Chapitre 1

Ce qu'ils ont laissé

2534 mots · ⏱ 11 min

L’on en parlait comme de majestueuses créatures, dotées d’une beauté dépassant tous les âges. Mais ceux qui récitaient ces rhapsodes ne les avaient jamais vues. D’aucun n’était jamais revenu pour les décrire. Si bien que la seule preuve de leur existence était leurs os gigantesques retrouvés dans chaque contrée du royaume. Après des dizaines d’années à écouter ces légendes, je me retrouvais enfin devant le plus extraordinaire os. Je me rendais au monastère Caume. Niché au creux de la montagne du même nom, il était connu pour exposer sous son porche la relique la plus immense jamais trouvée. Elle trônait, altière, retenue de tomber par des chaînes trop énormes pour avoir jamais servi à autre chose. Extraordinaire vestige d’une époque révolue, sa simple vue déclencha un frisson sur tout mon corps. Il était bien plus grand que ce que j’avais pu concevoir. La créature qui le possédait avait dû arpenter les cent pieds. Mais que représentait cent pieds pour quelqu’un qui n’avait jamais vu pareil monstre ? Le blanc de sa surface reflétait le soleil et l’auréolait d’une aura prestigieuse. Comme une apparition occulte de ce qui ne doit plus exister. Pourtant, il était bien là. Et pour m’assurer de sa présence, j’y risquais une main, là où je sentais une forte chaleur se répandre. Mon sang fourmillait et je crus le sentir commencer à bouillir sous ma peau. - Les dragons étaient des créatures de feu, rien d’étonnant à ce que leurs os en répandent autant d’ardeur. Fasciné par ce fossile, je n’avais pas entendu le claquement des pas approchant ni le frottement contre le sol de la coule ceinte sur ses épaules. Le prêtre m’adressait un sourire courtois, mais il me semblait davantage empreint d’une fausse bonhomie. Le reste de son visage avait les traits tirés, sombres et creusés. Et son sourire au milieu de ces rides ressemblait plutôt à une grimace. -J’ai toujours cru qu’ils n’étaient que fables et exagérations. Oh, nul doute qu’ils ont existé, mais pardonnez à ceux qui n’ont pu voir de leurs propres yeux cette relique merveilleuse. Elle prouve tant et si bien que les Dieux nous ont bénis de les avoir soustraits de notre terre. Mon expression devait sembler aussi fausse que la sienne, mais mes mots n’en étaient pas pour autant des mensonges. Personne ne doutait de leur passé sur notre terre, mais tout le monde aimait à raconter sa version. Tantôt ils avaient la taille d’un canasson, mais la rapidité du destrier le plus entraîné. Tantôt ils surpassaient le donjon le plus haut de la contrée. Devant cet os, il était clair que les premiers avaient tort. Quant aux seconds, ils exagéraient pour romantiser leurs rhapsodes, qui pouvaient leur en vouloir. -Nous ne leur avons survécu que parce que nos Dieux les ont dotés d’yeux atteints quasiment de cécité, ajouta le prêtre, et ainsi avons-nous réussi à nous cacher. Certains aiment à croire que nos ancêtres ont réussi à les chevaucher et à les dompter. Mais leurs os ne trôneraient pas ici si c’était le cas. Sur cette dernière phrase, il ouvrit les bras pour m’inviter à contempler un peu plus le seul vestige présent de ces créatures. Cependant, me voyant impatient, m’invita finalement à entrer au sein de ses murs. Se souvenant promptement de la bienséance, il m’adressa un discours de bienvenue. -Le chemin a dû être long, le repos vous fera le plus grand bien. Nos frères ont été enchantés d’apprendre la venue d’un nouveau cartographe parmi nous. Tout en continuant son accueil, je me laissais le loisir d’admirer ces gigantesques fresques chamarrant les murs de la chapelle. Elles retraçaient notre histoire sur des siècles. Et surtout la naissance jusqu’à la mort de ces créatures diaboliques. Bien que leurs couleurs fussent de mille reflets lumineux, leurs faces étaient d’atrocités et elles représentaient à merveille la terreur qu’on avait d’elles. On les peignait immenses, survolant tous les paysages, et surtout brûlant tout sur leur passage. Les hommes y étaient dépeints souffrant, suffoquant et terrifiés. Ces scènes se déroulaient le long de la nef, et arrivé au chœur, on en voyait la fin tragique. Tragique pour les dragons, car pour l’homme elle était la renaissance. Ils n’étaient plus au ciel, mais au sol, empilés, calcinés, meurtris. Et les hommes triomphaient. Si bien que notre calendrier se calculait en fonction de cette disparition, et ainsi nous trouvions-nous en l’an 406 ap. l’Extinction. Après la chapelle nous parcourions des couloirs interminables et sombres. Ces immenses murs de pierres humides auraient dû me faire grelotter de froid. Mais j’y ressentais une agréable chaleur, comme si un feu nous accompagnait à chacun de nos pas. Après des jours de traversée du territoire au sein des bourrasques rigoureuses de l’hiver, être entouré de chaleur exaltait mes sens. Mes doigts retrouvaient leur sensation, mon odorat se réveillait et je pouvais sentir la minéralité des pierres. Mais très vite, cette chaleur agréable devenait étouffante. Sous ma bure, je sentais la sueur couler le long de mon dos. Et cela devint encore moins confortable lorsque je remarquais qu’on s’éloignait du centre de la bâtisse et que pourtant la chaleur augmentait toujours. Me voyant tirer sur mon col pour essayer d’aspirer une goulée d’air frais, le prêtre comprit ma suffocation. - L’été ne nous quitte jamais vraiment. Vos bures viennent des régions où le froid pénètre la peau. Nous vous prodiguerons de nouvelles bures, à la laine plus fine. - Comment cela se fait-il ? Tout le pays voit son peuple mourir de froid, mais ces murs semblent construits dans le volcan de Féron même. Il eut d’abord un petit rire avant d’ajouter : - C’est presque cela. Nos ancêtres avaient des connaissances sur les dragons que nous avons oubliées. Certaines nous sont restées. Comme le fait que le froid n’atteint pas les dragons. Leurs os, plus particulièrement, dégagent à eux seuls une forte chaleur. - Les os ? Mais où sont-ils ? - Sous nos pieds, au-dessus de nos têtes, tout autour de nous. Et, au bout d’une coursive, arrivé devant une porte que je compris être la mienne, il s’en fut. Avec un dernier sourire sur les lèvres, il fit tourner ses draperies et s’évapora dans cette vapeur de robe. Ses pas étaient si légers qu’ils ne laissaient qu’un soupir et bientôt plus aucun bruit ne fut perceptible. Et j’aurais dû n’entendre qu’un silence absolu. Pourtant, il y avait autre chose. Un grondement profond. Quelque chose accompagnant nos pas, nos paroles. Si sourd qu’il était quasiment imperceptible à l’ouïe. Mais l’air ambiant pesait de ce grondement. Le sol avait l’air de trembler légèrement. Et peut-être était-il là depuis le début de mon arrivée. Les jours passaient et toujours l’on entendait ce fond sourd qui rythmait notre quotidien comme un roulement d’orage continu. La nuit, il aurait pu me bercer. Mais il m'empêchait de dormir. Ce n’était pas tellement le bruit. Il était quasiment imperceptible. Mais plutôt les questions qui montaient qui me tenaient en éveil. -Vous l’entendez ? avais-je fini par demander. On était tous réunis autour de la table du souper. Et il était toujours là. Entre les entrechoquements des cuillères dans les écuelles, entre les versets de la prière, entre les toux. Tous mes frères levèrent les yeux vers moi, mais un seul me répondit : - Entendre quoi ? - Eh bien… Le… Je ne sais pas, le grondement ? Cette fois-ci, même lui ne me répondit pas. Et ils avaient baissé les yeux. Le silence parut trop long et enfin on le brisa : - Vous vous y habituerez, ce n’est pas si fort. Et je n’osais plus poser de question depuis lors. Le grondement s’assourdissait dans mon esprit, mais les mots ne me venaient plus. Je l’entendais d’autant plus lorsque j’étudiais à la bibliothèque. Elle recelait de milliers d’ouvrages triés par chronologie. Les étagères étaient remplies et si hautes. Lorsque l’on se mettait à leurs pieds, elles semblaient dégringoler du plafond et vouloir nous tomber dessus. Mais, même si tout livre mérite d’être lu, ma qualité de géographe me ramenait indéfiniment vers ceux des cartographies et topographies. La bibliothèque du monastère Caume avait pour réputation de détenir les plus anciens écrits. - Voici les cartes de la région. Elles sont fragiles, prenez le plus grand soin lorsque vous les déplierez. Il était apparu comme de nulle part et avait posé délicatement sur ma table une dizaine de parchemins. Quelques-uns étaient reliés, mais la plupart n’en avaient pas le luxe. - Je vous remercie, mon frère. Savez-vous jusqu’à quand remonte la plus datée ? Il fit une moue dubitative, sûrement n’en savait-il pas grand-chose. Mais il articula tout de même : - En l’an 34. - Avant l’Extinction ? - Non, après. Et sur ces mots, de partir dans un frottement de laine et le frottement des pieds sur les dalles. Il avait pourtant bien raison. 34 ap. l’Extinction était la reproduction la plus vétuste de toutes. Pas tant antédiluvienne pour ma recherche, elle l’était assez pour me questionner. Car les traits qui démarquaient la montagne n’étaient pas les mêmes de nos contemporains. Ses limites s’étaient, depuis presque 400 ans, élargies. Et elle avait été beaucoup plus abrupte, même si elle l’est encore. On le constatait par l’épaisseur du trait utilisé pour la représenter. Les détails paraissaient dérisoires, mais ils ne l’étaient pas assez pour en souligner l’importance. La montagne s’était tassée, à l’excès pour une période de quatre siècles seulement. La bibliothèque me vit alors en quête de documents introuvables. À fouiller autant les étagères, les grondements perpétuels ressemblaient à des murmures que se lançaient les murs entre eux. À débattre de savoir si je réussirais ou non à trouver ce dont j'ignorais encore. Ils n’étaient pas les seuls à chuchoter. Les frères qui passaient par la bibliothèque le faisaient autant entre eux, accompagnés de regards malaisés. Mais je m’obstinais. La plus grande bibliothèque du royaume ne pouvait avoir des cartographies qui s’arrêtent en l’an 34. La lune m’observait chaque nuit, répandant sa lumière dans la bibliothèque. Le jour, le soleil lui prenait le relais. Le grondement, lui, me narguait nuits et jours. Et je crus l’entendre émettre un ronronnement lorsqu’enfin je les trouvais. Les parchemins étaient cachés dans l’illusion d’un document quelconque. À la vue de tous mais au su de personne. À l’allée numéro neuf, sur l’étagère numéro deux. Entre deux ouvrages quelconques, ils se dissimulaient dans une épaisse couche de poussière. 176 avant l’Extinction. Mais l’endroit représenté était si désert. Les plaines s’étendaient sans limites si ce n’est ce fleuve tranchant en pleine diagonale. C’est lui qui me permit de comprendre ce que j’avais sous les yeux. Il était le Saure. Celui qui passait à quelques milles sous le monastère. Mais ici, aucune bâtisse. Mais surtout aucune montagne. J’en découvrais une seconde. 97 avant l’Extinction. Toujours vide. Une autre, 21 avant l’Extinction. Rien. La prochaine carte dans la chronologie était celle que j’avais déjà observée pendant des jours, 34 après l’Extinction. Le monastère était né. Et la montagne se cramponnait là, comme si sa place avait toujours été sienne. J'avais vite questionné mes frères et le prêtre. Mais aucun n'avait de réponse, insinuant qu'elles étaient pas des cartes de la région, ou étaient des erreurs de cartographie. Pire ils semblaient de jour en jour m'esquiver. Tout cela me restait en mémoire. Il me fallut sortir de ces murs et observer cette montagne. Personne n’y avait rien construit. Elle était trop abrupte, trop rocailleuse pour vouloir accueillir quiconque. Nous avions quelques bourrins afin de nous aider aux travaux agricoles. Et j'en harnachais un pour cette expédition. Au bout de plusieurs heures de chevauchées, mes jambes m’élançaient de crampes à essayer de me cramponner aux flancs du canasson. Mais j’arrivais à un endroit qui me semblait si désert que la douleur me semblait plus aussi terrible que ce sentiment de solitude. Personne n’avait dû même admirer ce paysage un jour. La plaine paraissait ne pas connaître le monde humain et avoir évolué en dehors de toute logique humaine. Le bourrin n’était pas aussi tranquille que je l’aurais espéré. Sous mes jambes, je sentais ses muscles se raidir. Je crus qu’il rabattait ses oreilles pour se préserver du bruit environnant. Mais aucun bruit ne résonnait en ces lieux dont les échos auraient dû assourdir. Non, aucun bruit. Ni les piaillements d’oiseaux, ni le hululement du vent. Ni même ce grondement habituel, celui qui faisait partie intégrante de mon quotidien depuis quelques mois. Figé dans ce silence morbide, mes muscles se contractaient eux aussi. Et enfin le bruit revint. Assourdissant. Un grondement profond. La terre tremblait. Enfin, mon cheval hennissait de terreur. Les oiseaux piaillaient de cris aigus. Et même le vent se levait. Dans tout ce chaos, pourtant, je compris trop vite ce qu’il se passait. Un éboulement roulait le long des flancs de la montagne. Les rochers dégringolaient et prenaient de plus en plus de vitesse à mesure qu’ils roulaient. Mais il n’y avait pas que les pierres qui bougeaient. La terre se déchirait. Elle se craquelait, se fissurait à toute la base de la montagne. Non, pas un éboulement. Et alors que je cherchais à m’éclairer parmi le brouillard qui se levait dans mon esprit, le ciel lui aussi s’assombrissait. Je m’inquiétais de voir la nuit tomber si vite. La lumière s’en allait, mais la chaleur restait. Et s’intensifiait même. Le grondement sourd avait été remplacé par un souffle chaud. Le vent froid qui me fouettait quelques minutes plus tôt m’étouffait à présent. Mon sang bouillait. Et je sentais la sueur dégouliner le long de mon échine. Comme entre les murs du monastère. L’air me manquait. Alors que la montagne respirait. Et elle s’élevait de plus en plus, elle grandissait et semblait pouvoir toucher le ciel. Non pas. Elle se redressait. Je la voyais enfin comme elle avait toujours été. Même dans la pénombre du soleil caché, il n’y avait là nulle roche. Seulement des écailles. Me reviennent en mémoire ces fresques fastueuses de la cathédrale. Exsudant de pompeux reflets impossibles. Celles dépeignant des créatures gracieuses. Non, assurément, ces peintres ne les avaient jamais vues. Car il n’y avait là que cuir rugueux, gerçures semblables aux crevasses dans les roches, sang poisseux. Et c’était quelque chose de trop grand et trop imposant pour réussir à se mouvoir proprement. Lorsqu’il bougeait, le sol tremblait pendant les longues minutes qu’il lui fallait pour redresser seulement sa tête. Et des grondements gutturaux convoyaient ces mouvements. Des grognements qui ne pouvaient résonner qu’en des parties de nous oubliées. Lorsqu’il se mouvait, l’on voyait la terre se fendre. Sa peau s’était confondue à la terre et le simple fait de broncher en détachait chaque parcelle. Je ne pouvais poser mes yeux sur cette bête sans ressentir une terreur d’anciens temps indicibles. Et finalement me revint cet os. Les seuls vestiges de leurs passés. Me revint ce fossile, qui nous impressionnait tous par sa taille. Il était bien trop petit. Et surtout il était trop blanc. Trop immaculé. De quelque animal avait-il appartenu, il était évident que ce n’était pas de dragon. La beauté de l’os n’avait aucun lien avec cette atrocité. Il n’avait été la preuve d’aucune Extinction. Parce que lui avait toujours respiré. Ce n’était qu’un long sommeil.

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