Le vieux plancher a couiné sous mes godasses, un bruit qu'on connait par cœur dans cette baraque où rien n'a bougé depuis des lustres. Sur le bureau du grand-père, entre les cahiers pleins de poussière et les vieux flacons d'encre séchée, il y avait ce truc qui n'avait rien à faire là, un truc qu'on m'avait juré parti en fumée dans l'incendie de l'atelier, brûlé avec le reste. Pourtant, il était bien là.
Un astrolabe en laiton, un vieux machin de 1843. Des cercles gravés par un type qui pigeait rien à la science d'aujourd'hui. Mais le pire, c'était l'aiguille au milieu – un bout d'acier tout bleu qui ne cherchait pas le nord – flottant et oscillant lentement vers une faille invisible dans la pièce.
Je me suis rappelé ce que mon vieux me racontait au sujet de son propre père, ce vieux fou qui passait ses nuits à tripoter ces engrenages. Il m'avait répété ce que son père lui avait dit avant de mourir : « Ce truc ne devrait pas exister, ça sert juste à remuer la merde du temps. »
Une couche de crasse couvrait le tout, signe que personne n'y avait touché depuis des lustres. Et pourtant, quand mes doigts ont accroché le métal froid, l'aiguille s'est figée nette, pointant direct vers le tiroir entrouvert.
J'ai retenu ma respiration et j'ai tiré un coup sec.
Dedans, pas de lettres d'amour ni de vieux papiers jaunis, juste une photo en noir et blanc, cornée, posée à l'envers sur le velours bouffé aux mites.
Je l'ai retournée.
L'image était toute floue, piquée par l'humidité. On y voyait ce même bureau, sous le même angle. Et, penché sur le bois, les mains sur l'astrolabe... c'était moi. Avec ma veste, ma vieille cicatrice sur le pouce, tout pareil. Sauf qu'en bas du cliché, gribouillé au violet d'une main tremblante, il y avait une date : 14 août 1974.
Vingt ans avant que je ne pointe.
Sous la photo, un bout de papier plié en deux. L'écriture serrée du grand-père :
« Je n'ai pas pu le cramer, il appartenait déjà plus à notre époque. Ce truc est un piège. Le prochain tour, l’aiguille s’arrêta sur toi. Désolé, et barre-toi. »
Un bruit de ressort a claqué dans le silence.
J'ai baissé les yeux. L'aiguille venait de bouger toute seule, faisant un petit bruit de rouage. Elle ne visait plus le tiroir.
Elle pointait droit sur ma poitrine. Et dans la pièce, les coins sombres ont commencé à s'étirer, avalant la lumière. Demain n'était déjà plus qu'un souvenir à effacer.
Encourager l’auteur
Qu’avez-vous ressenti ?
Choisissez une réaction. Vous pourrez la
modifier ou la retirer à tout moment.
Retours précis
Annotations