L’objet qui ne devait pas exister
Pierre s’examina une dernière fois dans le miroir. Il était habitué à porter des chemises très claires par-dessus des costumes marines et il était presque surpris de se voir porter du noir. Le col étant toujours impeccablement repassé, il passa une main dans ses cheveux pour faire taire définitivement la rébellion d’une mèche de ses cheveux bouclés. Il était prêt. Enfin, il ne l’était pas totalement, son allure l’était pour lui.
- Tu es tristement superbe, dit une voix féminine derrière lui.
Roxane le regardait avec des yeux pleins de compassion et d’une forme de pitié. Le genre de pitié des gens impuissants devant une situation vécue par un autre. Pierre acquiesça gentiment et tenta d’esquisser un sourire. Même s’il était plein de bonne volonté, ce sourire débordait d’une lassitude mélancolique.
- Merci Roxane. Et je réponds déjà à ta question avant que tu ne me la poses à nouveau, je ne veux pas que tu m’accompagnes chez le notaire.
Elle ouvrit la bouche, sans qu’un seul son ne sorte. Il l’embrassa furtivement sur la tempe et se dirigea droit vers son porte manteau. Il était tellement déterminé à atteindre son béret noir qu’il ne vit pas son chien qui jappa discrètement. Pierre s’accroupit pour le caresser.
- Pardon…
Roxane ne sut si ce pardon était vraiment à destination du canidé. Elle le contemplait comme on regarde une peinture tragique dans un musée.
Il lâcha un « je serai rentré pour midi, je ne serai pas long » en fixant le chien, comme si les mots n’étaient pas destinés à sa compagne. Puis il se leva sans se retourner, prit son couvre-chef, l’ajusta et sortit, sans mot dire.
La porte semblait claquer aux oreilles de Pierre de façon plus brutale qu’il l’aurait pensé. Peu importe. Il enfonça ses mains dans ses poches et partit rejoindre sa destination à pied. L’air frais frôlait sa peau mais c’est comme s’il ne pouvait passer la barrière cutanée et l’envelopper. Il aurait aimé secrètement être enveloppé, sans trop savoir par quoi ni même par qui. Le décès d’un proche donne cette sensation de manque de proximité physique avec le monde extérieur. Le manque d’un jour pouvoir être à nouveau en contact avec le défunt. Pourtant, il n'était pas proche de son père à ce point. Grand travailleur, son père était très peu présent pour Pierre. Tant physiquement que moralement. Il ne gardait pas de souvenir particulièrement précis d’un moment avec lui. Il ne partageait rien, ni en termes de gouts musicaux, ni en termes de sport, de politique ou de passion culturelle. Il semblait toujours ne pas être là, mais surtout être las.
Quand le téléphone sonnait pour la troisième fois de la matinée il y a 2 semaines de cela, Pierre s’autorisa une pause dans son travail. La nouvelle était tombée, il avait senti le sol se dérober sous ses pieds, le mutisme devint alors son premier compagnon, immédiat. Ensuite, une sorte de gel avait paralysé ses pensées, ses paroles, ses émotions. Le fameux pilote automatique. Mais la nouvelle était gravée en son cœur et son âme ; son père était mort. Il avait de vagues souvenirs de papiers à remplir, des montagnes de papiers et d’encre. Les derniers qu’il remplirait pour lui.
Il soupira en essayant de chasser cette sensation de vertige qui lui donnait l’impression d’une chute sans fin dans le vide. Il continua à marcher, sans trop regarder devant lui. A vrai dire, même si le froid ne l’atteignait guère, la lumière, elle, était insolente. Un soleil radieux éclairait les rues, les maisons, les visages… Lui se sentait une ruine, dans un nuage de poussières et de larmes pétrifiées dans le silence de la nuit. Et un soleil si pur, si « joyeux » … C’était indécent.
Sans trop savoir comment, il arriva devant l’imposante demeure des notaires. Petit, il imaginait volontiers que c’était un lieu de mystère, de recherches improbables sur des évènements inexpliqués, comme un repaire de détectives. Son œil d’adulte endeuillé ne voyait aujourd’hui qu’un bâti aux dimensions honorables mais rien de plus. Une montagne de pierre et de brique dans le paysage, composé d’autres bâtis faits du même matériau.
Il ne prit même pas la peine d’actionner le heurtoir qu’un homme lui ouvrit la porte.
- Monsieur Beaumann, soyez le bienvenu dans nos locaux. Toutes mes plus sincères condoléances. Veuillez me suivre.
L’homme avait un accent lyonnais important, son attitude semblait millimétrée, ses pas étaient presque chorégraphiés tant la régularité était parfaite. Presque inhumaine. Il s’arrêta devant une porte et mis les deux mains croisées devant lui.
- Vous devez procéder à la fouille en passant par le détecteur de métaux juste dans l’encadrement de la porte. Ensuite il vous faudra déposer ici tous vos effets personnels d’enregistrement. Un formulaire vous attend également. Il doit être complété avec soin, rigueur et vérité. Vous pourrez suivre les instructions qui vous ouvriront la salle du notaire où l’on vous attend.
Une partie du cerveau de Pierre eut envie de fuir à pas discrets mais rapides tandis que l’autre semblait complètement anesthésiée. Il ne demanda pas pourquoi tant de précautions, les conséquences s’il refusait de se soumettre à tout ce protocole et les questions qui l’attendaient. Avec rigueur, vérité et soin. Il n’avait jamais entendu parler de telles mesures pour un testament. Il se rendit compte qu’il était déjà dans la salle quand il finit le cours de ses pensées lointaines. Il avait agi sans même s’en rendre compte.
Un appareil pour prendre ses empreintes étaient à l’entrée de la petite pièce blanche capitonnée sans lumière naturelle. Une table contenait une tablette numérique posée précisément en son centre. Une voix robotique intervint, le faisant sursauter :
- Vous êtes invités à enregistrer vos empreintes afin de pouvoir déverrouiller le casier où vous déposerez tous matériels informatiques ou autre ayant une nature de transcription et d’enregistrement. Vous pouvez aussi déposer tous vêtements que vous jugerez trop lourds ou trop chauds. A la fin de l’entretien, vous pourrez récupérer vos affaires grâce à vos empreintes. Ensuite, cela fait, d’autres instructions sur la tablette vous seront données.
La voix avait beau être étudiée pour être agréable, elle tapait sur les nerfs de Pierre. Il sentait une sorte d’urgence presque palpable : il se sentait trembler. Pourtant, quand il ouvrit sa main pour vérifier sa stabilité, il ne vit rien. Il ne comprenait même pas d’où venait ce sentiment d’urgence, ni le nommer, encore moins en connaitre l’origine exacte. Est-ce qu’un deuil peut faire traverser tout ça ?
Il haussa les épaules, suivit scrupuleusement les instructions et se dirigea vers la table.
- A présent, veuillez répondre au questionnaire. En cas de questions, merci de taper deux fois dans les mains avant de poser la question. En cas de fin de questionnaire complété, taper trois fois dans les mains. La porte s’ouvrira sur votre droite. Bonne journée à vous.
Lorsqu’il s’assit, Pierre se sentit soulagé, il n’y avait que des questions administratives de base. Il se sentit un peu ridicule d’avoir imaginé autre chose. Seule, une dernière question le surprit : « acceptez-vous de ne pas révéler à l’extérieur les éléments de l’entretien qui va suivre ? Certains points, dits sensibles, sont strictement confidentiels. Consentez-vous à respecter cette clause ? »
Un malaise nauséeux commençait à naitre dans le fond de ses entrailles. Comme si les symptômes ressentis précédemment étaient en train d’évoluer, il tenta, sans rien dévoiler extérieurement, de trouver une forme de calme et d’ancrage. Il se mit à compter ; un cerveau qui compte est focalisé sur le décompte et non plus sur l’angoisse. Il pensa soudain à Roxane et regretta un peu de ne pas l’avoir à ses côtés. Bizarrement il pensa aussi à son chien…
Il se frotta les sourcils avec son pouce et son index pour se concentrer sur sa tâche. Il accepta la clause car il pensait qu’à l’image des examens universitaires, il valait mieux faire ça vite pour vite terminer. De toute façon, il se voyait mal reculer maintenant. Il ignorait même s’il le pouvait.
Il frappa trois fois dans ses mains, qu’il sentait toujours aussi fébriles. Une porte étonnamment épaisse s’ouvrit sur un bureau démesuré. Une table de marbre blanc en forme d’étoile était surplombée d’une grande plante rampante, qui dessinait des espèces de réseaux entre chaque branche. Trois personnes étaient présentes dont l’une d’elle avait une très vieille machine à écrire à proximité de ses doigts rabougris et tortueux. Les deux autres, un homme d’âge mûr et une femme l’air jeune mais intransigeante le regardaient à peine, comme s’il était un fantôme. Ils se levèrent en le voyant franchir la porte, s’inclinèrent silencieusement et se rassirent en désignant la chaise de noyer capitonné au bout de l ‘une des branches, pour inciter le client à prendre ses aises. Pierre s’assit, sans qu’aucun mot n’ait été prononcé.
L’homme d’âge mur démarra :
- Monsieur Beaumann Pierre s’est présenté ce jour dans les locaux SMDF 125 pour traiter du testament de Monsieur Beaumann Marie, décédé le 2 juin. Il a déclaré accepter les conditions strictes de silence et de confidentialité. Monsieur Beaumann, tout d’abord toutes mes condoléances, de la part de toute l’équipe. Chaque personne est ici présente pour garder trace de notre entretien et de votre décision -il désigna l’homme dactylographe- et pour vous donner tous les éléments pour que votre décision soit la plus éclairée possible, tant sur un plan psychologique que scientifique ou de toute autre nature.
Pierre se sentait minuscule devant ces gens qui semblaient à présent grands, adultes, presque menaçants. Pourtant, aucun propos n’était alarmant mais l’atmosphère de la pièce lui donnait une drôle d’impression. Et puis, il faisait 1m 95, il était qualifié de « grand », donc il n’était pas sensé être impressionné.
- Vous êtes ici car votre père vous a laissé un héritage peu commun. Vous allez avoir une boite devant vous dans quelques instants qui est l’objet de votre venue en ces lieux, poursuivit la jeune femme. Nous allons d’abord vous laisser l’ouvrir pour nous en dire librement ce qu’il vous évoque, si vous l’avez vu, si vous le connaissez.
- Je… euh… ne comprends pas « librement », dit péniblement Pierre
- Librement signifie ne pas se mettre de filtres, de masques, d’omissions de quelques natures que ce soit.
- Bien. J’approuve.
Elle gratta ses ongles sur la table -le bruit pourtant rapide était insupportable- et une boite de taille moyenne apparut. Curieusement, Pierre imaginait une petite boite de bois sculpté, contenant des photos ou des petits mots. Ce n’était pas du tout le cas. Il commença à commenter :
- Alors, je vois une boite de ferraille devant moi. Pas de trace de rouille ou autres marques du temps. Hum… Curieusement, la boite est plus chaude que je ne l’imaginais. Je vais tenter de l’ouvrir mais… Je ne vois pas de charnière ou de loquet. Juste, 3 trous avec des dimensions différentes. Et une sorte de … euh…comment dire ça… lentille ? On dirait un plateau de microscope. Attendais je vois un…
Il sentit qu’à cette seconde précise, tous les protagonistes étaient aux abois. Le dactylographe avait arrêté de saisir sur sa machine imposante mais étonnamment silencieuse. Il toucha un minuscule interrupteur qui semblait épouser parfaitement la pulpe de son doigt. Une petite lumière alluma la lentille.
- Cela me rappelle vraiment les microscopes mais en plus petit.
- Connaissez-vous cet objet Monsieur Beaumann ? Attention, la réponse nous est capitale.
Pierre sentait bien qu’effectivement, sa réponse était capitale.
- Par la plus grande sincérité qu’est la mienne à cet instant, je vous garantis que je ne connais pas cet objet. Ni son nom, ni sa fonction.
- Merci, veuillez le reposer devant vous sans le toucher je vous prie.
Pierre s’exécuta et la jeune femme fit le même mouvement avec ses ongles – bruit toujours aussi exécrable- et l’objet disparu. Totalement. Pourtant, il était bien là. Il passa machinalement la main à l’endroit où se trouvait la boite et rien. Plus la moindre trace, comme s’il n’avait jamais existé.
- Excusez-moi mais savez-vous ce que c’est ?
Le notaire questionna la femme du regard, elle leva un sourcil très discrètement, l’homme regarda alors Pierre et commença son intervention :
- C’est que ce l’on appelle un éco-olfacteur. Votre père a créé cet objet, il souhaitait qu’il porte son nom, c’est donc un prototype de Beaumann.
- Un éco-olfacteur ? C’est-à-dire ?
- Je vous propose de lire la lettre écrite par votre père pour comprendre. Après cette lecture, nous vous poserons une question, que vous devinerez assez vite je le crains. Vous devrez y répondre avant de quitter ces lieux. Bonne lecture, nous allons prendre un moment pour vous laisser seul avec le document. Les caméras nous diront quand vous avez fini.
La jeune femme fit des arabesques avec ses ongles sur le marbre et apparut une enveloppe faite de la même matière que la boite qui avait également une petite lentille. La boite était également réapparue. Pierre leva les yeux car l’enveloppe semblait soudée et donc impossible à ouvrir.
- Mettez votre empreinte sur la lentille de l’enveloppe pour qu’elle s’ouvre, lui dit le dactylographe tout bas.
Lorsqu’ils sortirent, Pierre ressentit un tsunami d‘émotions contradictoires. Le soulagement de ne plus être en leur compagnie pour commencer. La joie de retrouver un objet appartenant à son père mais se sentit ridicule car il ne le connaissait même pas cet objet. Ni même son père au final. Comment ce chef d’entreprise dans le monde de l’artisanat avait pu créer un objet comme celui-là ? Pourquoi ne pas en avoir fait commerce, lui qui semblait si friand d’argent ? Pourquoi ne pas lui en avoir parlé avant sa mort ? Puis une part de peur, de découvrir ce que c’était que cette chose. Et qui était son père au final.
Il posa son index sur la lentille qui devint brièvement violette, une petite voix synthétique annonça le jour, l’heure de l’ouverture. Puis il se mit à lire, les mains plus tremblantes que jamais :
Mon cher fils,
Je pense que tu dois être un peu perdu et doublement. Déjà, parce que si tu lis ces mots, c’est que je ne suis plus de ce monde. Ensuite, parce que tu découvres pour quel genre de personne j’ai pu réellement travailler. Comme tu le devines, je n’étais pas chef d’entreprise mais un ingénieur travaillant pour d’obscures compagnies travaillant au plus près des gouvernements. C’est pourquoi je ne pouvais te révéler mon véritable travail. J’étais surveillé, suivi, écouté. J’ai pu avoir accès aussi à des financements inédits et démesurés, du matériel comme tu peux en rêver.
Et tout démarra d’un rêve, d’une constatation, d’un regret. Et tu verras à quel point tu n’es pas étranger à tout ça.
Lorsque ta mère nous quitta, la douleur était insupportable. Le nourrisson que tu étais criait aussi bien famine que le manque de ta mère qui ajoutait à mon désespoir. J’avais du mal à faire face, à savoir quoi faire, comment faire. Alors je me suis tourné vers des professionnels en tout genre. Chacun me disait de laisser du temps mais ta douleur était indescriptible. Je ne pouvais pas la laisser hurler sans agir ni essayer de te soulager.
Des scientifiques m’ont dit que la mémoire la plus puissante sur le cerveau humain est la mémoire olfactive, qu’il fallait que je mette dans ton berceau des vêtements de ta mère pour t’apaiser. J’ai suivi ces conseils ; cela a fonctionné mais cela n’a pas duré. Et, vu la faible garde-robe de ta mère, j’ai eu un élan de désespoir. Dans combien de temps au juste je n’aurai plus rien pour t’apaiser ? Et c’est là qu’a démarré le début de ma recherche : pourquoi peut- on reproduire un son, une couleur, un goût et pas une odeur ? Je ne parle pas de parfum mais bien d’une odeur.
Je me suis mis donc à rechercher sans relâche de ce qui compose une odeur, puisque, l’homme brillant que tu es, sait que les odeurs n’existent pas réellement. Je ne vais pas rentrer dans les détails techniques comme la chromatographie ou la spectrométrie de masse, tout est dans le brevet mais j’ai réussi. Tu tiens devant toi le premier prototype de mon invention qui reproduit les odeurs après les avoir analysées.
La petite lentille permet de capter toutes les molécules présentes soit sur un lieu si tu ne poses rien en son centre, soit un objet pour en extraire l’odeur. Tu actionnes la petite manette dessous et, ça y est. L’objet l’analyse et la garde en mémoire. Tu remarqueras 3 trous également de tailles différentes. Le premier est un micro, tu donnes un nom à l’odeur en question. Le second est une sorte de pot d’échappement (car tu verras, il chauffe) et enfin le troisième rediffuse l’odeur. Si tu appuyes longtemps sur la petite molette, tu énonces le nom de l’odeur et tu peux la sentir à nouveau.
Je te l’explique le plus simplement possible mais, si tu veux en savoir plus, rencontre la personne qui est à la troisième page de mon carnet d’adresse. Elle a toute ma confiance.
Je sais que les gens qui auront mis la main sur l’objet vont te demander ce que tu comptes en faire. Si tu dis que tu souhaites le garder, ils t’élimineront et, crois-moi, je sais avec qui j’ai travaillé et ce dont ils sont capables. Ils veulent que tu leur cèdes le prototype. Pour être rapide, mon invention a déjà été utilisée dans des contextes de guerre et de prisonniers. Ils m’ont vendu que c’était pour apaiser les plus angoissés et que, dans un environnement avec un repaire aussi chaleureux que l’odeur d’un proche, les confidences pourraient être faites dans la passivité, la douceur, sans aucun besoin de violence. Je les ai cru et ils te serviront surement la même soupe. La vérité est qu’ils se servaient de leur mémoire olfactive pour la reproduire et les torturer. Je n’ai jamais vu des gens devenir fous si rapidement, si violemment. La douleur était glaçante. Cet objet ne devait pas exister, je pense que ce n‘est pas un hasard s’il n’existait pas avant moi. Je ne suis plus là pour m’opposer à la commercialisation ou l’utilisation de l’outil mais toi tu le peux.
Afin que tu puisses te sortir de cette situation avec le moins de désagrément possible j’ai établi un plan en plusieurs étapes.
1. A la fin de la lecture, donne un « malencontreux » coup de coude dans la boite pour qu’elle tombe sous la table de marbre. Il y a des caméras partout (même dans la plante) mais pas en dessous.
2. Appuie 3 fois sur la petite molette. L’objet se dédoublera et deviendra alors souple comme un textile, très fin. Attention de ne pas mélanger les deux ! Retiens bien lequel est le bon, ils sont strictement identiques ! Tu pourras le plier et le cacher dans ta chaussette.
3. Ils débarqueront très rapidement. Tu pourras alors rappuyer 3 fois sur la molette pour lui rendre sa forme solide. Ils n’y verront que du feu.
4. Dis que tu sais que cet outil rend les gens fous, que tu n’en veux pas. Ils te proposeront de t’en débarrasser. Accepte et tout devrait passer tranquillement.
5. Sors en étant le plus serein possible, ne le sors pas avant d’être dans un lieu loin de leurs locaux.
6. A la fin de la lecture de cette lettre, arrache la lentille ou écrase là, la lettre fondra comme du chocolat sous canicule.
Je suis désolé de n’avoir à t’offrir en ultime cadeau que cet objet de malheur (certainement la cause de ma mort par ailleurs, si c’est le cas, ne cherche pas). J’aurais aimé être moins transi de peur, de culpabilité et peut être alors que j’aurais pu pleinement profiter pour te voir grandir, te voir apprendre à faire du vélo, être là pour ton entrée au collège, au lycée, en prépa. Être présent pour ta soutenance. Tu avais déjà perdu ta mère et tu n’avais qu’un demi parent. Pardonne-moi. Je te souhaite une vie merveilleuse à l’image de l’homme que tu es : radieuse, pleine de vie, complète. Une vie qui te comblerait enfin comme je n’ai jamais su le faire.
Sache que je t’ai aimé toute ma vie mon petit Atome.
Ton père
Pierre se rendit compte qu’il pleurait. Cela devait faire un moment car des larmes étaient éparpillées devant lui sur la table de marbre. Ce surnom d’atome était très ancien et il n’en avait aucun souvenir… jusqu’à lire ces mots qui avaient été écrits. Un jour d’été particulièrement chaud où Pierre devait avoir quatre ans, son père avait donné une minuscule goutte à une abeille assoiffée, la goutte avait suffit à faire repartir l’insecte. Pierre en était émerveillé. Son père lui avait alors que dit même les choses les plus petites peuvent avoir un immense pouvoir. Comme les atomes. Puis Pierre avait répondu « alors je te donne des atomes d’amour pour t’en mettre plein dans le cœur ! Si c’est petit, tu peux en mettre plein ! ». Son père l’avait pris dans ses bras et ponctué d’un « merci mon petit Atome ». Aujourd’hui, avec son recul d’adulte, il aurait dû se douter qu’il était passionné par les sciences. Mais au fond, cela ne changeait rien.
Le bruit d’une caméra qui zoome le sortit de ses émotions. Puis tout se déroula très vite. Il donna un coup de poing sur la lentille qui fondit effectivement comme son père l’avait dit. Son poing posé sur la table, il balaya la boite au sol, sous la table en marbre et s’appliqua à suivre la procédure. Il était extrêmement troublé quand à l’activation du bouton, 2 textiles fins presque froids apparurent. Il commença à glisser le « bon » dans sa chaussette quand 4 personnes entrèrent à la hâte. Heureusement que le bureau était grand, il peut, in extremis, rappuyer 3 fois sur le textile pour lui redonner une forme solide.
Il essaya de se relever mais sa tête heurta la table en marbre, ce qui lui arracha un cri et une vive douleur.
Des bras agrippèrent ses biceps et le sortirent de là.
- Est-ce que vous allez bien Monsieur ? Vous voulez un verre d’eau ?
- Une poche de glace dans le bureau 125 s’il vous plait !
Pierre était un peu sonné et fatigué mais parfaitement lucide. Il s’entendait répéter sans cesse « non mais ça va, ne vous inquiétez pas, ça va ».
Après quelques minutes, chacun était assis, il y avait juste une femme en blouse blanche qui avait pris place entre Pierre et les 3 autres, à une autre branche de l’étoile.
- Je me présente je suis le Dr De Taormina, je suis psychiatre et scientifique ingénieure. J’ai, par ailleurs travaillé avec votre père. Je suis présente pour vous aider à prendre une décision juste, en lien avec vos émotions du moment mais aussi vos valeurs profondes pour ne pas avoir à regretter votre décision. Comment vous sentez-vous ?
- Un peu comme si je m’étais cogné à une table de marbre. Plus sérieusement, un peu troublé mais clairvoyant sur la décision à prendre
- Savez-vous ce qu’est cet objet Mr Beaumann ? interrompit la jeune femme
- Oui. C’est un objet capable de reproduire n’importe quelle odeur.
- Parfaitement. Devinez-vous quelle question nous allons vous poser ?
- Vous allez me demander si je veux le garder ou le céder c’est cela ?
- Précisément Mr Beaumann.
- Si je puis me permettre, intervint la psychiatre, je sais que vous devez être troublé. La mort soudaine de votre père – à propos toutes mes condoléances- cet héritage, cette lettre… Seul vous connaissez son contenu et, vu l’état dans lequel se trouve l’objet, il en restera ainsi. Je me doute que c’est peut-être l’ultime cadeau de votre père, pour vous. Qu’il serait peut-être douloureux de le céder ? Peut être même qu’il serait douloureux de le garder ? Où vous positionnez-vous Mr Beaumann ?
Pierre déglutit, son malaise était grandissant. Il devait être suffisamment fort pour ne pas sembler désorienté, ne pas risquer un réel évanouissement car s’ils relevaient ses jambes et voyaient le tissu…
- Ma position est très claire, cet objet ne me touche pas. Ni de près ni de loin. Je ne savais même pas ce que c’était avant de venir ici. Mon père a sacrifié tout le temps qu’il aurait dû me donner pour cette…. Abomination. Dans la lettre, il est écrit que cela peut rendre les gens fous et je n’en veux pas.
- Vous a-t-il dit autre chose dans cette lettre ?
Pierre se sentait piégé, comme si chaque phrase qu’il prononcerait allait être décortiquée minutieusement pour trouver une excuse pour l’éliminer (comme l’avait écrit son père). Il pensait à Roxane et se reprit :
- Non, rien de particulier sur l’objet. Juste des choses que l’on trouve dans les lettres des gens qui sentent la mort arriver et se sentent coupables de tous les non-dits, non faits et qui dégoulinent de repentance.
- Je vous sens très en colère Mr Beaumann…
- Non, enfin, peut-être. Je ne sais pas
- La psychiatre que je suis vous dira qu’ici est un espace sûr. Vous avez le droit de vous mettre en colère, de la faire vivre cette colère comme tout à l’heure quand vous avez brisé la lettre ou envoyé par terre l’eco-ollfacteur. Si colère il y a, elle est légitime…
- Mais il y a de quoi enfin, explosa Pierre en sanglotant à demi. (Il se leva d’un bond). J’ai perdu ma mère alors que je n’avais que quelques heures de vie. Quel début de vie spectaculairement enviable n’est-ce pas ? Mon père était un homme qui a passé plus de temps à construire ce gadget plutôt qu’a construire la vie de son propre fils ! Un être vivant ! Qui ne demandait qu’à être proche de lui, aimé de lui, grandir avec lui pas à côté de lui. C’était mon seul parent vivant ! Il me dit qu’il aurait aimé être là pour les moments importants de ma vie mais il aurait pu l’être ! Ma mère ELLE ne le pouvait vraiment pas ! Toutes les fois où sa chaise était vide, toutes les fois où même présent son regard était vide…Cette solitude comme ultime compagne pendant toutes ces années où je me sentais me construire sur des sables mouvants, sans sa main pour m’en sortir ! Et il ne suffit pas d’une lettre pour réparer tout ça ! Ni même d’un bidule sans âme (son regard se posa sur la boite). Je suis prêt à briser son travail en paiement de la dette d’avoir brisé ma vie ! Seulement je suis là, encore, alors que lui est mort ! Mort ! MORT !
Il allait poser un poing massif fermé contre la boite lorsque le dactylographe hurla un « non » sonore, raisonnant dans la table de marbre. Pierre se figea, le Dr proposa de rasseoir.
- Je n’en veux pas. Je voudrais m’en débarrasser et ne jamais l’avoir connu… dit Pierre dans un souffle
- Avoir connu qui ? l’objet ou… votre père ?
Pierre ne répondit pas. Il fixait une feuille de l’immense plante. Il ne voulait pas répondre à cette question et encore moins exploser comme il venait de le faire. Au moins les protagonistes le croyaient sûrement.
- Nous avons une solution à vous proposer Mr Beaumann. Aux vues de la constatation que chacun aura faite ici, vous ne souhaitez pas garder cet objet en votre possession. Nous pouvons, avec l’équipe de scientifiques qui a travaillé avec votre père, vous débarrasser de l’objet en tout sécurité car il contient des composants chimiques extrêmement toxiques et nocifs. Vous seriez donc débarrassé de cette mission. Vous voyant bouleversé, c’est une proposition qui me semble adaptée à la situation. Qu’en pensez-vous ?
- Je suis d’accord. Pardonnez mon emportement mais…. Ce n’est pas juste. Excusez-moi mais, est ce que l’on peut signer et que je rentre chez moi ? Je suis très fatigué. Les nuits sont courtes.
- Sans aucun problème. Il vous suffira de signer ce contrat en 4 exemplaires je vous prie. Et bien sûr le compte rendu.
Les contrats étaient signés par les quatre professionnels qui avaient l’air confiants et triomphants, Pierre le ressentait dans les micros regards entre eux, les petits sourires discrets et une sensation de soulagement de leur part. Pierre signa, hoquetant encore, l’émotion acide calée dans le fond de sa gorge. Une fois tous les contrats signés, Les protagonistes continuèrent à parler à Pierre mais il ne se souvint pas de leurs propos, ni même de leurs visages. Juste que, pour les autres détails plus « ordinaires », un autre notaire prendrait rendez-vous avec lui et un rappel sur l’acceptation de la confidentialité. La porte massive se rouvrit, il retrouva la petite pièce immaculée, reprit ses affaires et se sentit étrangement réconforté par son béret noir. Pendant une seconde, il eut envie de prendre le tissu dans sa chaussette mais il se ravisa, il ne jeta même pas un coup d’œil dans sa direction.
Il sortit, avec la même démarche qu’à l’aller, des sanglots encore présents dans sa poitrine. Une part de lui se sentait soulagé mais une autre se demandait à quel moment il avait joué la comédie pour leur échapper, si cela allait vraiment fonctionner ou si ce qu’il avait dit était la pure vérité.
Le soleil était toujours aussi insolent dans le ciel. Il devait être un peu plus de midi. Roxane devait l’attendre.
Lorsqu’il entra, son chien voulu lui faire sa petite « danse de la joie » habituelle mais il se figea, la truffe posée sur le tissu. Roxane dit, depuis la cuisine :
- Tu es rentré, ça a été ?
- Oui oui…
- Raconte !
Il jeta un regard dans le miroir et vit ses yeux enflés, rouges. Derniers vestiges de ses larmes versées. Il se sentait à peine la force de marcher, de manger, de tenir debout, de se sentir vivant. Il prit le tissu depuis sa chaussette dans ses mains et le cacha dans le tiroir à écharpe de l’entrée.
- Oh rien de spécial. Banalités administratives.
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