancher du salon. Si quelqu’un le découvre un jour, il connaîtra une partie de ma vie. Je lui laisse le soin d’inventer la suite.
Emilienne tourne et retourne les feuillets, mais non, il n’y a plus rien ! Elle ressent une immense frustration. Elle s’allonge sur son lit, tente d’imaginer une issue à la situation d’Agnia. Succombera-t-elle sous la brutalité de son mari ? Retrouvera-t-elle, avec sa fille, une forme de liberté ? Que faire de ses confidences ? Doit-elle rendre le carnet à Madame Colombe ? Torturée par ces interrogations et terrassée par le sommeil, Emilienne s’endort. Elle découvrira peut-être dans ses rêves l’épilogue de cette saga russe.
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