Chapitre 1

Le vieux Brandt

4016 mots · ⏱ 17 min

1 Face aux ronces peu accueillantes, Georges se dit que ce n’est finalement pas une bonne idée. Faire demi-tour et rentrer chez lui ? Non. Il n’a pas envie de repartir bredouille. Et surtout, il n’a pas envie que Martine lui fasse encore une remarque. — Bon à rien, chuchote-t-il d’une voix aigüe. Georges imite souvent sa mère, qui ne manque pas une occasion de lui rappeler qu’elle aurait mieux fait de dire non la première fois qu’elle a rencontré son père. Il s’appelait Georges lui aussi. — Si j’aurais su, je serais pas allée à l’arrière de son vieux break, imite-t-il une nouvelle fois. Cette remarque blessante est quotidienne en ce moment. Les hormones, il se dit. Parfois il regrette que la crise cardiaque qui a emporté Georges Sénior le lendemain de Noël ne l’ait pas choisie, elle. C’est lui l’homme de la maison dorénavant. Et la famille allait bientôt s’agrandir avec l’arrivée d’Ethan dans quelques semaines. Sa mère, enceinte au moment du décès de son père, avait déjà décidé du prénom. Entre Georges Junior et Ethan, il y avait eu, dans l’ordre, Margot, les jumeaux John et Jane et celui qui pensait rester le petit dernier : Jack. Mais avec sa tignasse de jais et sa bedaine déjà imposante, Junior était celui qui ressemblait le plus à son père. Pour éviter de passer pour un incapable, il doit emprunter ce chemin. « Il y a plein de champignons là-bas » avait dit Martine. « C’est l’grand-père qui me l’a dit ». Georges suit ses indications, mais doute que quelqu’un ait déjà franchi le mur de ronces qui lui barre le passage. Elles semblent interdire à quiconque l’accès à cette partie de la forêt. — Aïe ! hurle-t-il. Le doigt dans la bouche pour atténuer la douleur, le jeune homme de vingt ans tente de stopper le sang qui coule. Il grommèle mais avance. Il voudrait lever les deux bras, pour éviter de nouvelles coupures – pas de simples égratignures, car ici les épines sont longues et tranchantes – mais il doit aussi transporter son chien. Rocket, une femelle chihuahua qu’il a eu le jour de ses six ans, qui se déplace difficilement maintenant. Elle est habituée à rester avec son maitre, car Georges l’emmène partout. Blottie sous sa veste, à l’abri de cette végétation inhospitalière, il la plaque fort contre lui pour qu’elle ne glisse pas. Par moment, ses pieds sont si entravés qu’il manque de trébucher. Si je tombe ici, personne ne me retrouvera. Le seau encore vide au-dessus de la tête, Georges Junior persévère. Alors qu’il se débat avec la nature, il en oublie presque les douleurs au dos qu’il a depuis plusieurs mois. Quand il n’omet pas de la mettre, il porte une ceinture de maintien lombaire. C’est le médecin de ses parents qui la lui a prescrite, quand il a commencé à être arrêté. Aujourd’hui, on est lundi, mais Georges ne travaille pas. Il est une nouvelle fois en arrêt maladie, et ce pour quinze jours. Travailler dans le bâtiment a un prix. — Ils ont intérêt à être beaux ces champignons. Son grand-père a parlé de girolles, de trompettes de la mort, mais surtout de morilles. Junior les aime beaucoup. Les ronces sont maintenant derrière lui et Rocket a pu retrouver la terre ferme. Dans cette forêt traversée par un cours d’eau, une légère brume flotte au-dessus du sol. Georges frissonne. Ça sent un mélange de terre et de feuilles mortes. Il est difficile de croire qu’on est le dix avril. Il n’est que dix heures, mais on se croirait fin octobre. Plus Georges s’enfonce dans la forêt et plus la luminosité décroit. Il a fait doux et un peu humide ces derniers jours, alors il sait que les champignons seront de sortie. C’est son père qui le lui avait appris. 2 Une heure qu’il crapahute mais son seau fait toujours triste mine. Quatre cèpes s’y trouvent, dont deux qui se sont brisés lorsqu’il les a ramassés. Si je ne ramène que des champignons cassés, je suis bon pour une nouvelle remarque de la vieille. Alors Georges poursuit ses recherches. Muni d’un long bâton, il retourne les tas de feuilles mortes et écarte les touffes d’orties. C’est là qu’il espère trouver les morilles dont a parlé Jean-Paul, le père de Martine. La tête penchée vers le bas, les yeux rivés au sol, il heurte soudain un objet métallique avec son morceau de branche. Etonné, il constate qu’il s’agit d’un appareil électroménager. — Pfff, maugrée-t-il. Encore un qui confond forêt et décharge. « On a le droit d’être pauvre, mais on n’a pas le droit d’être sale » disait souvent Martine. Du temps de son père, ses parents ne roulaient pas sur l’or, mais ils ne s’étaient jamais considérés comme pauvres pour autant. Néanmoins, cette phrase, sa mère la répétait fréquemment pour que ses enfants aillent se laver chaque soir. Et là, au milieu de nulle part, c’est à ça qu’il pense. — On a le droit d’être pauvre, mais on n’a pas le droit … Il réfléchit un instant. — … mais on n’a pas le droit de jeter ses ordures en forêt ! Intrigué par l’objet, il repousse les longues tiges d’orties qui le masquaient jusqu’à présent. Un réfrigérateur. Couché sur sa face avant, Georges distingue sa couleur d’origine, le rouge, malgré la mousse verte qui tente de le dissimuler. Le jeune homme est pris d’une soudaine envie : le remettre debout. Tu vas te couper, fais attention. Alors il pose le seau contenant son maigre butin sur un arbre renversé et remonte ses manches. — Ecarte-toi Rocket. Et toi, on va voir à quoi tu ressembles. Rapidement, son dos lui hurle de s’arrêter, car ne pas plier les jambes pour soulever cet objet lui vaut une puissante décharge électrique. Le cou en sueur, Georges maintient sa position : le plus dur est passé une fois le réfrigérateur décollé du sol. Un dernier effort et la vieille carcasse se retrouve en position verticale. Elle oscille dangereusement et menace de basculer en arrière, mais Georges empêche la chute du Brandt. C’est la marque du vieux réfrigérateur. — Salut, vieux Brandt. Un réfrigérateur comme celui-ci, il n’en a jamais vu ni en vrai ni même à la télévision. Il se remémore cependant de vieilles affiches faisant la promotion de la femme au foyer dans les années cinquante ou soixante. Avec ses formes arrondies et sa grosse poignée métallique, il trouve incroyable de découvrir un objet vintage à cet endroit. Pourtant, il était bien là. Oubliés, les champignons ; Georges entreprend de nettoyer sa face avant. Il attrape un chiffon dans sa poche et commence par les grosses lettres. Doucement, il les frotte, comme si elles risquaient de se décoller. — T’as pas dû voir de monde depuis bien longtemps. La surface émaillée est rouge et toujours brillante. Georges se tourne vers son chien qui renifle le sol. — T’as vu Rocket, il est encore en bon état. Il se ravise, car sa chienne est presque aveugle. — Non, tu ne peux sans doute pas le voir. Georges voudrait continuer, mais l’étoffe est maintenant trop sale. Il étale davantage la terre qu’il ne la retire. Tant pis, je reviendrai finir une prochaine fois. Georges saisit la porte et tire vers lui, mais le réfrigérateur résiste. Il insiste plusieurs fois, mais n’obtient pas plus de succès. A l’époque où il a été produit, les normes de sécurité n’étaient pas celles d’aujourd’hui. Pour ouvrir cet imposant appareil ménager, il fallait actionner la poignée. C’est ce que finit par comprendre le jeune homme qui tire alors la poignée chromée vers le bas, libérant ainsi le loquet intérieur. La porte s’ouvre enfin et pendant une fraction de seconde, il est certain de voir une lumière s’éteindre. C’est pas possible, espèce d’idiot. Et déjà, la lumière, elle s’allume que lorsque la porte s’ouvre. Pas le contraire. Il plaque sa main sur son nez et sa bouche : l’odeur de rance est forte. L’intérieur est décevant. Il n’y a plus le bac à légumes. Pas plus que les clayettes où l’on pose les aliments, ni les balconnets qui permettent de stocker des bouteilles dans la porte. Disparus aussi, les range-œufs. Absolument rien, à l’exception de vieux vêtements. Avec son bâton, il extrait un pantalon et un pull miteux. — Quelqu’un a confondu ce vieux Brandt avec un dressing on dirait, ma Rocket. Junior se baisse pour prendre son chien dans les bras et se poste devant l’antiquité ouverte et vide. Comme si ce frigo avait les bras ouverts. Comme s’il invitait Georges. 3 L’odeur désagréable finit par s’estomper. Georges ouvre et ferme la porte à plusieurs reprises. Avec toi, notre cuisine aurait fière allure. Il place son maigre butin à l’intérieur et imagine la réaction de Martine. « M’man, viens voir ce que je ramène ». Il actionne la poignée, ouvre la porte et se baisse pour ramasser son seau. « Tiens, regarde ». « Oh, Junior, c’est super. Dommage que les têtes soient cass… » Mais en y regardant de plus près, Georges constate que ses quatre champignons sont en parfait état. Comment ça se fait ? Certains se sont brisés quand je les ai ramassés. Alors il inspecte à nouveau le réfrigérateur mais ne voit rien. Le vieux Brandt est aussi vide que lorsqu’il a déposé son seau quelques instants avant. Il trouve cela étrange. Mais ce qui l’est davantage encore, c’est que si Martine avait réellement été près de lui, elle n’aurait pas pu manquer l’apparition des premiers cheveux blancs sur la tête de son fils. Plutôt que de se réjouir d’avoir des cèpes en bon état, il fait un geste qu’aucun ramasseur de champignons n’aurait fait : il les brise tous et les jette au fond de son seau avant de se baisser et de les replacer dans le réfrigérateur. Il referme la porte et la réouvre. Le jeune homme en est certain, il se passe quelque chose car les champignons sont presque intacts. Alors il réitère et constate que les quatre sont en maintenant en parfait état. C’est de la magie. Face à l’inexplicable, une intense douleur au dos le ramène à la réalité. Elle est si forte qu’il lui est impossible de se relever. A côté, Rocket renifle l’air et se rapproche de son maître. Elle ne le voit pas, mais conserve un flair digne d’un chien de chasse. Elle lui lèche les mains. — Oui, toi tu es belle. C’est belle Rocket. Pendant de longues minutes, l’animal reste près de son maitre en proie à une douleur qu’il n’a encore jamais ressentie. Lorsqu’il parvient péniblement à se relever, son t-shirt sous sa veste est mouillé. Il a beaucoup transpiré. Collées au vieux Brandt, les six lettres capitales composant son nom renvoient un reflet altéré de son visage. Il en est certain, il vient de voir des cheveux blancs. — C’est pas possible. En fait, il n’a pas de certitudes, car il ne passe que le temps strictement nécessaire dans sa salle de bain. Et surtout pas à se mirer comme le fait Margot, sa sœur. Mais en scrutant les six lettres de près, il peut voir l’étendue des dégâts : ses cheveux sont poivre et sel. Plus poivre que sel, mais sel tout de même. Si Martine était là, elle le confirmerait et découvrirait aussi les rides autour des yeux de son fils, lui donnant ainsi plus la trentaine, voire la quarantaine, que la vingtaine. 4 Ce reflet doit me jouer des tours. Ces lettres sont usées et sales. — Hein ma Rocket ? Papa, il n’a pas de cheveux blancs encore ! La femelle chihuahua, qui reconnait son nom, bat frénétiquement de la queue et se redresse sur ses pattes arrière pour obtenir de nouvelles caresses. Mais pour ces champignons, qu’est-ce qui se passe ? Il saisit le seau et en extrait les quatre cèpes. Ils sont comme neufs et si Georges regardait de plus près, il pourrait même constater qu’ils sont un peu plus petits que précédemment. Une idée folle lui passe alors par la tête. — Tu vas être une belle fifille ? Il ouvre la porte de l’appareil ménager et y dépose son chien. — Assis. C’est bien, ma Rocket. Il passe sa main sur sa tête pour la rassurer. Il se dit que, aveugle, sa chienne ne risque pas d’avoir peur. — Tu restes là, ma fille. Papa va te guérir. Georges referme la porte. 5 Après quelques secondes à l’intérieur, revoir sa chienne est un vrai soulagement pour Georges. Pour Rocket également, qui lui saute dessus enjouée. — Tu vas bien, ma fille ? La réponse à cette question n’est pas simplement oui. Le voile terne et blanchâtre sur ses yeux a presque entièrement disparu. Il n’en est pas certain, mais les poils blancs sur son museau semblent être moins nombreux également. Rocket, qui voit son maitre aussi bien qu’au premier jour, est tout excitée. Après avoir obtenu une caresse de Georges, elle file et se met à tourner en rond comme une furie. Dans un sens, puis dans l’autre. Comme elle faisait, petite, lorsqu’elle voulait jouer avec lui. Elle boite toujours un peu – depuis une ancienne blessure causée par Margot qui débutait à vélo et lui avait roulé sur une patte arrière alors que la chienne n’était âgée que deux ans – mais elle a retrouvé toute sa vigueur d’antan. Euphorique à l’idée de voir la santé de sa précieuse Rocket s’améliorer, Georges ne voit pas que le sel a pris le pas sur le poivre dans ses cheveux. Il ne voit pas non plus les tâches apparues sur le dos de ses mains et son visage. Une idée plus folle que la précédente lui passe par la tête. — Jusqu’où pourrait-on aller ? 6 Combien de temps faudrait-il pour te guérir complètement ? J’ai fermé la porte une dizaine de secondes seulement. Alors peut-être qu’en restant une minute entière… — Soixante secondes ? Tu en penses quoi ? Pensif, il prononce ces mots en caressant machinalement sa chienne revenue vers lui. — Oui, ça sera suffisant. J’espère. Alors il place une nouvelle fois Rocket dans le vieux Brandt. Il veut la rassurer comme il a fait la première fois, mais elle se montre plus méfiante. Elle tente même de ressortir et il doit s’y prendre à plusieurs reprises pour la convaincre de rester immobile. — Oui, c’est bien. C’est belle Rocket. La porte se referme et il commence son décompte mental. Soixante. Il laisse passer une seconde. Cinquante-neuf. Une nouvelle seconde s’écoule. Cinquante-huit. Et ainsi de suite. Mais à dix, il est pris de panique. Neuf-huit-sept-six-cinq-quatre-trois-deux-un ! se précipite-t-il. Et il ouvre la porte. 7 Des larmes de bonheur s’échappent de ses yeux. Les mêmes que lorsqu’il a tenu Rocket dans le creux de sa main, la toute première fois, devant son gâteau d’anniversaire il y a si longtemps. Aujourd’hui, elle fait la même taille que lorsqu’on lui avait offerte. Dans cette forêt, il est venu chercher des morilles, et c’est avec une Rocket toute neuve, âgée d’à peine quelques mois, qu’il est sur le point de repartir. Il a voulu lui apporter la santé et c’est la jeunesse qu’elle vient de retrouver. Mais la joie laisse vite la place à la douleur lorsque ses genoux et son dos se mettent à craquer quand il tente de se redresser. D’ailleurs, dire que Georges se relève est exagéré. Il est voûté, comme s’il souffrait de scoliose, et ne parvient à rester debout qu’en se tenant à la porte. Qu’est ce qui m’arrive ? Dans le reflet que lui propose la marque du vieux Brandt, il ne se reconnait pas : l’homme qu’il aperçoit a des rides et les cheveux complètement blancs. Qui me joue ce tour ? Lorsqu’il regarde sa main, il est pris d’un vertige. Il a maintenant les doigts fins pareils à des serres et les articulations entre ses phalanges ressortent anormalement. Les mains du jeune ouvrier ont laissé place à des mains de vieillard. Georges a l’impression de revoir celles de son arrière-grand-père avant qu’il ne décède à l’âge de quatre-vingt-un ans. Par l’émotion, ses jambes cèdent et Rocket – pas très agile comme tous les chiots de son âge – s’enfuit. — C’est de la sorcellerie. Cloué au le sol, il pleure. Sa hanche le fait horriblement souffrir et il sent plusieurs dents se déchausser. — Qui me fait ça ?! hurle le vieil homme. 8 Il faut plusieurs minutes pour que Georges se calme. Il en faut autant pour retrouver une position assise et examiner son corps. Pas de doute, aussi vrai que Rocket a rajeuni, lui a vieilli. Je vais mourir. Son corps lui ordonne de ne plus bouger, mais il doit à tout prix se relever. Son reflet dans les lettres B, R, A, N, D et T est sans équivoque : le jeune homme a disparu. — Il faut que j’arrange ça. Alors une idée un peu plus folle que toutes celles qu’il a eues dans cette forêt surgit. — Je dois entrer dans le vieux Brandt. Il tousse comme s’il souffrait d’une pneumonie mais passe son doigt sur chacune des lettres en s’adressant au réfrigérateur. — Hein mon ami. Tu peux faire ça pour moi ? J’entre et je sors. Vite entré, vite ressorti. Il se répète ces phrases comme un mantra. Plusieurs fois, jusqu’à douter. J’entre et je…. Mais je sors comment ? Comment j’actionne la poignée si je suis à l’intérieur ? Et d’ailleurs, comment je ferme la porte une fois à l’intérieur ? Son cœur s’emballe. — C’est toi, Rocket, qui vas aider papa ? A l’appel de son nom, la jeune chihuahua se précipite vers son vieux maitre. Il n’a pas la même apparence, mais la chienne n’en a que faire. Il sent toujours comme avant. — Non, toi tu es trop petite. Hein, tu es trop petite ? Il trouve la solution en regardant son harnais devenu trop grand. — Ta laisse ! Oui, tu as raison ! Papa va l’utiliser. Il la sort de sa veste et la jauge. Elle est fine, mais il est certain qu’elle fera l’affaire. Mais l’utiliser ne va pas être aussi simple que cela. Il comprend qu’idéalement, il faudrait tirer perpendiculairement à la porte. Or, Georges se trouvera à l’intérieur. Pour ce faire, il devrait déplacer le réfrigérateur face à un arbre et passer la laisse autour. Ainsi, en tirant vers l’intérieur, la laisse actionnerait la poignée comme il faudrait. Mais « à son âge », impossible pour le vieil homme d’entreprendre un tel déménagement. Alors quoi ? Une autre idée lui vient en tête. Celle-ci lui plait nettement plus. Alors il entreprend d’accrocher la laisse au haut de la poignée. Il est important qu’elle ne bouge pas du tout et qu’elle ne glisse surtout pas. Il débute par un nœud de chaise – enfin ce dont il s’en souvient – et tire doucement dessus. La corde ne bouge pas. Il tire alors plus fort mais elle reste toujours solidement attachée. — Bingo ! Il jubile, mais ce qu’il s’apprête à faire est effrayant. Son cœur s’emballe. Et si je restais bloqué ? — Allez, ne dis pas de bêtise. Je vais me porter la poisse. Georges a beau tenter de rester positif, son corps s’affole et ses gestes le trahissent. Ses mains sont moites et ses jambes tremblent. Le soleil atteint son zénith en cette belle journée de printemps, mais le vieil homme a froid. — Allez, arrête de penser. Vas-y. Fais-le. Alors Georges actionne la poignée. Vais-je tenir dedans ? Ça semble n’être qu’un détail, mais ça pourrait faire échouer tout son plan. Oui, si je me tasse bien, il est profond. Alors il retire sa veste, la pose au sol délicatement et constate qu’il a perdu tant de poids que son pantalon ne tient que grâce à ses bretelles. Il met un pied à l’intérieur, rentre sa tête dans ses épaules et pénètre dans le vieux Brandt. L’odeur de rance semblait avoir disparu, mais est de nouveau assommante. — Juste quelques instants, c’est pas la mort. Il regrette d’avoir prononcé ce mot qui pourrait lui porter malheur. Il veut jeter un dernier regard à Rocket, mais elle est en train de jouer avec quelque chose un peu plus loin. Il se recroqueville, passe la laisse sous le bas de la porte et tente de la refermer. Ça lui est impossible car ses chaussures prennent trop de place. — Merde. Georges comprend qu’il va devoir se déchausser. Alors il s’exécute : il ressort, ne prend pas la peine de défaire ses lacets pour retirer ses rangers et les balance l’une après l’autre. C’en est fini, de perdre du temps. Il entre une nouvelle fois à l’intérieur du vieux Brandt, ajuste la laisse de Rocket et tente de fermer la porte. En vain. — Merde ! Son cœur bat si fort qu’il pourrait sortir de sa poitrine. Allez. Recommence. Georges ne peut pas claquer la porte suffisamment fort, car il n’a aucune prise à l’intérieur. Il comprend qu’il va devoir actionner un peu la poignée pour passer le loquet. Il le fait avec précaution au début, mais toujours sans succès. Les minutes s’écoulent et la panique s’installe. Enervé, il rabat la porte en tirant plus fort que toutes les autres fois sur la poignée. La porte claque enfin. — Oui ! 9 Contre toute logique, la lumière est allumée. C’est impossible ! Mais il refuse de réfléchir à ça ; il n’en a pas le temps. L’odeur est étouffante, alors Georges retient sa respiration. Les yeux fermés comme pour prier, il décompte les secondes dans son esprit depuis soixante. Arrivé à zéro, il tire un coup sec sur la laisse de Rocket. Rien ne se produit. La position de la laisse sur la poignée ne permet plus de l’actionner, car le nœud de chaise a fini par se défaire lors de sa dernière tentative. Pris de panique, il tire plus fort, mais rien ne se produit. Il voit que ses mains ont retrouvé leur aspect normal et que son ventre remplit de nouveau son pantalon. Je dois vite sortir d’ici. Alors il donne un coup d’épaule pour forcer sur le mécanisme. Le vieux Brandt vacille mais tient bon. Nouveaux coup d’épaule, accompagnés de coups de genou. Le vieux Brandt résiste toujours. Junior est essoufflé et fait entrer de l’air vicié dans ses poumons. N’abandonne pas ! ordonne Georges dont la bedaine a de nouveau disparu. Dans une ultime tentative, Georges parvient à faire osciller le vieux Brandt qui finit par tomber sur sa face avant. Il retrouve ainsi la position qu’il avait lorsque Georges l’a trouvé. Assommé et le nez fracturé, Georges ne s’aperçoit pas qu’il retrouve le corps frêle de son premier jour sur un chantier. Quelques secondes s’écoulent et il a suffisamment de place pour tenir droit dans cette relique des années cinquante. Il finit par reprendre ses esprits et ouvrir les yeux. Ses vêtements sont devenus beaucoup trop grands. Et ses mains ne portent plus les marques des années passées sur les chantiers. A l’extérieur, Rocket continue de mâchouiller ce qu’elle a trouvé quelques minutes avant : une vieille paire de chaussures jetée ici par un promeneur. Georges essaie de lutter, mais dans cette position et du haut de ses huit ans maintenant, ça lui est impossible. Il faudrait basculer le vieux Brandt sur le côté, mais il est si lourd. Le garçon se place sur le dos et pense à sa chienne restée seule. Il ne veut pas qu’elle se perde dans cette forêt inhospitalière. Petit Georges a maintenant beaucoup de place à l’intérieur de sa prison de tôle émaillée. Il fixe une lumière qui ne devrait pas être allumée. Il n’est pas du tout effrayé. Au contraire, il tend ses petits bras potelés et gazouille des paroles que seuls les bébés comprennent. La lumière miroite et finit par s’éteindre doucement. Quand le noir devient total dans le vieux Brandt qui sent maintenant le plastique neuf, il ne reste plus qu’un tas de vêtements froissés à l’intérieur.

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