Chapitre 1

le trousseau

1605 mots · ⏱ 7 min

Troisième téquila paf et je ne réalise toujours pas, je le tourne en tous sens dans mon cerveau pré éthylique, ce n’est pas possible. Et pourtant il était bien là. Sur mon paillasson, comme sorti d’une époque révolue de mon passé pas très glorieux de punkette en recherche de sensations fortes. Aujourd’hui, c’est mon anniversaire, j’ai trente ans et je ne pensais pas arriver jusqu’à cet âge-là, le mode No future, c’est un état d’esprit qui nous dépasse parfois. Je me revois ouvrir la porte comme tous les matins depuis un mois pour aller prendre mon poste d’hôtesse de caisse que je peine à garder faute de retards récurrents et je tombe dessus, j’aurais pu marcher dessus, l’éviter mais mon regard s’y suspend comme happé. C’est un trousseau de clés qui pour la majorité des gens est d’une banalité confondante mais pour moi, cela déclenche un tsunami intérieur de très grande amplitude, c’est simple, j’ai failli vomir mes excès de la veille. Je peine à m’assoir sur la marche en face de mon appartement et me saisis de l’objet sans comprendre par quelle magie du sort je le retrouve devant ma porte. Malheureusement, je dois me hâter de me rendre à mon travail ayant déjà quelques avertissements de mon chef de magasin sur le dos. La journée se passe comme dans un brouillard épais, je ne pense qu’à une chose, revenir chez moi et essayer de comprendre, recoller les morceaux, rechercher dans la nébuleuse de mes neurones comment cette réalité est soudain possible. Devant mon quatrième verre, je me souviens, mon séjour en Espagne il y a 10 ans. Mes sorties 7 jours sur 7, les squats de Barcelone, l’underground, la défonce, les belles rencontres et aussi les plus dangereuses, celles que l’on regrette au petit jour. Cela faisait déjà un mois que je trainais avec des amis catalans du milieu punk rock de Barcelone, je travaillais dans un salon de tatouage dans le quartier du raval, j’accueillais les clients et on me laissait faire la vente des bijoux ou plutôt devrais-je dire des clous, piques et plugs en tout genre. J’avais atterri là un peu par hasard en suivant un copain rencontré lors d’une teuf dans le sud de la France. J’avais mis un pied dans la faune de la nuit et je commençais à me faire connaître, il faut dire qu’à l’époque je ne passais pas inaperçu avec ma crête rouge et mes multiples piercings et tatouages. Je voulais me former au métier de tatoueuse et ma nouvelle place me permettait de côtoyer des tatoueurs du monde entier qui transitaient par ce salon régulièrement. Un soir, après la fin de ma journée de travail, je devais retrouver quelques connaissances dans un bar proche de la plaça del sol, quartier qui était encore très populaire à l’époque, devenu complétement bobo aujourd’hui, le monde est foutu, bref. Je me pointe un peu en retard comme d’habitude et tombe nez à nez avec un mec d’une beauté à couper le souffle, du genre qui vous cloue sur place avec les jambes qui flagellent et la sueur qui coule dans le dos. Un coup de foudre absolu me submerge, lui ne me calcule absolument pas, je tente de m’approcher, de parler fort, de le frôler, rien à faire, le néant. Au bout de quelques bières, je comprends qu’il connait un tatoueur avec qui je travaille, c’est le moment, je m’incruste dans la discussion comme je peux donc avec mes gros sabots et une langue espagnole approximative et arrive à lui arracher un sourire. La soirée nous rapproche et je finis par me retrouver chez lui dans un état un peu second. Nous passons la nuit ensemble, de toute ma vie je n’ai connu pareille ivresse dans les bras d’un homme, aucun mot ne peut décrire cette alchimie. Le lendemain quand vient l’heure pour moi d‘aller travailler, il me donne un trousseau de clés et me fait promettre de revenir dans une semaine jour pour jour pour nous retrouver ici. En effet, il doit partir quelques jours pour le travail dans l’ouest de l’Espagne, je ne saisis pas pourquoi il me donne ses clés, il dit me faire confiance et avoir un double, c’est la condition pour nous revoir, mon niveau d’espagnol ne me permet pas d‘en comprendre plus. Nous nous séparons donc sur le pas de sa porte enlacés à deux doigts de refaire l’amour sur son paillasson, je m’extirpe tant bien que mal de ses bras et cours prendre le métro. Je n’ai pas son numéro, aucun moyen de le joindre, je trouve cela très romantique et espère que les jours vont passer très vite car le manque de lui me tiraille déjà. Puis, l’envie de sortir, de danser, de m’oublier me reprend et je me retrouve trois jours après, dans une soirée clandestine sur un chantier désaffecté avec une centaine de personnes s’excitant sur un gros son hardcore. La soirée bat son plein et quand je veux chercher quelques sous dans mon sac à dos, je me rends compte que celui-ci a disparu. Sur le moment, je suis trop à fond pour m’en soucier aussi je déchante au petit matin quand je dois rentrer dans ma colocation sans mes clés. Je me retrouve plantée sur le trottoir fouillant désespérément mes poches. Je finis par gueuler dans la rue les noms de mes colocataires qui finissent par m’ouvrir la gueule enfarinée au bout d’un bon quart d’heure. Je m’écroule en croix sur mon lit pour un chaos technique de plusieurs heures et reprend connaissance avec un bon café serré. Là je réalise l’étendue des dégâts, j’avais laissé non seulement les clés de mon appartement dans mon sac à dos mais aussi les clés de l’appartement de mon amant. Je réfléchis tant bien que mal vu mon état, aux scénarios qui s’offrent à moi : retourner sur les lieux de la fête pour retrouver mon sac ou activer le réseau de la nuit en mode désespéré, mon espoir de retrouver mon sac est mince mais je dois essayer. Heureusement je ne travaillais pas ce jour-là, je pouvais donc disposer de mon temps librement. Je pris donc le chemin du chantier abandonné et sur place, croisais de pauvres hères désœuvrés en quête d’une dose ou d’amour, errant comme des fantômes sous le soleil déjà écrasant. Sans grande surprise personne n’avait vu mon sac à dos plein de têtes de mort cousues n’importe comment. Je rentrai donc bredouille et finis par écrire sur les réseaux comme une bouteille à la mer, guettant la moindre notification comme le St Graal. Rien non plus de ce côté-là. J’attendais donc fébrilement le retour de mon amant en appréhendant sa réaction, me trouvant des excuses pour le moins bancales genre c’est en sauvant un chat dans un arbre que j’ai perdu les clés qui sont tombées par malheur dans le caniveau ou encore je me suis fait cambriolée et les voleurs n’ont volé que ça, pathétique en somme. J’étais vraiment à la masse à cette époque et manquait de courage pour juste avouer mon moment d’égarement et assumer pleinement mon côté punk. J’avais envie de lui plaire et la peur de le décevoir me tétanisait. Mais l’évidence était sous mes yeux, je risquais de le faire fuir et je mesurais à cet instant que j’étais déjà attaché à lui plus que je ne l’aurai dû. Enfin, le jour de son retour approchait et j’allais enfin pouvoir le retrouver et me confronter à son jugement, à savoir, « je te garde ou je te jette », c’est violent mais dans mon monde, ça fonctionne comme ça. J’ai fait le pied de grue devant son appartement pendant des heures, fumant cigarettes sur cigarettes, crevant de chaud puis de soif jusqu’à décider de rentrer chez moi pensant que son retour avait été retardé. J’ai fait le même cirque tous les soirs pendant deux semaines, je perdais du poids, je ne mangeais plus, dormais peu, mes amis s’inquiétaient pour moi, j’étais devenue l’ombre de moi-même. Une amie de passage à Barcelone pour me voir, décida de me rapatrier en urgence à Toulouse, elle ne m’a pas laissé le choix tant elle fût choquée de me trouver dans cet état. Je fus accueilli par mes parents, complétement abasourdis de me voir ainsi. Ils fient de leur mieux pour me remplumer mais dès que je fus sur pied, je décidais de repartir sur la route avec des travellers italiens. Pendant huit ans, je parcourais ainsi l’Europe pour oublier et tenter de vivre sans penser au lendemain. Depuis moins d’un an, je tente de me sédentariser dans cet appartement en décidant de poser mes valises sans trop de certitudes sur la suite à donner à mon existence. Et voilà que je retrouve ses clés sur mon pallier. Qui les a posés sur mon paillasson ? Quel fantôme du passé m’a retrouvé ici ? J’examine de plus près le trousseau et remarque un bracelet de festival en plastique servant de porte-clés avec un numéro gravé à l’intérieur. En y regardant de plus près, c’est un numéro de téléphone espagnol. Je commence à comprendre qu’il est possible que le trousseau ait été retrouvé et que son propriétaire ait pu le récupérer et donc cela sous entendrait que c’est lui qui est venu me le rendre à mon domicile. Un rougissement me monte jusqu’aux oreilles, mon ventre se serre et une montée de timidité m’envahit. Cela fait trois ans que je n’ai touché un homme, ayant abandonné l’idée de retrouver les sensations connues avec mon hidalgo. Soudain, on frappe à ma porte, j’hésite, le cœur battant, j’approche, ouvre doucement la porte, c’est lui.

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