Chapitre 1

Ce qu'il reste à écrire

5879 mots · ⏱ 24 min

Les gouttes de sueur roulaient jusque dans ses yeux, à moins que ce ne soit du sang. Elle n’osa pas porter la main à son arcade, là où le poing s’était écrasé. De toute façon, dans le noir quasi complet du placard, elle ne verrait rien. Elle essaya plutôt de calmer sa respiration. Saccadée, anarchique. Pouvait-il l’entendre ? ̶ Montre-toi ! Putain ! Tu joues à quoi ? L’injonction déclencha en elle un brusque serrement d’estomac et des fourmillements dans les jambes et les bras. Elle n’avait même pas reconnu sa voix, un grondement. Peut-être était-ce à cause de son cœur qui battait à tout rompre dans sa gorge et du bourdonnement dans ses oreilles. C’était la première fois qu’après un coup, elle pressentait qu’il y en aurait d’autres. La première fois qu’il ne redescendait pas, qu’il ne s’excusait pas juste après, la couvrant de baisers et lui jurant que ça n’arriverait plus. ̶̶ Vanessa ! Un rugissement cette fois. Comme une enfant, elle se boucha les oreilles. L’exiguïté de la penderie accentuait sa panique. Elle l’imaginait qui se rapprochait et son cœur chavirait. Les deux vestes qui encadraient son visage sentaient le pressing. Cette odeur qu’elle appréciait en temps normal l’écœura brusquement. Une vague de nausée la submergea. Tiens bon, tiens bon, réfléchis, tiens bon, réfléchis. Ce leitmotiv ne la calmait pas mais l’aidait à ne pas hurler. Il arrêta soudain de l’appeler. En se concentrant, elle entendit le léger grincement du ressort de la poignée du bureau. Il avait changé de stratégie et la cherchait silencieusement. Elle écarta doucement le panneau coulissant et jaillit de sa cachette pour courir dans la seule pièce qui possédait un verrou qu’elle tourna vivement. Elle s’adossa contre la porte et fit du regard l’inventaire de ce qui se trouvait dans la salle de bain. Ce n’était pas avec le sèche-cheveux ou la pince à épiler qu’elle allait pouvoir le tenir en respect. Son regard accrocha un carnet ouvert posé sur le lave-linge. Elle se demanda brièvement ce dont il s’agissait mais il recommença à parler, la faisant sursauter. ̶ Chérie, ouvre-moi, s’il te plaît. Sa voix était redevenue calme, ferme et douce. La voix qu’elle lui avait toujours connue. ̶ Mon cœur, je m’en veux tellement… Ouvre-moi, s’il te plaît. Elle hésita, s’écarta de la porte et vit ainsi son reflet dans le miroir. Son arcade sourcilière gauche avait éclaté. Le sang avait coulé jusque dans son cou. L’œil qui commençait à gonfler et le mascara étalé lui conféraient une allure grotesque. Elle se racla la gorge et essaya de parler normalement. ̶ Fred, laisse-moi s’il te plaît. Je veux juste me nettoyer. On parlera après, d’accord ? Cette fois, ce fut sa propre voix qu’elle ne reconnut pas. Un croassement. ̶ Laisse-moi regarder. Laisse-moi t’aider. Elle s’appuya des deux mains sur le lave-linge et respira profondément. Réfléchir, essayer d’analyser ces dernières minutes cauchemardesques. Pouvait-elle ou non lui ouvrir ? Son regard se posa à nouveau sur le carnet ouvert. Ses yeux s’arrondirent et elle relut l’unique phrase écrite en gros en travers de la première double page. ˝ Ne lui ouvre pas. ˝ Elle attrapa le carnet qu’elle n’avait jamais vu. Un format A5, une couverture en molesquine rouge. Elle ne reconnaissait pas l’écriture, gracieuse, affirmée. Elle tourna la page. Une seule phrase à nouveau. ˝ Sors par la fenêtre. ˝ Elle regarda autour d’elle, hébétée. Non pas à la recherche de la petite fenêtre mais d’une présence. ̶ Vanessa, ouvre, je t’en prie. Elle tourna la page. ˝ Il y a une corniche sous la fenêtre. Tu peux le faire. ˝ Était-ce le coup qui lui donnait des hallucinations ? Elle évalua la situation. Ils n’étaient qu’au premier étage. Pourquoi pas ? Un sentiment d’urgence empêchait son angoisse de refluer. L’action lui parut soudain la seule issue. Elle ouvrit la minuscule ouverture. Pouvait-elle vraiment passer par là ? Depuis la naissance de Margot, elle n’avait pas vraiment retrouvé sa taille de guêpe. Elle monta sur la cuvette des toilettes puis sur le réservoir et commença à se hisser dans l’encadrement avant de se raviser pour saisir le carnet rouge et le glisser entre la taille de son jean et son dos. Elle s’y reprit à plusieurs fois pour comprendre enfin qu’elle devait passer d’abord les pieds puis les jambes. Elle s’aida de la tringle qui retenait le rideau de douche. Quand elle en fut au bassin, elle entendit Fred qui commençait à taper contre la porte. Un pic d’adrénaline. Elle poussa alors sans réfléchir davantage sur ses bras pour sortir sa poitrine et sa tête et se suspendit brièvement à l’encadrement de la porte avant de se laisser glisser sur la corniche. Elle progressa ensuite lentement, visage et paumes de main contre le mur jusqu’à l’auvent de l’entrée de l’allée adjacente à la sienne. De là, elle se suspendit dans le vide et se laissa tomber au sol. En se redressant, elle regarda en direction de la fenêtre et y vit fugacement le visage de Fred, le regard fou. Il avait dû défoncer la porte de la salle de bain. Elle se mit à courir au hasard sous le regard surpris ou indifférent des passants. Quand le souffle lui manqua, elle s’enfonça dans une porte cochère. Elle attrapa fébrilement le carnet et tourna les pages. ˝ Demande de l’aide à Magalie. ˝ Magalie ? Magalie qui ? Elle ne connaissait pas de Magalie. Elle sentit les larmes monter, l’adrénaline retomber. Elle devait aller voir la police ou simplement demander à un commerçant d’appeler le 17 pour elle. C’était ce qu’aurait dû faire n’importe qui mais dans son cas, cela serait-il suivi d’effet ? En sortant de la porte cochère, elle vit Fred qui marchait dans la rue en regardant de tous côtés. Elle rebroussa précipitamment chemin et rouvrit nerveusement le carnet. Une nouvelle phrase venait de s’inscrire sous la première. C’était impossible et pourtant… ˝ Magalie Testot, au 30 de l’avenue. Sonne à l’interphone. ˝ Insensé. Magalie Testot, c’était sa copine de primaire. Elle ne l’avait pas vue depuis vingt ans, quand cette dernière avait déménagé pour Grenoble. Magalie, qui avait habité les onze premières années de sa vie dans le même minuscule village qu’elle ne pouvait certainement pas vivre à cinq cents mètres de chez elle ! Elle fit néanmoins le choix irrationnel de suivre les indications et se retrouva à sonner à Testot M / Barrand A. ̶̶ Oui ? ̶̶ Bonjour Magalie, c’est Vanessa, Vanessa Perez. Un blanc. ̶̶ Vanessa ? Vanessa de Saint-Martin ? Je t’ouvre. Troisième étage, monte ! L’enthousiasme de cet accueil l’aurait touchée en d’autres circonstances. Comment allait-elle justifier son aspect ? Sa détresse ? Sa demande d’aide ? La femme qui l’accueillit à sa porte ressemblait vaguement à sa grande amie d’autrefois. Les traits de l’enfance avaient laissé place à un visage harmonieux et solaire. Bien que son large sourire ait été vite remplacé par une vive inquiétude à la vue de son visage tuméfié, elle plut immédiatement à Vanessa. Magalie la fit entrer puis asseoir et lui donna un verre d’eau. Alors seulement, elle lui demanda comment l’aider sans chercher à connaître l’origine de sa blessure. Vanessa lui demanda si elle pouvait utiliser sa salle de bain pour se rincer le visage et la jeune femme acquiesça vivement. Elle lui sortit une serviette propre, des compresses et un antiseptique. Elle resta dans l’encadrement de la porte de la salle de bain et Vanessa n’osa pas lui demander de la laisser. ̶̶ Tu sais, ta coupure nécessite des points. Vanessa tamponna son arcade en grimaçant, avant de répondre : ̶̶ Tu connais les délais des urgences, le temps d’être prise en charge, ça ne vaudra plus le coup. ̶̶ Je suis infirmière et je peux le faire si tu veux. Vanessa se tourna vers elle. ̶̶ Tu le ferais ? Je débarque chez toi, comme ça. Dans… cet état. Pour toute réponse, Magalie fouilla dans le placard pour en sortir le nécessaire. Sans la regarder, elle suggéra doucement : ̶̶ Je peux aussi t’accompagner au commissariat après. Prise de court, Vanessa se tourna vers elle et s’apprêta à débiter le mensonge qu’elle avait préparé en montant les trois étages au pas de course. Comment expliquer à une désormais presque inconnue que c’était son propre mari qui lui avait fait ça ? L’empathie qu’elle lut dans le regard de Magalie la coupa dans son élan. Ne lui devait-elle pas la vérité ? Sa grande copine de primaire l’avait sans doute devinée dans les grandes lignes et lui offrait une aide aussi spontanée que désintéressée. Lâchant prise pour la première fois en trois quarts d’heure, elle se mit à sangloter. Magalie l’obligea gentiment mais fermement à s’asseoir sur la chaise de la salle de bain et lui tendit un mouchoir. Sans un mot, elle alla chercher un tabouret et s’assit en face d’elle. ̶̶ J’étale une crème anesthésiante qui fera effet seulement dans une trentaine de minutes. Je peux encore t’amener aux urgences, tu sais. Vanessa secoua la tête et lui fit signe de mettre la crème. Sans comprendre pourquoi, elle avait toute confiance. La douceur du regard et des gestes de Magalie l’apaisait. ̶̶ Tu veux bien me raconter pendant ce temps ? Je te sers un truc fort à boire ? Vanessa secoua la tête et se mit à parler, de manière désordonnée, sans chronologie. Magalie écoutait, adossée contre le placard. Elle parla peu sauf pour relancer. Vanessa rassembla ses esprits pour rendre son récit plus cohérent, espérant par-là comprendre l’enchaînement qui l’avait amenée là où elle en était aujourd’hui. Fred, rencontré il y a presque trois ans. Beau, sûr de lui, tendre. Leur rapide emménagement ensemble. Leur mariage au bout d’un an et demi, une évidence. Ses parents avaient été surpris, bien sûr, un peu inquiets probablement d’une telle rapidité mais elle était si heureuse. Elle était tombée enceinte seulement deux mois après les noces, sans le chercher, sans le vouloir vraiment. Elle aurait préféré profiter de lui encore un peu toute seule. Elle et lui, dans leur bulle. Mais il avait été si heureux d’apprendre la nouvelle. Et puis les choses avaient changé, il avait changé. À ce stade du récit, Magalie sortit l’aiguille du sachet stérile et s’attela à la tâche. Donc il avait changé mais elle aussi sans doute. Plus attentive à son corps en mutation, moins tournée vers lui peut-être. Il devenait irascible, lui reprochait de ne plus l’aimer assez. Elle avait d’abord ri de cette jalousie enfantine, sûre que quand le bébé serait là, il balaierait tout, souderait à nouveau leur couple. Margot était née. Elle s’arrêta pour fermer les yeux et crisper les poings sous le coup d’une suture plus difficile. Magalie lui épongea le front avec la serviette, lui murmurant de ne pas bouger. Si évoquer Margot la fit se détendre, la peur revint de plein fouet quand elle raconta les prémices de la violence. D’abord des insultes, des phrases dénigrantes « Vanessa, c’est bien un prénom de pute, ça ! Il te va comme un gant ! » puis les objets lancés sur elle, chaussures, assiettes… jusqu’à ce que, il y avait de cela deux mois, il lui donne une gifle et un autre jour un coup de poing dans l’abdomen… et après, l’escalade. Magalie avait l’air horrifiée mais ne commenta pas le récit. Elle lui en sut gré, elle n’avait pas besoin que l’on juge en plus sa passivité. ̶̶ J’ai fini. Désolée, ça n’était pas les conditions idéales. Tu vas aller t’allonger un peu et on ira au commissariat ensuite. Prends ça. Elle avala docilement le doliprane proposé et se leva en chancelant pour suivre Magalie jusque dans une petite chambre coquette. Elle retira ses baskets et s’assit sur le bord du lit, en proie à un vertige intense. Quand elle s’allongea, elle le sentit dans son dos. Il n’aurait pas dû exister. Pourtant, il était bien là. Elle attrapa le carnet rouge qu’elle avait coincé dans son jean, sous son chemisier. Elle parcourut les premières pages et relut les phrases. ˝ Ne lui ouvre pas. ˝ ˝ Il y a une corniche sous la fenêtre. Tu peux le faire. ˝ ˝ Demande de l’aide à Magalie. ˝ ˝ Magalie Testot, au 30 de l’avenue. Sonne à l’interphone. ˝ C’était fou. Délirant même. Entre l’avant-dernière et la dernière injonction, la personne ou la chose qui avait écrit semblait avoir perçu son incompréhension. ˝ Ne lui ouvre pas. ˝ Exactement au moment où Fred essayait la douceur pour la faire céder. Comme si on l’observait en temps réel. Elle examina la pièce à la recherche d’une explication. Pouvait-il y avoir une sorte de mini drone muni d’une caméra qui la suivait depuis ce matin ? Mais dans ce cas-là, pouvait-il réellement tourner des pages et les imprimer d’encre ? Elle s’allongea et manipula l’objet en tous sens pour voir s’il possédait une technologie spécifique mais ne froissa que du papier. La douleur autant que le stress eurent raison d’elle et elle s’endormit, le carnet à la main. Elle émergea brutalement vingt minutes plus tard, le cœur battant, les mains moites. Elle ouvrit à nouveau le carnet et ses yeux s’agrandirent sous le coup de l’angoisse. ˝ Fréderic est dans l’immeuble. Il t’a vue y entrer et a attendu que quelqu’un en sorte pour monter te chercher. Partez vite, Magalie et toi, prenez sa voiture et allez dans sa maison de famille. ˝ Le cœur au bord des lèvres, elle partit à la recherche de son amie. Magalie lisait dans un fauteuil. Elle lui sourit en la voyant s’approcher mais comprit vite que quelque chose n’allait pas. ̶̶ Fred, je… je pense avoir entendu sa voix dans le couloir. Magalie se leva, l’air sceptique. ̶̶ Je n’ai rien entendu. Tu as dû faire un cauchemar. Le stress sans doute. Vanessa hocha la tête. Pas la peine de persister dans cette voie mais elle ne voyait pas comment en arriver à l’instruction du carnet. ̶ Est-ce que tu penses qu’on pourrait aller au commissariat maintenant ? Pour toute réponse, Magalie se leva pour aller enfiler sa veste, ses chaussures et attraper son sac. Dans le couloir et en attendant l’ascenseur, elles n’échangèrent pas un mot, l’une respectant le silence tendu de l’autre. Quand l’ascenseur s’ouvrit, Vanessa laissa échapper un cri de terreur. Fred, le visage fermé, les dévisagea toutes deux pendant plusieurs secondes avant de bloquer vivement les portes pour sortir. Il attrapa le bras de sa femme. ̶̶ Toi, tu viens avec moi ! cracha-t-il. Vanessa se débattit de toutes ses forces et parvint à se dégager pour s’élancer dans le couloir. Il la rattrapa très vite et la jeta violemment contre le mur. Magalie qui était restée près de l’ascenseur et assistait impuissante à la scène attrapa son téléphone et composa le 17. Elle donnait son adresse quand Fred fonça vers elle pour lui asséner une violente gifle. Il bondit pour écraser du talon son téléphone qui avait volé plus loin. ̶̶ Je sais pas qui t’es mais te mêle pas de ça ! Il se désintéressa d’elle pour aller s’agenouiller près de Vanessa. Il se mit à lui parler comme à une enfant. ̶̶ Regarde. Regarde ce que tu m’obliges à faire. Pourquoi tu fais ça ? Qu’est-ce qui te prend ? Et effectivement, elle se demanda si c’était par sa faute que Magalie avait été frappée. C’était la première fois qu’il ne cherchait pas à faire bonne figure auprès d’une tierce personne ou à jouer au mari parfait après l’avoir frappée. Il attrapa sa main et l’aida à se relever. Elle laissa échapper un cri de douleur quand il prit son autre main. ̶̶ Je te promets qu’on va soigner ça, chérie. On rentre à la maison pour que tu changes de vêtements et après je t’emmène à l’hôpital. Vanessa, hagarde, jeta un œil par-dessus son épaule. Elle ne voyait plus Magalie. Elle avait dû rentrer chez elle pendant que Fred la relevait. Comment lui en vouloir ? Peut-être était-elle blessée ? La gifle monumentale qu’elle avait reçue avait pu faire du dégât. Résignée, elle hocha la tête à l’attention de Fred. Les escaliers étaient désormais plus près que l’ascenseur et ils les empruntèrent sans croiser personne. Son poignet était gonflé, son œil la lançait, elle se sentait lasse, brisée et marchait sans trop savoir comment. Le profil de Fred était fermé, les sourcils froncés, la mâchoire serrée. Elle aurait aimé attraper le carnet mais n’osait pas et ne pouvait pas d’ailleurs puisqu’il tenait fermement sa main valide. Arrivés dans l’entrée de l’immeuble, Fred s’effondra soudain. Magalie lâcha son fer à repasser pour lui attraper la main. ̶̶ Viens ! Elle l’entraina dans l’ascenseur et elles descendirent dans le garage souterrain. ̶̶ Reste là. Son amie courut au bout du garage et Vanessa s’appuya contre un mur en l’attendant. Elle sortit le carnet. La même phrase y figurait toujours. Elle s’engouffra dans la petite Mini qui venait de s’arrêter devant elle et se laissa aller contre l’appui-tête s’autorisant enfin de nouvelles larmes. Au premier feu, elle sentit le regard de Magalie sur son profil et se tourna vers elle. Elle nota l’hématome sur sa pommette. ̶̶ Ça va, Mag ? Il t’a frappée toi aussi. L’infirmière fit un geste qui pouvait signifiait que ça allait ou que cela n’avait pas d’importance. ̶̶ Je t’emmène au Commissariat. ̶̶̶ Il y a quelque chose que je n’ai pas eu le temps de te dire. Fred est brigadier de police. Magalie fronça les sourcils et ne dit rien pendant quelques minutes. ̶̶ Changement de plan. Elle avait murmuré. ̶̶ Je suis désolée de t’embarquer dans un tel merdier, Mag. Celle-ci ne répondit pas. L’emmenait-elle dans sa « maison de famille » ? Repensant à ce passage du carnet, Vanessa comprit quelque chose. Elle s’était crue un temps en proie à un mécanisme de défense de son cerveau. Pour expliquer l’impossible, elle avait imaginé qu’elle croyait lire quelque chose qui n’était pas, que c’était elle qui projetait mentalement les actions à faire pour échapper à la situation. Mais comment aurait-elle pu deviner une destination aussi précise, totalement inconnue d’elle-même ? Pour s’assurer de son raisonnement, elle demanda : ̶̶ On va où ? ̶̶ Dans une maison sûre. Un endroit où il ne peut pas imaginer te trouver. On prendra le temps de réfléchir là-bas. ̶̶ Chez qui ? ̶̶ Dans la maison de mes grands-parents, ils sont décédés et j’en ai héritée. C’est à une heure d’ici seulement, au bord du lac d’Aiguebelette. On y passe des week-ends avec Arnaud. ̶̶ Arnaud est ton mari ? Magalie hocha la tête. ̶̶ Mon copain, on n’est pas mariés. Magalie la questionna à son tour. ̶̶ Mais toi, comment savais-tu où j’habitais ? Vanessa réfléchit à toute allure. Parler du carnet, c’était passer pour une dingue. Mais d’ailleurs, ne l’était-elle pas, dingue ? Elle s’appuya plus fort contre le siège pour sentir les contours de l’objet. Elle porta les mains à ses tempes en proie à la confusion et l’incompréhension. Magalie interpréta mal son attitude et se gara rapidement sur le côté. ̶̶ Tu as mal. Laisse-moi regarder ton poignet et ton œil. Elle l’examina et Vanessa se sentit éperdue de reconnaissance. Elle se souvenait à quel point Magalie était déjà soucieuse des autres quand elles étaient en primaire. Magalie lui tendit une petite bouteille d’eau et un nouveau comprimé. ̶̶ Nefopam. Ça sera peut-être plus efficace que le paracétamol que je t’ai donné tout à l’heure. J’ai attrapé la boite en même temps que le fer à repasser. Elle lui fit un clin d’œil pour ponctuer sa dernière phrase. ̶̶ Je viens de comprendre comment tu as eu mon adresse. Nos deux mères viennent juste de se retrouver, c’est ça ? Vanessa n’avait aucune idée de quoi elle parlait mais elle approuva vaguement de la tête et la laissa poursuivre. ̶̶ Je n’y avais pas pensé. Elle redémarra la voiture et poursuivit son idée. ̶̶ J’ai été surprise quand ma mère m’a fait part de son projet de revenir s’installer à Saint-Martin. Mais contrairement à mon père, elle n’a jamais aimé Grenoble. Je suis contente si elle a déjà renoué avec ta mère. Elles s’appréciaient bien toutes les deux. Ça va lui faire du bien. Vanessa assimilait les informations. Elle aurait pu dire qu’elle parlait peu à ses parents désormais. S’ils s’étaient réjouis de l’arrivée de Margot, le comportement colérique et la jalousie de Fred qui pourtant, en leur présence, ne se permettait par le quart de ce qu’il faisait d’habitude, leur déplaisaient profondément. Un fossé s’était creusé quand son mari lui avait demandé de choisir entre eux et lui. En y repensant, quelle conne elle avait été ! La voiture tourna en angle serré dans un petit chemin de campagne pour s’engager dans une allée bordée de lauriers. Elles entrèrent dans la maison et Magalie lui montra le canapé. ̶̶ Installe-toi, je vais nous chercher à boire. Elle revint avec une carafe d’eau et deux verres et reprit la conversation là où elles l’avaient laissée. ̶̶ C’est dommage que tu ne sois pas venue me voir avant. ̶̶ J’allais le faire. Ce mensonge n’était rien à côté de l’inconcevable vérité. Pour ne pas s’enfoncer, Vanessa demanda : ̶̶ Où est Arnaud ? La jeune femme lui expliqua que son compagnon avait sa propre société de formation et qu’il était en déplacement professionnel à Marseille pour la semaine. ̶ Il en fait trop. Mais il devra bientôt lever le pied. Je suis enceinte de quatre mois. Quel âge a Margot ? Vanessa avala sa gorgée de travers. Elle avait complètement oublié sa fille. Elle demanda l’heure, 15h30, et soupira de soulagement. Il lui avait semblé que des heures s’étaient écoulées depuis le moment où Fred était rentré pour déjeuner avec elle. Elle se servit du téléphone fixe de Magalie pour appeler la nounou et prétexter une urgence familiale avant de lui demander si elle pourrait garder Margot pour la soirée et la nuit. Elle dut inventer à nouveau. Son père avait fait un malaise cardiaque, sa mère était dans tous ses états. Elle allait les soutenir pendant qu’il était à l’hôpital. Merci infiniment. Magalie l’écouta débiter ses mensonges sans ciller ni faire de commentaire mais souleva une angoissante question. ̶ Tu ne crois pas qu’il pourrait aller chercher votre fille pour faire pression sur toi ? Vanessa la dévisagea interdite. Elle se sentit stupide, inconséquente. Elle devait se ressaisir. Elle demanda où étaient les toilettes. Elle s’assit sur l’abattant et tenta de rassembler ses idées. Elle aperçut un stylo coincé entre les pages d’un magazine de mots-fléchés. Une liste de prénoms glissa quand elle l’ouvrit : Théophile, Valérien, Léandre, Augustin. Elle la remit à sa place, attrapa le carnet dans son dos et griffonna à la hâte. ˝ Est-ce que ma fille est en danger ? ˝ Il ne se passa rien pendant deux minutes puis la réponse s’inscrivit au rythme de quelqu’un qui écrit à la main. ˝ Je n’en sais rien. Je ne peux voir les dangers que tu cours que dans un rayon de cent mètres autour de toi. Je vois que tu es dans la maison de Magalie et Arnaud. Je pensais que tu irais chercher Margot au passage. Tu devrais retourner la prendre. ˝ Elle se posa un instant la question de savoir comment cette chose, machine ou humain, pouvait connaître tous ces prénoms mais ce n’était pas le moment. Elle se hâta dans le salon. Vanessa étalait des vêtements sur une table. ̶̶ Est-ce qu’on peut retourner à Lyon ? Je sais que je t’en demande beaucoup, mais j’ai peur pour Margot. Je n’avais pas réalisé qu’elle pouvait être en danger avant que tu en parles. Elle faillit ajouter « je suis vraiment nulle comme mère » mais se retint. Pas besoin de le dire, les faits parlaient d’eux-mêmes. Son amie hocha la tête. ̶̶ Bien sûr, je comprends. Je suis désolée de t’avoir emmenée si loin de Lyon. C’est la première idée qui me soit venue. Vanessa repensa au carnet. Je pensais que tu irais chercher Margot au passage. La culpabilité la fit fondre en larmes. Encore. Magalie s’approcha pour l’enlacer brièvement. Elle n’osa pas se dégager de cette étreinte qu’elle jugea pourtant trop familière. ̶̶ On va aller chercher ta fille et on avisera après. Mais d’abord, tu devrais prendre une douche et changer de vêtements. Je t’ai sorti ça. Tu es un peu plus grande que moi mais je pense que ça pourrait t’aller. Magalie la suivit jusqu’à la salle de bain. ̶̶ Je vais t’aider à te déshabiller. Je crains que ton poignet ne soit cassé. Vanessa hésita et Magalie n’insista pas. C’était sans doute stupide cet excès de pudeur mais il lui semblait s’être déjà trop mise à nu. Elle défit de sa main valide les boutons de son chemisier couvert de sang mais échoua sur la manche qui nécessitait qu’elle utilise son poignet abimé. Elle poussa un cri de dépit. Un bref coup contre la porte et Magalie lui demanda si elle avait changé d’avis. Elle lui ouvrit et murmura un s’il te plaît à peine audible en évitant de la regarder. Magalie défit rapidement le dernier bouton ainsi que la boucle de la ceinture et le bouton du jean. Elle l’aida à retirer le tout. ̶̶ Est-ce que tu veux… Elle montra le soutien-gorge et Vanessa acquiesça. Quand Magalie eut fini de la déshabiller, Vanessa osa enfin la regarder dans les yeux et la remercia. Magalie hocha simplement la tête avant d’ajouter de ne pas hésiter à l’appeler si besoin. Elle retourna au salon après lui avoir sorti une serviette. C’était si déroutant de s’en remettre à une étrangère dont elle connaissait pourtant l’enfance. Magalie ressentait-elle son désarroi et sa vulnérabilité à se laisser toucher si intimement ? À lui exposer ses plaies physiques et morales ? Son mariage raté, sa faiblesse et son manque de clairvoyance ? Avait-elle pitié d’elle ? Sa douche terminée, elle la rappela et se laissa rhabiller, mortifiée. ̶̶ Tu sais, je suis infirmière. Dis-toi que j’ai un regard professionnel et clinique sur toi. Elle avait perdu son sourire. Mais son sérieux paraissait davantage tenir de l’intuition de la gêne de son hôte forcée que d’une quelconque vexation. Un élan d’affection poussa Vanessa. Elle effleura la joue violacée de Magalie. ̶̶ Tu as mis une crème là-dessus ? Je suis tellement désolée qu’on se retrouve dans ces circonstances… Ce fut elle qui la prit dans ses bras, cette fois. Magalie la serra un peu plus fort. Elles se préparèrent à repartir. Vanessa consulta une nouvelle fois le précieux petit cahier. ˝ Il est là. Il a dû recouper le nom de l’immeuble avec d’autres informations. Il vous a trouvées. Dans la maison il y a de vieux fusils de chasse. Je ne sais pas s’ils sont utilisables. ˝ Le souffle coupé. Vanessa regarda autour d’elle. Magalie remplissait une gourde. Elle écrivit très vite. ˝ Je ne tuerai jamais le père de ma fille. Qui es-tu ? ˝ La réponse s’inscrivit immédiatement, en lettres capitales. ˝ VANESSA, TU ES MORTE, IL Y A DEUX HEURES SOUS SES COUPS. Je t’ai obtenu un sursis, laisse-moi te sauver. ˝ Déboussolée, elle courut vers Magalie. ̶̶̶ Il est là. Peut-être armé. De stupeur, Magalie s’immobilisa un instant. Les coups frappés à la porte l’obligèrent à se secouer. Elle attrapa la main de Vanessa. ̶̶ On monte se cacher. Elles étaient dans l’escalier quand il se mit à vociférer. ̶̶ Je sais que t’es là. Ouvre cette porte, Vanessa ! Elles montèrent jusqu’au grenier et attendirent. Elles n’avaient pas fermé la porte d’entrée et elles l’entendirent entrer en trombe et chercher dans les pièces. ̶̶ Je vais te trouver. Si tu te montres de toi-même, je ne te ferai rien. Vanessa se mit à trembler de façon incontrôlée. Elles ne pouvaient pas appeler les secours puisqu’elle avait laissé son téléphone chez elle et que Fred avait détruit celui de Magalie. ̶̶̶ As-tu une arme ? chuchota-t-elle à l’adresse de celle-ci. Magalie se déplaça sans bruit jusqu’à un râtelier accroché au mur. Elle cassa un fusil et introduisit une cartouche dans chacune des deux chambres. ̶̶ Mon grand-père m’a appris. La fermeté de ses gestes était démentie par son souffle devenu court. Elles attendirent, agenouillées, serrées l’une contre l’autre. L’escalier se mit à grincer et Fred poussa brusquement la porte. ̶̶ Te voilà donc. Il n’avait pas d’arme à la main. Magalie posa son fusil qu’il n’avait pas eu le temps de voir dans la pénombre. Vanessa se releva. ̶̶̶ Fred, tu me fais peur. ̶̶ C’est avec elle que tu me trompes ? Elle eut envie de rire à cette idée incongrue mais les yeux fous de son mari l’en dissuadèrent. ̶̶ Je ne te trompe pas, Fred. Elle osa faire quelques pas vers lui pour lui prouver sa bonne foi. Il dégaina alors son arme de service. ̶̶ Te fous pas de moi. Tu n’es plus la même. Tu ne veux plus que je te touche. Le même argumentaire que trois heures plus tôt, à table. ̶̶ Si je ne veux plus que tu me touches, Fred, c’est que je suis épuisée depuis l’accouchement. Et aussi parce que tu as changé. Je n’aurais jamais cru que tu puisses un jour lever la main sur moi et pourtant c’est devenu une routine. Il ne s’est pas passé un jour depuis plus de deux mois où mon corps n’a pas porté les traces de ta haine contre moi. Il rit. ̶̶̶ Toujours dans l’exagération et la théâtralité ! Et surtout ne te remets pas en question, espèce de trainée ! Elle comprit alors qu’il n’admettrait jamais la violence malsaine qui l’habitait depuis la naissance de Margot. ̶̶ Ecoute, laisse-nous partir. Je vais avoir besoin d’un peu de temps pour digérer ce qu’il s’est passé aujourd’hui mais on peut s’en sortir. On ira voir quelqu’un. Il fit quelques pas vers elle. ̶̶ Un connard de psy ? C’est ça que tu veux ? Tu es ma femme et tu viens avec moi. ̶̶ Non, je ne suis pas ta chose. Fini les larmes. Fini de trembler. Mise au pied du mur, sans doute poussée par ce qu’elle avait lu dans le mystérieux cahier sur sa propre mort, elle se sentit soudain animée d’un courage qui lui avait fait défaut jusque-là. Il tiqua, peut-être désarçonné de ne pas l’impressionner autant qu’il l’aurait souhaité. Il ajusta son arme pour viser le cœur. ̶̶ Tu viens avec moi ! Magalie se redressa, son fusil épaulé. ̶ Tu la laisses ! Il pivota légèrement vers celle qu’il avait ignorée jusque-là et tira. Vanessa hurla. ̶̶ Mag ! Elle s’agenouilla près de son amie qui se tenait l’épaule. Celle-ci lui montra du regard le fusil. Quand Fred s’approcha, elle bondit pour l’attraper. Il tira encore mais la manqua. Toujours accroupie, elle tourna le canon vers lui et appuya sur la détente, les yeux fermés. Le recul de l’arme la fit basculer en arrière. Elle entendit plus qu’elle ne vit Fred s’effondrer. ̶̶ Écarte son arme, lui cria Magalie en tentant de se lever. Elle retomba lourdement dans un cri de douleur. Vanessa donna un coup de pied qui envoya le pistolet au fond du grenier. Elle s’approcha de Fred qui ahanait. Il tenait de ses deux mains son ventre et malgré l’obscurité de la pièce, elle vit le sang qui coulait entre ses doigts. ̶̶ Aide-moi, Vanessa. Aide-moi, pour notre fille. ̶̶ Tu dois lui faire un point de compression avant d’appeler les secours. Magalie était très pâle mais sa voix resta ferme pour la guider. Sur ses instructions, Vanessa ouvrit une malle et en sortit un bout de tissu, une sorte de napperon, qu’elle plia plusieurs fois. Puis elle défit le ceinturon de Fred qui fermait les yeux en grimaçant et en retira tous les accessoires, menottes, matraque, radio pour le repositionner sur le tampon de fortune, contre la plaie. Elle chercha la boucle à tâtons et parvint à emboiter les deux parties en s’aidant de sa main blessée. Elle tira ensuite de toute la force de son bras valide sur la sangle pour comprimer la plaie. Fred perdit connaissance sous l’effet de la douleur. Son menton s’affaissa et son corps tout entier se relâcha. Elle fut soulagée à l’idée qu’il ne pourrait plus les blesser, Magalie et elle. Elle descendit aussi vite que ses jambes flageolantes le lui permettaient pour composer le 18 sur le téléphone fixe. Magalie lui cria l’adresse qu’elle communiqua aux secours avec autant de détails qu’elle put sur l’état des deux blessés. Un arrêt bref aux toilettes lui permit de vomir de la bile, de se rincer la bouche et ses mains couvertes du sang de Fred. Elle remonta ensuite au grenier pour attendre les secours près de Magalie. Elle obligea son amie à s’allonger et la couvrit d’un drap trouvé dans la même malle. Pour lui changer les idées, elle évoqua les souvenirs de leurs soirées pyjama, de la fois où ses parents les avaient emmenées toutes les deux pour un week-end au camping. La blessée sombra dans une forme de torpeur mais Vanessa avait l’intuition qu’elle allait s’en sortir. Elle ressortit le cahier qui ne l’avait pas quittée et vit que d’autres phrases s’étaient inscrites qu’elle n’avait pas pu lire dans l’action. ˝ Les fusils sont certainement au grenier. ˝ ˝ Il ne faudra pas hésiter. Ce sera lui ou toi. ˝ Elle attrapa le stylo qu’elle avait coincé dans la doublure du carnet. ˝ C’est terminé. Je vais bien. Magalie devrait s’en sortir. Pour Fred, je ne sais pas. Qui êtes-vous ? Comment savez-vous tout ça ? Pourquoi faites-vous ça ? ˝ En attendant la réponse, elle se leva pour s’assurer que les deux blessés respiraient. S’approcher de Fred lui causait un effroi à peine contrôlable mais il lui paraissait inconcevable que l’homme qu’elle avait aimé, le père de sa fille, meure. Et de sa propre main. Animée par ce terrible paradoxe, elle caressa son beau visage débarrassé de la haine qu’elle lui avait vue quelques minutes plus tôt et lui murmura que ça irait, que les secours arrivaient. Elle retourna ensuite s’asseoir contre Magalie qui gémissait doucement. Elle l’attira contre elle et lui serra fort la main avant d’attraper à nouveau le petit carnet. La réponse apparut, aussi inimaginable que logique. ˝ Il ne me reste que quelques minutes. Je ne sais pas si je devrais t’en dire autant. Je fais le choix de le faire. Je suis Margot, ta Margot. J’ai quarante-sept ans. J’ai eu toute ma vie le regret de ne pas t’avoir connue. J’ai quelques requêtes avant de te laisser. Celle que je suis va être et est même en train d’être profondément changée. Enfant, je ne ferai plus les mêmes choix. Je n’aurai pas les mêmes failles, les mêmes joies. S’il te plaît, fais en sorte que je m’inscrive au cursus des Sciences et Technologies du Futur. Emmène-moi autant que possible en vacances chez Papy et Mamie pour me permettre de rencontrer Léandre. Promets-moi de chercher à être heureuse. J’aimerais un chien. À ce soir. ˝ Vanessa relut plusieurs fois ces dernières lignes et ferma le cahier en entendant la sirène des pompiers.

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