Envoûtement
Avachie sur mon pouf, je sentais sa laine duveteuse caresser mes bras. Le souffle violent, me distrayant de ma lecture, me fit déposer mon livre sur le sol pour observer à travers la fenêtre cette danse ombrageuse fendant la pénombre, témoignant de la symbiose entre les arbres et du rythme d’Eole. J’étais comme enlacée par sa mélodie.
Cette danse hypnotique me plongea dans un état de quiétude profonde. Je sentais mon corps qui s’enfonçait dans son assise moelleuse. Je me penchai pour atteindre le breuvage fumant déposé sur la table en bois massif devant moi. Sa douce chaleur enveloppa mes mains. Je portai la tasse à mes lèvres et laissai le liquide envoûtant glisser dans ma gorge, réchauffant mon corps de l’intérieur. Je m’imprègnais de ces arômes fruités et amers.
J’étais là, seule dans ma maison isolée de toute civilisation, entourée par des arbres vigoureux vieux de plusieurs siècles, une tasse de chocolat chaud à la main, un livre à mes pieds, savourant cet instant comme de l'ambroisie divine. Je m’étais retrouvée, ou plutôt trouvée, après tant d'années à me plier et à me conformer aux normes imposées. J’étais enfin libérée du poids de cette malédiction. Je n’aspirais qu’à une chose : conserver ces moments suspendus.
Soudain, un coup violent retentit contre ma porte en bois ! Puis deux !
Mon corps se raidit, alerte ! Je n’attendais personne… et personne n’était censé savoir où je me trouvais.
Mon cœur battait à tout rompre, manquant de sortir de ma poitrine.
La simple lueur de ma bougie ne suffisait pas à éclairer les fenêtres extérieures. Alors, avec lenteur, sans un bruit, mes chaussettes glissèrent sur le parquet. Je m’approchai avec méfiance en direction de la porte d’entrée. Mes mains saisirent prestement une sculpture en bronze prenant la poussière sur ma bibliothèque en acacia.
Le corps tremblant, je m’approchai du judas. Rien. Personne. Cela défiait toute logique. Les gonds de la porte tremblaient sous les assauts. Et pourtant, personne ne se trouvait derrière cette porte.
Les bras lourds, je ne savais que faire. La présence d’esprit m’aurait invitée à ne pas ouvrir cette porte. À quitter cet endroit pour me mettre en sécurité. Pourtant, je me sentais comme envoûtée, dépossédée de mon corps. Flottante, je me vis déposer la sculpture au sol et tendre la main vers la poignée. La saisir. La descendre. La pousser. Ma conscience luttait contre cette emprise mystique. Elle dut rendre les armes. Mon corps tremblait de tout son être, ma respiration se faisait courte.
Le vide m’envahit, j’étais comme dans un état second. Ma respiration et mon corps semblaient tout aussi perplexes que mon esprit. Personne ne se trouvait derrière cette porte. Personne n’était visible. Seules les mélodies naturelles atteignaient mes oreilles. Personne ne semblait présent, pas de respiration inexpliquée, pas de craquement de feuilles mortes ou de branches sèches. Rien. L’étrangeté ne s’arrêtait pas là, les chouettes, ses gardiennes chantantes de la nuit s’étaient tues.
Un sentiment d’oppression m’envahit. Ma nuque s’inclina vers le sol.
Un paquet innocemment enveloppé de kraft reposait à mes pieds. Mon dos se voûta, mes bras se tendirent et aggripèrent ce paquet dans un étau d’acier. Une main referma la porte.
Me voilà dans mon salon, un étrange paquet à la main. La compulsion ne s’arrêta pas. Mes doigts déchirèrent ce paquet avec férocité telles des griffes en furie.
Mon corps s'affaissa telle une masse sur le sol. Devant moi se trouvait le grimoire d’Hecate. Cela n’avait aucun sens. Je le tournais dans tous les sens, examinais les moindres détails. La couverture en cuir teintée de noire, sertie de rubis, les pages épaisses jaunies par le temps épaisse et irrégulières, de l’encre rouge sillonant la tranche semblant formé des tâches de sang. Cela ne pouvait pas être possible. Il avait été enfermé dans le cercueil de Magistra Vareyana et avait brûlé avec celle-ci. Il avait été détruit, mettant fin au règne de terreur des Kraeteas. Et pourtant, il était bien là. Son poids dans mes bras était bien réél.
Que pouvait signifier cela ? La seule certitude qu’il me restait : mon passé m’avait rattrapé, la fuite ne pourrait bientôt plus être une option. Le renouveau n’était donc qu’une chimère inatteignable. La vie n’était qu’une farce dont nous étions de simples pantins sans conscience soumis aux règles de la destinée. Existais-je réellement ? Ou n’étais-je qu’un archétype créé de toutes pièces pour amuser un être supérieur ?
Mes mains écartèrent les pages de cet ouvrage que j’avais parcourues des centaines de fois pour préparer mon initiation au sein du Coven. J’aperçus des glyphes qui ne devraient pas être présents. Des glyphes d’une civilisation ancienne, presque mythologique. Mon doigt glissa dessus et se retrouva teinté d’encre noire comme l’abysse. Elles ont été ajoutées. Mais pourquoi ?
Je commençais à tourner la page quand j’égratignai mon doigt sur le papier. Des gouttes de sang perlèrent sur l’ouvrage, se fondant avec les tâches rougeâtre parsemant la tranche. Une goutte tomba sur l’inscription. Je sentis un crochet s’agripper à mon nombril, me tirant vers l'avant. Les murs, les meubles de mon salon devinrent translucides jusqu’à disparaître, me laissant dans l’obscurité la plus totale.
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