L’odeur ferreuse du sang mélangée à celle de la poudre emplissait la pièce. Je savais ce que j’allais trouver dans le salon plongé dans l’obscurité, pourtant, je craignais d’appuyer sur l’interrupteur. Dès que la lumière jaillirait et que les corps étendus apparaîtraient enfin, je ne pourrais plus faire machine arrière.
J’avançais d’un pas, les mains tremblantes accrochées à mon arme de service. Mon cœur frappait dans ma poitrine et la sueur commençait à couler le long de mes tempes. Je marchais sur un objet dur et me penchais en avant pour l’identifier. La pénombre me permettait seulement de distinguer une masse sombre. Je poussais avec la pointe de ma botte et l’entendis ricocher contre un meuble.
— Ici la Police ! criais-je, l’écho de ma voix se répercutant contre les murs.
Un long miaulement répondit. La famille qui vivait ici avait un chat semblait-il, mais aucun bruit, aucun murmure ne laissait présager que quelqu’un se trouvait ici.
Je continuais d’avancer et l’angoisse de surprendre l’agresseur me tiraillait les tripes. Je me décidais enfin à éclairer la pièce.
Je n’avais pu retenir un cri de surprise devant la scène qui se dévoilait à mes yeux. Le silence était assourdissant et même l’horloge murale avait succombé à cette attaque. Les aiguilles étaient figées dans le temps, arrêtées à l’heure du massacre.
La mère de famille était toujours assise à table, les mains nouées dans le dos, les chevilles attachées et la tête penchée en avant. Le trou dans son crâne m’indiquait qu’il n’était pas nécessaire de vérifier ses constantes. Le sang coulait sur son visage et ses longs cheveux bruns, et se déversait encore dans son assiette de pâtes.
Face à elle, son époux était ligoté de la même manière, avec une corde similaire et les nœuds effectués à l’identique. Il présentait une plaie pénétrante en plein milieu du dos, et lorsque je me penchais devant lui, je constatais que la balle était ressortie. Ses organes pendaient, déchiquetés ou en bouillie, et se répandaient sur la table et le tapis.
C’était un carnage. Une mise à mort.
J’avais été appelé de façon anonyme. Une voix grésillante et déformée m’avait assuré que des coups de feu avaient été tirés dans cette maison. En sous-effectif, je m’étais rendu seul sur les lieux, pensant à un canular comme cela arrive fréquemment ces temps-ci, et à présent, je devais appeler les renforts.
Je prévenais mon supérieur et raccrochais afin de continuer mon inspection. Le couple n’avait pas encore dîné vu leurs assiettes pleines. Le verre de vin de l’épouse était presque vide et j’imaginais qu’elle en avait bu quelques gorgées en attendant le moment du repas.
Je faisais un rapide tour de la pièce pour découvrir que rien n’avait été dérangé. Les coussins du canapé étaient parfaitement alignés, le vase rempli d’une eau claire et de quelques tiges de lys en fleur. La télévision était éteinte et pas un brin de poussière ne stagnait sur l’écran. Cette maison était soignée et la décoration sobre avec néanmoins une touche féminine.
Je me retournais et avant de lever à nouveau mon regard sur les victimes, je l’aperçus. Collé contre le pied de la chaise, il attendait que je le ramasse. C’était ça que j’avais repoussé avec mon pied en arrivant.
Je tirais un mouchoir de ma poche et l’enveloppais pour le poser sur la table. Il était encore tiède, ravivant ma peur que quelqu’un puisse encore se trouver en ce lieu. Mais mes craintes furent balayées par d’étranges questions : « Qui a bien pu créer un tel objet de mort ? Pourquoi avons-nous inventé une telle arme ? » Pourtant, il était bien là. Un pistolet Beretta noir.
L’ironie de la situation était que j’en tenais également un dans mes mains, et je fus profondément choqué par cette analyse. Jamais je ne m’étais posé ce genre d’interrogation, mais au regard du massacre devant moi, l’évidence venait me frapper.
Qu’aurait été notre monde si les armes à feu n’avaient pas été inventées ? Est-ce que nous continuerions à pourchasser les malfrats avec des épées ? Des arcs et des flèches ?
Il est si facile aujourd’hui d’ôter la vie. Un doigt sur la gâchette et le coup part pour prendre une âme. Une vie volée, une famille déchirée par le chagrin et leur monde s’effondre.
J’entendais les sirènes hurlantes des voitures de mes collègues arriver, pourtant, mon esprit était toujours embrumé par ces pensées. Le regard rivé sur le Beretta, je venais même à remettre en question ma vocation de policier.
Je tenais encore mon pistolet et j’eus la sensation qu’il me brûlait les doigts. Avec une impatience, je le rangeais dans son holster et frottais mes paumes sur ma veste, comme si j’avais été le tueur, l’assassin. J’en étais un d’ailleurs. Pas plus tard que le mois dernier, j’avais armé mon fusil de chasse et visé la biche au cœur du bois. Un coup fatal pour l’animal et une victoire aujourd’hui au goût amer pour moi.
Une main chaude se posait sur mon épaule et je sursautais.
— Bon sang ! Quel carnage ! Ça va aller ? Tu veux sortir un moment pour prendre l’air ? On va prendre le relais.
J’acquiesçais sans pouvoir sortir le moindre mot et quittais les lieux sur mes jambes fébriles. Une fois dehors, j’inspirais profondément et recrachais l’air en toussant. La culpabilité d’être en vie et de respirer m’assaillait. Les images du trou dans le crâne de cette femme et du torse déchiqueté de son mari s’infiltraient à nouveau dans mon esprit. Tout cela à cause d’une arme, un objet pesant moins d’un kilo.
Je m’asseyais sur les marches du perron et sortais mon téléphone portable pour faire quelques recherches. J’en voulais à cet assassin. Je m’en voulais pour cette biche et toutes les bêtes qui sont tombées lors de nos parties de chasse. J’en voulais au monde entier de fabriquer toutes ces armes, de les revendre, de les mettre dans les mains des enfants. Je voulais un coupable, et je le trouvais.
Des pas dans mon dos se faisaient entendre.
— Sale affaire à la veille de ton départ en retraite. Tu as trouvé un indice qui nous permettrait de savoir qui est le responsable de tout ce merdier ?
— Les Chinois !
— Quoi ?
— C’est eux qui ont inventé la première arme à feu avec la poudre noire.
— Tu es sûr que ça va ?
— Non, disais-je la voix pleine d’amertume.
Je regardais ma montre. Elle indiquait minuit. J’attendais qu’une minute s’écoule et décrochais mon holster, ma plaque et sortais mon trousseau de clés de ma voiture de fonction. Je levais le regard sur mon supérieur et lui tendais mes affaires.
— Je vous laisse l’affaire. Moi, je prends ma retraite. Salut patron !
Une dernière bouffée d’air frais et je l’abandonnais là, sur le pas de la porte avec son air ébahi. J’avais besoin de marcher, de faire le vide dans mon esprit.
Après quelques kilomètres avalés, éclairé par la pleine lune et les lampadaires de la ville, j’écoutais mon monde devenir fou. Une épicerie de nuit se faisait attaquer. Deux bandits armés s’en prenaient au commerçant pour quelques billets. Je les voyais sortir en courant, brandissant leurs armes et tirer dans tous les sens. Dans le mien aussi.
Une balle perdue. Une balle pour moi.
Étendu sur le bitume froid, mon sang se répandait et je souriais en pensant aux Chinois que j’avais rendus responsables. S’ils ne les avaient pas inventées, d’autres l’auraient fait. Je fermais alors les yeux une dernière fois avec l’espoir fou qu’un jour, les armes n’existent plus.
Encourager l’auteur
Qu’avez-vous ressenti ?
Choisissez une réaction. Vous pourrez la
modifier ou la retirer à tout moment.
Retours précis
Annotations