Il lui venait de sa mère ; ou plus exactement, de sa grand-mère. Un souvenir venu d’ailleurs qui, depuis un siècle, passait obstinément de main en main parmi les filles de la famille, et qui revenait maintenant à la plus jeune.
Elle le retourna. Les nervures de nacre diffusaient la lumière dans la pièce, en éclats roses, bleus et blancs. L’assombrissement et le jaunissement des rainures trahissaient le passage du temps. Elle le soupesa pour mieux s’en imprégner : juste assez lourd pour bien tenir au creux de sa main, et assez léger pour s’y balancer avec douceur.
Elle le fit pivoter et effleura les soies brunes et rêches. De quel animal provenaient-elles ? D’une chèvre ? D’un cheval ? Leur rudesse évoquait plutôt celle d’un sanglier — un mâle. Elle enfonça le bout de ses doigts dans l’épaisseur de ces crins rugueux, espérant y dénicher un cheveu ancestral. Rien.
Elle glissa son index autour de la monture en argent terni, puis le fit courir sur l’ébène poli du manche pour s’arrêter sur une entaille profonde. Elle ferma les yeux. Lentement, la pulpe de son doigt suivit une ligne droite surmontée d’un demi-cercle. Elle lut la lettre « P » dans sa tête. Elle murmura le prénom de sa grand-mère : Paulette. Puis celui de sa mère : Pascale. Et dans l’écho de sa propre voix, elle entendit le sien. Son doigt poursuivit son chemin jusqu’au creux de son poignet, là où la peau se faisait fine et bleutée au-dessus des veines.
Elle leva la tête et fixa le miroir face à elle : ses yeux creusés, ses joues émaciées et les fins sillons autour de sa bouche. Elle tenta d’imaginer sa grand-mère dans ce même cadre, au même âge, avec sa longue chevelure et ce sourire radieux qu’elle arborait sur sa seule photo, la tête nue. Elle l’imagina levant la main droite pour laisser glisser cette brosse rêche à travers ses boucles d’ébène. Machinalement, elle leva sa propre main.
La douleur lui percuta la poitrine. Ses cicatrices s’embrasèrent, et le vide à l’emplacement de son sein droit la lança. Elle serra les paupières. Une vague de faiblesse engourdit ses doigts. Le bruit sec de la chute sur le parquet lui fit rouvrir les yeux. Elle prit une profonde inspiration, sortit un comprimé de la boîte posée sur la table et l’avala avec une gorgée d’eau.
D’une main moite de sueur, elle ramassa l’héritage familial, le leva et, sous le tiraillement douloureux des points de suture, fit glisser les soies du sanglier sur la peau blanche et rasée de son crâne.
Ali Zand
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