Chapitre 1

L'OBJET DE LA REBOUSSIERE

2069 mots · ⏱ 9 min

- Bonjour Messieurs, Dames ! Je suis Mme Piment. C’est un nom d’usage. Y a beaucoup d’attente ? Ben oui, à vous voir tous là ! La vieille dame s’avance, aidée d’une canne, mais son regard pétille. A peine assise : - Le docteur, lui, il a prêté le serment d’Hippocrate. Vous le connaissez, vous ? C’est « Toujours rassurer, souvent soigner, quelquefois guérir ». Alors qu’il commence par nous rassurer, le chirurgien ! Elle se redresse. - Vous êtes de Sète ? Parce que moi, j’habite ici, mais je suis pas Languedocienne, non ! Je suis provençale et fière de mes racines. - Y en a qui me demandent mon âge. Hé ! Coquin, Dieu seul le connaît ! Elle souffle. Certains patients lèvent le nez de leur téléphone. - Je suis un peu réboussière. À la maternelle, ma meilleure amie était gauchère. Alors moi, je suis devenue gauchère, rien que pour ne pas faire comme tout le monde. Té ! Les patients échangent des regards entendus. - Moi, j’ai peur de personne. Mais des fois, je fais peur. Toujours à des femmes, jamais à des hommes. Des hommes, j’en ai eu neuf. Et maintenant, ils sont tous morts, peuchère. Petit silence. - Le meilleur, il était d’Arles. Lui, il m'appelait par mon petit nom. Quinze ans de bonheur, là-bas ... Vous saviez que c’est la commune de France la plus étendue ? Parce qu’elle englobe la Camargue, pardi ! - Mais je sais pas pourquoi je vous dis ça, moi. * - Ouf ! Je suis un peu fatiguée. Tous ces couloirs … J’ai le cœur solide, mais parfois, il se met à faire des siennes, comme un vieux cheval qui se souvient d’avoir galopé. Elle jette un œil autour d’elle, jauge les visages. - Maintenant, tout le monde est sur son téléphone comme si c’était un oracle. Hé, coquin, moi aussi j’en ai un, mais il me sert surtout à appeler ma voisine quand j’ai oublié où j’ai caché mes clés. Un jeune homme esquisse un sourire. Elle l’attrape au vol. - Ah ! Vous voyez, y en a encore qui savent sourire. Ça me rassure. Parce que je vous le dis : un pays où les gens ne sourient plus, c’est un pays qui se prépare des ennuis. Elle se penche un peu, conspiratrice. - J’ai pas eu une vie facile, vous savez. Mais je l’ai toujours menée comme je voulais. Moi, on me fait pas faire ce que je veux pas. Elle soupire. - Bon… le docteur, il vient ou il vient pas ? Parce que moi, si je reste trop longtemps assise, je vais devenir rouscailleuse. * Le néon du couloir bourdonne en clignotant, comme un insecte obstiné. Une voix appelle : - Mme Piment ? … Mme Piment ? C’est à vous ! - Voui, voilà, voilà ! Elle se lève dignement, s’appuyant sur sa canne comme sur un sceptre et se dirige à petits pas vers la personne qui vient de l’appeler. - Bonjour Mme Piment ! Je suis le docteur Ben … Elle n’a pas le temps de finir. - Comment ? - Je suis le docteur Ben… Mme Piment la coupe encore. - C’est vous le docteur ??? - Oui ! - Ah ! Pardon mais y a erreur ! Moi, c’est un homme que je veux voir ! La jeune chirurgienne, calme comme une eau profonde, ne se démonte pas. - Pourquoi, vous avez quelque chose contre les femmes médecins ? - Ben ! C’est pas que j’ai quelque chose contre les femmes, c’est plutôt elles qui ont quelque chose contre moi ! Elle hausse les épaules. - Voui, elles sont beaucoup jalouses ! Faut dire que nous avons été souvent en concurrence et que, le plus souvent, c’est moi qui gagnais ! Je suis obligée de parler au passé, parce que maintenant, vous savez, les hommes, ils me regardent plus trop. - C’est moi qui vais vous opérer. Mais n’ayez crainte, tout se passera bien. La chirurgienne garde son ton égal. Mme Piment la dévisage, jaugeant sa solidité. - Oh ! Mais j’ai pas peur ; c’est juste que je suis un peu surprise. Personne m’avait dit que ce serait une femme qui ferait l’opération. Mais, cocagne ! Au point où on en est, on va pas repartir en arrière. Ça prendrait encore du temps ; et du temps, vé, j’en ai plus derrière moi que devant, pas vrai ? Et puis, j’ai un peu passé l’âge d’être difficile, non ? La chirurgienne, patiente mais ferme, poursuit l’examen. - Ne bougez pas. Regardez bien le petit point rouge… Voilà, c’est terminé. Vous avez tout ce qu’il faut dans ce dossier. Ma collègue infirmière va vous raccompagner et vous expliquer tout ça. Pensez à bien prendre vos médicaments comme elle vous l’indiquera. - Y a pas de sous-pots, j’espère ! - Des sous-pots ? - Voui ! Ce qu’on met entre les fesses des bébés quand ils sont malades. Moi, je ne peux pas les supporter. C’est depuis le jour où j’avais oublié d’enlever l’emballage ! - Je galèje, bien sûr ! * Après les deux opérations de la cataracte, Mme Piment est encore plus fière. - Maintenant, j’y vois clair comme jamais. Alors, y faut pas m’en raconter ! Mais l’âge, le handicap, la solitude ont fini par la convaincre d’entrer en maison de retraite. Elle a choisi Les Cistes pourpres, un établissement privé qu’elle a jugé « à sa convenance ». Et, comme partout, elle y a imposé son caractère dès le premier jour. Cet après-midi-là, la canicule a assommé tout le monde. Tout le monde … sauf Mme Piment. Dans la salle commune, les mains posées sur le pommeau de sa canne, elle paraît attendre. De longues minutes passent. Puis une soignante apparaît, accompagnée d’une femme d’une soixantaine d’années. - Mme Piment, vous avez de la visite ! La soignante s’éclipse aussitôt. La visiteuse avance, un vieux cabas en paille à la main. - Bonjour. J’étais voisine et amie de votre nièce Mireille. Elle est morte il y a un mois, peuchère … * Mme Piment s’adresse à un objet qu’elle tient dans sa main. - Pourquoi tu es là ? Comment est-ce possible ? Une soignante traverse la salle commune. Elle s’arrête. - Hé bé ! Vous voilà bien pensive, Mme Piment ! Quelque chose ne va pas ? - Si, tout va bien. C’est juste que j’ai là un objet dont je m’étais débarrassée. Je l’avais moi-même porté chez un professionnel de Marseille. Matériellement, il ne pouvait pas être là. Pourtant, il était bien là ! Mme Piment regarde longtemps l’objet. - Il représente ma mère quand elle était jeune. C’est son amant d’alors qui le lui avait offert, après la mort de mon père. Lui, je ne l’ai pas connu. Il est décédé dans un accident juste après ma naissance. - Je suis désolée. Un silence. Puis la soignante reprend : - Et dites-moi… votre nom “Piment”, j’ai vu sur le registre que c’est pas votre nom officiel … - Ah ! Tu es maline ! En fait, c’est un nom d’usage que j’ai pris pour pas porter celui de ma mère. - Il faut que je vous quitte, j’ai à faire. Bonne après-midi ! Les autres résidents sont assoupis. Mme Piment se retrouve seule, éveillée. * Comme chaque début d’après-midi, Magali, la soignante préférée de Mme Piment, lui apporte son café. En s’approchant, elle en renverse un peu. - Oh! Pétard ! Je suis maladroite ! - C’est pas ça que j’appelle être maladroite. - J’ai quelques minutes devant moi pour vous parler de quelque chose. - Je t’écoute ma belle ! - Voilà … il y a une semaine, on m’a proposé un poste d’encadrement dans une autre maison de retraite. C’est une vraie chance pour moi. Pour ma carrière… et pour ma petite. Alors je crois que je vais accepter. - Ha ! - Vous êtes déçue ? - Non ! Mais c’est que je commençais à m’attacher à toi, moi, voilà ! - Je viendrai vous voir de temps en temps. - Tu es gentille ! Et puis tu as raison, il faut penser à toi et à ta pitchoune, moi maintenant, tu sais … Plusieurs jours passent. Magali va bientôt quitter les Cistes pourpres pour une maison de retraite de Marseille. Dans la salle commune, l’atmosphère semble pesante. Comme chaque début d’après-midi, la soignante apporte un café à Madame Piment. - Il est serré et bien chaud, comme vous l’aimez. - T’es un amour, Magali ! - C’est que je vous admire et puis … j’ai de l’affection pour vous. Magali prend les mains de notre vieille Provençale. - Avant de partir, j’aimerais que vous me disiez comment être une vraie réboussière. Mme Piment fait une petite moue. - Je vais te dire : imagine que tu grimpes jusqu’à la Bonne Mère de Marseille en marchant à reculons ! Tu vois les autres s’escagasser à monter, et toi, t’as l’impression de descendre tout en montant sans forcer ! Et là, tu te régales ! Magali sourit. - Alors je ne dois pas devenir comme vous ? - Surtout pas ! Il manquerait plus que ça ! Elle éclate de rire, puis redevient sérieuse. - Tu dois être Magali, et personne d’autre. Ni Pierrette, ni Paulette ; toi ! Mme Piment met alors une main dans la poche de sa blouse. Elle en sort un joli coquillage bleu nacré et le tend à Magali. - Tiens ! Prends ça ; je l’ai ramassé quand j’étais jeune, en Polynésie. Il y a un peu de moi dans ce coquillage. - Il … il est magnifique ! - Ce sera un lien entre nous. Alors Magali se jette au cou de son aînée et l’embrasse. - Maintenant tu peux m’appeler par mon petit nom : Marcelle. * Un matin maussade. Des entrées maritimes voilent le ciel des Cistes pourpres. Dans la chambre de Mme Piment, tout est calme. Trop calme. Assise au bord du lit, les mains posées sur les genoux, elle pense au coquillage bleu, celui qu’elle a donné à sa soignante de cœur. Il partira avec elle et ce sera un peu comme si elle accompagnait Magali. Des pas légers dans le couloir. Toc, toc. La porte s’ouvre. - Bonjour, Marcelle … Magali n’a pas dit « Madame Piment »; elle a dit « Marcelle » : le petit nom intime. La vieille Provençale sourit, mais son sourire semble un peu crispé. - Oh, ma Magali … Tu es venue tôt. - Je voulais vous voir avant la tournée. Avant … tout. - Tu sais, cette nuit je me suis dit : « Tu vas encore perdre une personne que tu aimes ». Et puis j’ai repensé à ma grand-mère qui disait : « Quand quelqu’un s’en va, c’est qu’il doit aller plus loin que toi ». - Je ne vais pas loin. Magali baisse les yeux. Elle joue avec la couture du drap, cherchant ses mots. - Vous … vous avez changé depuis que nous nous connaissons. - Oh ! oui. Même quand on choisit soi-même d’entrer ici, c’est toujours un choc. - Je parlais … Je voulais dire … votre caractère. On dirait qu’il s’est assoupli. - Grâce à toi, ma douce. Magali sourit. - Moi aussi j’ai changé. Maintenant je suis un peu devenue comme vous … Un silence. Puis Magali glisse : - Vous savez … le coquillage, je l’ai mis dans ma poche ce matin. Je voulais qu’il soit là, contre moi, pour … pour tenir le coup. Marcelle hoche la tête, lentement. - Et moi, j’ai remis le camée à mon cou. Qui l’aurait cru ? Elle se lève péniblement. Magali l’aide, sans un mot. - Mais y a quelque chose qui me turlupine : j’ai toujours pas compris comment ce bijou était là. Un silence. - Tu vas me manquer. Magali respire profondément. - Vous aussi. Mais … ce que vous m’avez donné … ça ne me quittera plus. Marcelle sourit, cette fois sans effort. Elle caresse la joue de Magali. - Alors, va. Va plus loin que moi. C’est comme ça qu’on honore ceux qu’on aime. Les deux femmes s’étreignent, longuement. * En février, le mistral, rude et franc comme l’aimait Marcelle, amena soudain un grand froid. La Réboussière joua son dernier retour, en oubliant de saluer la compagnie. FIN

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