Chapitre 1

Ce livre n'existe pas

1944 mots · ⏱ 8 min

Ce livre n’existe pas Nadeg avait lu tous les registres des archives départementales sans pouvoir découvrir qui était son arrière-grand-père. Son arbre généalogique remontait du côté de sa maman jusqu’au dix-septième siècle, mais la branche paternelle directe s’interrompait assez tôt sur la mention : « Né de père inconnu ». Elle avait cherché des mois et des mois alors qu’il suffisait de demander à son grand-oncle. – Ton ancêtre, un père inconnu ? Tu parles ! J’étais petit, mais pendant les repas de famille tout le monde en parlait, ici tout le monde le connaissait. Évidemment, on disait qu’on était sûr de rien. Ton arrière-grand-mère travaillait chez un fourreur écossais très entreprenant. Le jour où elle est tombée enceinte, elle a dû quitter la place. Il ne faut pas de scandale chez les bourgeois. Le grand-oncle lui expliqua que cet écossais s’était fait construire une riche demeure qui eut une triste fin. Quand elle fut mis en vente personne ne fit une offre correcte. Il faut dire que la bâtisse n’avait pas très bonne réputation. Des domestiques avaient rapporté que des objets y changeaient fréquemment de place. Les citadins avançaient des tas de preuves indiscutables pour affirmer qu’elle était hantée. La nuit, les fenêtres des pièces, pourtant inhabitées, du troisième étage n’étaient jamais aussi sombres qu’elles le devraient. L’hiver, après une chute de neige alors que tous les toits de la ville avaient encore une chape blanche ; la vieille bâtisse montrait ses ardoises violettes. Quelles présences pouvaient bien la réchauffer ? Finalement, la mairie fit l’acquisition du bâtiment qu’elle transforma, quelques années, en annexe de l’orphelinat. La mauvaise réputation de la bâtisse ne cessa d’empirer. Les enfants racontaient qu’ils percevaient des bruits anormaux et des luminosités inexplicables. Ils ne voulaient plus aller dans la grande bibliothèque qui servait de salle de classe. Soi-disant que leurs livres pouvaient disparaître un jour ou deux, que leurs cahiers se retrouvaient dans la case du voisin. L’établissement fut subitement fermé et le lieu fut désert jusqu’à la Seconde Guerre mondiale où la mairie le proposa à la Gestapo. Les caves furent converties en cachots et l’immense bibliothèque servit de salle d’interrogatoire. Après cette sombre période, la mairie remit le bien en vente à très bas prix., mais qui aurait voulu d’une maison hantée où les cris des résistants torturés résonneraient la nuit Finalement, on décida d’abattre le bâtiment pour édifier une médiathèque fort moderne. Elle hérita des rares livres qui avaient échappé aux pillages. Le lendemain quand Nadeg s’y rendit elle avait un état d’esprit bien différent de l’accoutumée. Elle était sur la terre de son ancêtre. D’ordinaire, elle se dirigeait directement vers les étagères où se côtoyaient ses auteurs préférés. Katherine Pancol, Françoise Bourdin, Amélie Nothomb, Danielle Steel. Mais ce jour-là, elle voulait profiter du lieu, elle flânait. Dans un recoin où elle n’allait jamais, un livre attira son attention. Ici, un livre qui n’était pas rangé, c’était extrêmement rare. Posé à plat, à l’envers, il dépassait légèrement de son étagère ; juste assez pour qu’on ait envie de le remettre en place. Elle le saisit entre le pouce et l’index et ressentit de légers picotements dans ses doigts. Elle le reposa aussitôt, se frotta, machinalement, la main sur son pantalon. Elle reprit son chemin, mais revint en arrière ; elle n’avait pas lu le titre de l’ouvrage et qui sait si les picotements se renouvelleraient. Elle le tint un instant sans rien ressentir et le retourna pour en connaître le titre. Elle resta bouche bée un instant en lisant « Ce livre n’existe pas ». Ce titre se détachait en jaune doré sur un fond brique. Elle ne choisit rien d’autre. Une envie inexplicable d’en savoir plus s’était emparée d’elle. Totalement troublée, elle rentra chez elle directement, en délaissant ses courses ordinaires. Elle déjeuna sans pain. D’habitude, elle bouquinait au lit, c’était devenu indispensable pour que le sommeil l’envahisse. Mais là, avant même de se mettre à table, elle éprouva le besoin de feuilleter le livre qu’elle venait d’emprunter. Il lui parut qu’il contenait une analyse fine de tous les paradoxes qui ont hanté l’homme depuis la nuit des temps jusqu’à nos jours. Ce soir-là, elle se coucha beaucoup plus tôt. Elle était trop nerveuse pour s’intéresser à la télévision et le premier chapitre, savoir ou croyance, lui tendait les bras. Dans l‘avant-propos, l’auteur avouait que son but était d’intriguer le lecteur, de le rendre perplexe, de chatouiller le petit diable qui sommeille en lui. Son objectif était déjà atteint. Elle s’endormit, son livre à la main, en lisant Descartes qui racontait qu’il avait coutume de se représenter en songe les mêmes choses qu’il voyait dans la vie réelle.. Et bientôt, Nadeg rêva. Un rêve agréable mais totalement absurde. Elle était un joli papillon jaune soufre qui voletait de fleur en fleur dans un immense champ de colza baigné par un doux soleil de printemps. Elle frétillait. Elle félicitait chaque fleur pour sa beauté et son odeur agréable. Le vent était doux et sa trompe se délectait de nectar au goût de lavande. Au bout du champ, les voitures bouchonnaient sur la route. Ils étaient nombreux à aller au travail. Elle avait trop mangé. Elle se posa sur une large feuille pour digérer et elle s’endormit. Le lendemain matin, comme d’habitude, elle n’était pas en avance pour prendre le chemin du bureau. Elle rencontra le premier bouchon alors qu’elle traversait un champ de colza en fleurs où voletaient quelques papillons jaunes. Elle rabaissa le pare-soleil. Le petit sac de lavande qui pendait à son rétroviseur exhalait encore un peu de doux parfum. Une idée folle lui traversa l’esprit : Mais qui était-elle ? Une secrétaire qui rêvait qu’elle était un papillon ou un papillon qui rêvait qu’il était une femme se rendant à son travail. Au bureau, elle ne put pas s’empêcher de se questionner sur l’authenticité de ses actes. Les problématiques rencontrées dans le livre lui occupaient totalement l’esprit. De retour chez elle, elle le rangea au plus profond du tiroir de son bureau. Elle allait se faire violence pour ne pas le ressortir, au moins pendant quelques jours. Il fallait bien que l’on décide de ses pensées et de ses actes par soi-même. Ce livre était dangereux. Elle dîna calmement. Elle feuilleta le programme de la télévision pour choisir un bon film qui allait lui occuper l’esprit. Malheureusement, à la coupure publicitaire, en se dirigeant vers la cuisine, elle ne put s’empêcher de jeter un coup d’œil dans la chambre. Posé à plat, à l’envers, il dépassait légèrement de la table de nuit. Ce n’est pas possible. Pourtant, il était bien là. Elle le saisit entre le pouce et l’index. Il picotait. Elle resta perplexe une seconde car la couverture lui parut plus fade, beaucoup moins rouge. Elle allait juste jeter un œil au chapitre suivant. On n’y parlait des poutres pourries du navire de Thésée, ce jeune athénien qui accomplit tant d’exploits qu’on voulut garder en souvenir son bateau. Seulement, avec le temps, son navire s’abîmait et il fallait sans cesse le restaurer. Remplacer un cordage, une poutre, remettre du bitume. Au bout de quelques siècles, il ne restait plus rien, ou pas grand-chose, du bateau original. Était-il encore le bateau du héros grec ? On serait tenté de répondre plutôt non ; mais aussitôt, une autre question plus perfide émerge : quand avait-il cessé de l’être ? Et le livre insistait sur des questions simples auxquelles on ne pouvait pas répondre. A quel moment un tas de sable finit-il d’être un tas de sable quand on retire les grains un à un ? Finalement le livre l’accompagna chaque soir en l’exaspérant autant qu’en la ravissant. Elle ne parlait à personne des phénomènes surprenants qu’elle vivait. Quand le sommeil la gagnait, elle reposait le livre sur sa table de nuit, bien fermé, avec son marque-page favori en place. Mais l’autre matin, elle vit son marque-page à côté du livre fermé, elle avait dû oublier de le mettre. Seulement le soir, elle avait retrouvé le livre ouvert à la bonne page. Depuis, elle ne mettait plus de marque-page, le livre s’ouvrait de lui-même. Vers la fin de l’ouvrage, les choses se compliquèrent. Un soir, bien calé entre ses oreillers, elle le saisit machinalement. Elle le trouva beaucoup trop léger, manifestement moins épais qu’à l’accoutumée. Cette fois, elle était certaine que la couverture était plus pâle et que cela ne venait pas de la faible lumière de sa lampe de chevet. L’écriture des premiers chapitres semblait affadie. Elle se frotta les yeux, elle rajusta ses lunettes, rien n’y fit. Le livre s’évaporait-il à mesure qu’elle le lisait ? Mais, comme envoûtée, elle ne s’arrêta pas à cela, il fallait qu’elle se concentrât sur le chapitre suivant où un certain Zénon prétendait qu’un superbe athlète grec ne pouvait pas battre une tortue à la course. Maintenant, on lui proposait de prendre une boite vide et d’écrire en gros sur une étiquette « cette boite est vide » Si vous collez l’étiquette sur la boite vous n’avez pas de problème : la boite est vide. Mais si, avec un peu de perversité, vous laissez tomber l’étiquette dans la boite, votre étiquette devient fausse. La boite n’est plus vide. Alors vous collez l’étiquette contre une face interne de la boite et elle redevient vraie. On en conclut que la colle a beaucoup d’influence sur la vérité. Dans quelques jours, il faudrait rapporter l’ouvrage à la bibliothèque. Seulement, il n’était plus qu’un mince livret, les chapitres un, deux et trois avaient complètement disparu. Le titre, sur la couverture blanchâtre, n’était plus lisible. Il était urgent achever la lecture. Il lui restait à faire un bout de route, avec Chrsippe et son crocodile et avec l’homme chauve d’Euboulides. Il était trois heures du matin quand elle termina le livre, il ne pesait presque plus rien. Il lui fallait dormir, elle reprenait le travail dans quelques heures. Le soir, elle trouvait dans sa boite aux lettres un rappel de la bibliothèque ; il fallait rapporter le livre avant deux jours. Mais il n’y avait plus de livre . « Le livre qui n’existe pas » n’existait plus. Alors elle prit sa plus belle plume pour répondre : « . Effectivement, je me rappelle très bien avoir emprunté un ouvrage dans votre bibliothèque. La dernière vision que j’ai de lui est celle d’un petit livret pâle dont le titre avait totalement disparu. La seule chose que je peux vous affirmer, c’est qu’aujourd’hui, j’ai cherché partout et que je ne l’ai pas retrouvé. Je pense qu’il disparaissait au fur et à mesure que je le lisais. Les choses sortaient du livre pour entrer en moi. C’était un livre bizarre qui vivait en équilibre et qui s’ouvrait chaque soir à la page où je l’avais laissé la veille. Cette histoire me parait aujourd’hui totalement extravagante, mais je l’ai vécu comme sous une emprise qui faisait que ce côté surnaturel ne me choquait pas. Ma manière de voir les choses a beaucoup changé. Je sais que les sens sont trompeurs. Le bizarre me parait parfois naturel. On ne sort d’ailleurs jamais indemne d’un bon livre Je me méfie beaucoup plus de mes intuitions. Pourtant, je vais vous en livrer une. Si j’étais à votre place, je regarderais sur toutes les étagères de votre bibliothèque. Je pense que sur l’une d’entre elle, il y a un ouvrage orangé qui dépasse légèrement. Il est posé à plat, à l’envers. Saisissez-le entre le pouce et l’index. Retournez-le et vous verrez écrit en jaune doré sur un fond brique. « Ce livre n’existe pas». Alors vous pourrez indiquer à votre ordinateur que le livre est bien rentré .

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