《— Est-ce que tu pleures ?
— Rentrons, il pleut.》
Dit-il, le visage crispé, tant bien que mal,
Tandis que ses yeux, malgré lui, laissent exhiber
L’effroi de leurs perles, leur tristesse lacrymale,
Que tant d’années de silence avaient voulu cacher.
La pluie battait les vitres avec une étrange douceur,
Et le ciel semblait porter le deuil des innocents ;
Chaque goutte descendait comme une larme sur son cœur,
Chaque éclair déchirait la nuit de ses éclats brûlants.
Kefaela marchait près de lui, silencieuse et fragile,
Elle savait que certaines douleurs refusent les mots ;
Que les plus grands naufrages ont parfois l’air tranquille,
Et que l’âme peut sombrer sans jamais troubler les flots.
— Est-ce que tu pleures ?
Il détourna le regard.
— Non… ce n’est rien.
Mais son silence avait le poids des cathédrales,
Et son sourire tremblait comme un dernier adieu ;
Ses yeux, deux océans aux profondeurs abyssales,
Portaient depuis des années un morceau de ciel bleu.
Alors ils continuèrent sous la pluie qui tombait,
Comme si le firmament voulait laver la terre ;
Comme si chaque goutte, en secret, racontait
Les noms de ceux qu’un jour nous avons dû perdre.
Et moi, je regardais ce monde avec effroi :
Car ce ne fut jamais la laideur qui m’effraya,
Ni la nuit, ni la mort, ni même le désespoir ;
Ce fut la beauté du monde, après qu’il nous arracha;
Ceux pour qui nous aurions donné jusqu’à notre espoir.
Car les arbres fleurissaient.
Les oiseaux poursuivaient leurs chants.
Les enfants riaient.
Et le soleil, indifférent, continuait de naître.
Quelle insolence que cette lumière
Qui ose encore embrasser nos fenêtres
Après avoir vu mourir
Ce que nous avions de plus cher.
Le monde n’avait pas cessé.
Voilà l’horreur.
Il continuait d’être beau.
Terriblement beau.
D’une beauté si parfaite
Qu’elle en devenait presque une offense.
Kefaela prit alors sa main.
— Falock…
Il ne répondit pas.
Une larme glissa enfin sur son visage.
La pluie avait cessé.
Et c’est peut-être cela
Qui fut le plus cruel.
Car désormais,
Il ne pouvait plus prétendre
Que le ciel pleurait à sa place.
Alors il leva les yeux.
Et dans l’immense silence du soir,
Il comprit que certaines douleurs
Ne cherchent pas à disparaître.
Elles cherchent seulement
Une forme assez belle
Pour pouvoir continuer à vivre en nous.
Et peut-être est-ce cela, finalement,
Que nous appelons la tristesse :
Une absence devenue paysage,
Une douleur devenue langage,
Une larme devenue poème,
Et cette étrange beauté
Que l’on découvre parfois
Au bord même de l’effroi.
Voici donc l’une de ces réalités indésirables,
l’une de ces choses que l’être humain
n’aurait jamais choisi d’introduire dans son existence.
La perte.
Le deuil.
La tristesse.
Des objets que nul ne désire,
des visiteurs que personne n’invite,
mais qui franchissent pourtant notre seuil
dès lors que nous avons aimé assez fort
pour pouvoir perdre.
Car dire qu’ils ne devraient jamais exister
ne signifie pas qu’ils soient dépourvus de sens.
Le deuil est peut-être la conséquence naturelle
de l’attachement.
Et la douleur,
la cicatrice invisible
laissée par ce qui fut précieux.
Si l’amour rend possible
la joie de posséder quelqu’un,
il rend aussi possible
la douleur de le perdre.
Ainsi le deuil devient un objet paradoxal :
quelque chose que personne ne désire,
quelque chose qui n’aurait jamais dû exister,
mais qui apparaît précisément
parce qu’une chose précieuse
a, elle, existé.
Alors peut-être ne pleurons-nous pas
uniquement parce que quelqu’un est parti.
Peut-être pleurons-nous
parce qu’il fut là.
Parce qu’il y eut une voix
que nous pouvions entendre,
une main que nous pouvions tenir,
un regard dans lequel nous pouvions exister.
Et qu’un jour,
la vie nous a demandé
de continuer à aimer
quelqu’un que nous ne pouvions plus atteindre.
C’est peut-être cela,
l’essence même de nos pleurs :
faire de l’absence une présence,
de la douleur une mémoire,
du deuil une trace,
et de l’horreur…
une beauté poétique.Une ombre qui pourtant depuis toujours était bien là ,un objet subjectif ,sans fond mais dans lequel tout le monde se noie.
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